Du pareil au même
Pierre Frisko
Étrange ce qu’on raconte à propos de Toronto. Il paraît que les Montréalais aiment la visiter, mais seraient gênés d’en parler. Est-ce que je fais un coming-out en vous avouant que j’y suis allé récemment? Et ce n’était même pas par obligation. