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Historique: Lever de rideau

Exposition d’une maison d’aluminium au Centre récréatif d’Arvida, 1949
Photo: société historique du Saguenay.

Malgré l’importance de l’industrie de l’aluminium au Québec, il aura fallu attendre les années 1960 pour qu’il s’immisce dans la construction. Retour sur ce premier demi-siècle.

Hélène Lefranc

 Dans l’industrie québécoise de la construction, l’aluminium a été essentiellement utilisé de deux façons : les murs-rideaux et les portes et fenêtres pour lesquels il a remplacé l’acier inoxydable, moins malléable et plus lourd. L’usage de l’aluminium prend son envol avec l’aviation mais, après un pic de production pendant la Seconde Guerre mondiale, il faut trouver de nouveaux débouchés. Comme il s’agit d’un matériau léger qui ne rouille pas et qui peut être extrudé – c’est-à-dire façonné par extrusion, donc poussé à chaud à travers une filière présentant un profil donné –, les surplus ont été écoulés d’abord grâce à la fabrication de portes et fenêtres, puis à celle de murs-rideaux.

 Il y avait eu des précédents. « Dès les années 1930, à Arvida, ville construite de toutes pièces sur le lieu de production par Alcoa, les premières maisons en préfabriqué comprenaient des composantes en aluminium », rappelle Jocelyn Perron, architecte chez Genivar et auteur d’un livre à paraître sur l’aluminium. Les parements et gouttières ne représentent pas des éléments majeurs, mais l’utilisation de l’aluminium en construction est acquise, même si le développement réel aura lieu plus tard.

 L’idée viendra d’Europe. Les premiers murs-rideaux y sont notamment érigés par l’architecte français Jean Prouvé puis, avec la Seconde Guerre mondiale, la technologie se déplace vers les États-Unis – en même temps que les membres du Bauhaus. « C’est ainsi que le premier bâtiment à arborer une façade en aluminium anodisé sera l’Empire State Building de New York », raconte Jocelyn Perron.

 

Place Ville-Marie

Place Ville-Marie, Montréal, Pei Cobb Freed and Partners, ARCO
Photo: Joseph Molitor, Avery Architectural and Fine Arts Library, Columbia University

Cette technologie, qui permet de faire des immeubles de 40 étages relativement légers, arrive plus tardivement au Québec. Le premier édifice de la province construit avec un mur-rideau comprenant des panneaux en aluminium sera Place Ville-Marie, à Montréal, à la fin des années 1950. C’est la Zimmcor qui en est chargée, explique l’architecte Jacques Benmussa, auteur du manuel technique Éléments de base des murs-rideaux. Dès les années 1970, puis tout au long de la décennie suivante, cette compagnie d’une centaine de salariés située à Lachine exporte de nombreux murs-rideaux pour des gratte-ciel construits aux États-Unis, en Israël ou en Grande-Bretagne. En parallèle, elle collabore bien entendu aux chantiers locaux, notamment à celui de la tour Montréal Trust, en 1988. Touchée par les difficultés financières de certains entrepreneurs, elle finira par disparaître.

Une autre compagnie, LBL, employant quelque 400 salariés, occupera aussi le devant de la scène. C’est elle qui habillera entre autres le bâtiment de la Caisse de dépôt et placement du Québec, terminé en 2003. « Cette compagnie était très compétitive, poursuit l’architecte, qui connaît bien le milieu. LBL a participé à plusieurs agrandissements d’aéroports, mais a subi les contrecoups de la crise de 2001 pour éventuellement faire faillite. »

 Jacques Benmussa explique que le marché est désormais occupé par de plus petites compagnies telle Unicel, implantée à Longueuil, qui exporte dans divers pays comme l’Arabie Saoudite et le Japon ses verres thermos à l’intérieur desquels sont montés des stores horizontaux. Gamma, située à L’Ange-Gardien, installe quant à elle sa fenestration et ses murs-rideaux jusque dans des projets de condominiums en Floride. Une autre compagnie, Stekar, à Beauceville, offre depuis 20 ans des produits qui sont considérés comme innovants par les professionnels.

Westmount Square

Westmount Square, Montréal, Mies van der Rohe
Photo: David Crowley

Parmi les autres bâtiments emblématiques de Montréal, la Maison Alcan, devenue depuis le siège social de Rio Tinto Alcan, est incontournable. Au moment de sa construction, au début des années 1980, la Maison Alcan constituait une innovation avec ses panneaux d’aluminium lisse. Le prototype était cité en exemple dans les écoles d’architecture, se souvient l’architecte Nathalie C. Smith. D’ailleurs, reprend-elle, « des utilisations semblent avoir découlé de ce projet, telles que les revêtements en panneaux composites préfabriqués avec isolant qui se sont multipliés ensuite sur des immeubles de plus petite taille ».

 L’ensemble Wesmount Square, bâti en 1964 et conçu par Ludwig Mies van der Rohe, fait évidemment figure de précurseur avec son aluminium anodisé noir. « C’était la première anodisation de grande envergure », se remémore Smith. Grâce en effet à ce procédé électrostatique, l’aluminium présente cet avantage qu’on peut lui donner une couleur sans être obligé de le peindre. Le noir est la teinte la plus profonde que l’on puisse obtenir, mais elle résiste moins au passage du temps que le gris. Les tours du Westmount Square ont donc pâli. La Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL), qui ne voulait pas de cette patine peu uniforme, a dû les faire repeindre. Depuis cette époque, le procédé d’anodisation a connu des progrès.

 Mis à part de possibles défauts d’anodisation, le principal inconvénient de l’aluminium est sa conductivité thermique. « Sous nos climats, le défi est de mettre en place des bris thermiques, c’est-à-dire d’intercaler des composants isolants entre les parois d’aluminium intérieures et extérieures », indique Jacques Benmussa, qui agit à titre d’expert pour le Fonds d’assurance responsabilité professionnelle de l’OAQ et de consultant en conception d’enveloppe et de murs-rideaux pour des firmes d’architecture. « Dans le passé, poursuit-il, il y a eu aussi des problèmes d’infiltration dans certains édifices, devenus des causes célèbres qui se sont réglées par la réfection complète de murs-rideaux qui avaient été mal assemblés sur le chantier et dont les détails avaient été mal exécutés. Je pense à des verrières ou à des toits vitrés. » Larry O’Shaughnessy, architecte et directeur général de l’Association des entrepreneurs en revêtements métalliques du Québec (AERMQ), évoque pareillement « des histoires d’horreur de murs-rideaux en passoires » lorsque les assemblages sont mal réalisés.

Des murs-rideaux qui passent le test

Arvida, maison couverte d’aluminium, construite vers 1950
Photo: Luc Noppen et Lucie K. Morisset

Les ennuis proviennent rarement d’une mauvaise conception. Des tests sont menés en laboratoire pour évaluer les choix préconisés par les concepteurs : infiltration d’air et d’eau, résistance mécanique et résistance à la condensation. Pour ces tests, on a recours à la norme CAN/CSA-A440 M-2000, qui précise les critères de performance des fenêtres, notamment celles en aluminium. Car il n’y a pas de norme spécifique pour les murs-rideaux. « Nous sommes plusieurs à ne pas comprendre pourquoi », affirme Jacques Benmussa. Il constate toutefois l’efficacité de ces essais : « Les déboires datent surtout des années 1980 et 1990. Ils sont rares désormais. »

 Selon l’expert, les problèmes surviennent quand un fabricant de fenêtres décide de se lancer sur le marché des murs-rideaux. « La technique est plus complexe. Il ne s’agit pas de simplement boucher un trou. » C’est à Varennes, dans le laboratoire d’essai Air-Ins, le plus grand d’Amérique du Nord, que l’on effectue les tests sur les murs-rideaux et les fenêtres pour l’industrie. Ce laboratoire, monté il y a une vingtaine d’années par l’ingénieur Armand Patenaude, a fait beaucoup pour l’avancement de la profession. D’ailleurs, les fenêtres québécoises posséderaient une bonne réputation sur le continent, d’après Nathalie C. Smith : « Les produits québécois présentent un bon rapport prix-rendement. »

 Et puis, comme le note Jacques Benmussa, si les fenêtres en aluminium sont parfois incriminées, les fenêtres en PVC sont loin d’être la panacée. « Elles se ressemblent beaucoup et tout le monde peut en fabriquer. Les qualités sont forcément inégales. » Pourtant, dans les années 1980, les fenêtres en PVC étaient vues comme un produit miracle pour remplacer les articles en aluminium, peu à peu délaissés après avoir presque complètement éliminé le bois. Jocelyn Perron ne comprend pas vraiment. « Ce déclin ne peut être dû à une question de coût, puisque l’aluminium ne réclame aucun entretien et que les fenêtres en PVC changent de couleur, sèchent et sont aussi sujettes à problèmes. »

Associer les bons composants

Mario Gonçalves, ingénieur et président du Conseil de l’enveloppe du bâtiment du Québec (CEBQ), partage cet avis : « L’aluminium est très stable. Les problèmes ne sont jamais liés au matériau lui-même, mais découlent d’un mauvais assemblage, de la façon dont il est travaillé et utilisé. Si les membranes ne sont pas bien soudées l’une à l’autre, il y aura des fuites à l’emplacement des joints. » Jocelyn Perron observe que l’on utilise encore dans certains projets des fenêtres quasiment identiques à celles des années 1960. La marque Gentek, présente partout sur le continent, est un exemple. « Ce sont presque les mêmes profilés, fabriqués de la même façon! »

 Perron est d’accord pour dire que les mauvaises expériences avec les fenêtres d’aluminium ne découlent pas du matériau comme tel, mais des accessoires. Au départ, les joints de caoutchouc, coupe-froid ou coupe-bise n’avaient pas la même qualité. Des produits spécialisés comme le verre thermique ont fait leur apparition plus tard. « L’aluminium est un matériau parfait, mais il souffre de la faiblesse des autres composants. Je ne peux pas affirmer qu’une porte-fenêtre prend l’eau parce que son support est en aluminium. Les composants secondaires sont sans doute inappropriés, mal conçus ou s’adaptent mal au cadre. Il faut que l’étanchéité à l’eau et à l’air soit parfaite. »

 Les dômes géodésiques de Richard Buckminster Fuller, comme la Biosphère de Montréal construite pour l’Exposition universelle de 1967, en seraient l’exemple. « Les premiers dômes se sont effondrés et on a accusé à tort l’aluminium avant de les faire en acier, ce qui a été une erreur. » La structure d’acier de la Biosphère a dû en effet être rénovée à cause des fuites. Heureusement, aujourd’hui, l’industrie a appris et les composants se sont raffinés. Jocelyn Perron considère que, si les composants associés sont adéquats, l’aluminium est finalement un matériau adapté à tous les climats.

 Un autre exemple illustre la durabilité du matériau : il a bien fallu apporter des changements au mur-rideau de Place Ville-Marie, dans les années 2000, mais cela a consisté à remplacer le vitrage pour le rendre plus éconergétique, pas à supprimer l’aluminium, rappelle Nathalie C. Smith, auteure d’une étude universitaire sur le sujet. Au 5, place Ville-Marie, par contre, on a changé le revêtement extérieur pour améliorer l’apparence. « Mais on l’a fait en utilisant encore l’aluminium. »

Préfabrication et innovation

Palais des congrès, Montréal, Saia Barbarese Topouzanov, Tétreault Parent Languedoc et associés, Aedifica, Hal Inberg
Photo Marc Cramer

Depuis le milieu des années 1990, les murs-rideaux sont préfabriqués. La façade de la Caisse de dépôt et placement en offre un bon exemple, tout comme le Palais des congrès, en face, avec ses panneaux de verre dont les membrures sont en aluminium. Ce dernier immeuble s’inscrit dans une tendance décelée par Jacques Benmussa : les murs-rideaux comptent de plus en plus de verre et de moins en moins de métal ou d’aluminium. Et l’innovation se poursuit grâce à l’intégration de vitrages particuliers, tels les verres autonettoyants qui font appel aux nanotechnologies. « L’industrie du mur-rideau progresse continuellement et l’aluminium maintient sa place dans l’équation », note encore Nathalie C. Smith.

 « La mise au point du préfabriqué, avec le contrôle de la qualité en atelier, a permis de régler beaucoup de problèmes, mais a eu aussi quelques effets pervers, note par contre Jacques Benmussa. Ces murs-rideaux sont souvent plus coûteux et difficiles d’entretien. Ça coûte cinq fois plus cher de changer une vitre au Palais des congrès que dans un immeuble paré de vitrage ordinaire. Cet aspect n’est pas assez pris en compte. »

 Larry O’Shaughnessy perçoit depuis quatre ou cinq ans la popularité croissante des panneaux de revêtement modulaire en aluminium. Fabriqués à partir de plaques d’environ 3 mm d’épaisseur, ces modules généralement rectangulaires se répètent sur les façades des centres hospitaliers et des immeubles de bureaux ou commerciaux. Ces panneaux sont montés sur des cadres en aluminium extrudé ou en acier léger. La matière composite d’aluminium (MCA), dont l’apparence est proche, offre une solution de rechange. Les panneaux en MCA sont formés de deux minces couches d’aluminium laminé recouvrant une résine centrale thermoplastique. Il mentionne les marques Alpolic ou Alucobond, entre autres.

 Ces produits sont installés par des entrepreneurs en revêtement métallique, à la différence des murs-rideaux traditionnels, en verre et aluminium, plutôt mis en place par des vitriers. « Les murs-rideaux traditionnels n’ont pas disparu pour autant. Ils sont même devenus plus performants depuis une quinzaine d’années. Des mastics scellants qui durcissent en gardant leur élasticité et des garnitures en caoutchouc efficaces, entre autres, ont permis d’améliorer l’étanchéité. »

Retour en grâce

Place Montréal Trust, Montréal, Zeidler Partnership, Erol Argun
Photo: Balthazar Korab

Bien que l’on construise des murs-rideaux en aluminium depuis les années 1970, il a fallu attendre la fin des années 1990 pour assister au retour en grâce des fenêtres en aluminium dans le résidentiel. « Même si le châssis est recouvert de plastique, les serres et vérandas sont souvent en aluminium maintenant qu’on a réglé le problème du verre, note Jocelyn Perron. L’aluminium est un matériau indispensable en construction, qui remplit bien sa fonction s’il est utilisé adéquatement. Si je fais des volets en aluminium, il me faut le bon profilé, de la bonne épaisseur et un coupe-froid adéquat. Ils doivent résister au transport et aux ouragans. »

 L’alu n’a toutefois pas que des qualités. Sa résistance au feu, par exemple, n’est pas idéale. Les recherches doivent se poursuivre, estime Jocelyn Perron, notamment pour mettre au point des alliages étant donné que l’aluminium fond à une température assez basse. Le point de vue écologique représente un autre bémol. La production de l’aluminium est sans doute polluante, mais – pensons aux canettes – le matériau se recycle très facilement et à un coût énergétique moindre. « Sauf qu’il est envoyé en Chine pour y être transformé et que cela ne nous rapporte rien en tant que société! »

 Ce spécialiste de l’alu est malgré tout convaincu : « Si j’avais à faire une maison, je la ferais avec un mur-rideau en aluminium. Je peux presque assembler moi-même ce matériau léger, le modeler, le plier. Et il n’a pas besoin de traitement. C’est un support qui a son propre fini. C’est un matériau d’avenir. »

 L’avenir, Alexandre de la Chevrotière, ingénieur et président-fondateur de Maadi Group, spécialiste des structures en aluminium, y pense! Mentionnant le toit Kalzip en aluminium du nouvel aréna de l’Université du Québec à Chicoutimi, une première au Québec, il plaide pour couvrir le Stade olympique de Montréal d’un toit en aluminium. « Ce serait peut-être 50 % plus cher que l’acier, tout dépendant de la complexité du projet mais, puisqu’on réclame une durée de vie de 50 ans, le coût d’entretien quasi nul du matériau et sa meilleure stabilité dans le temps font qu’il se compare très bien. » Les décideurs adopteront-ils cette solution? Les inconditionnels de l’alu en rêvent. Pour Taillibert, c'est moins sûr…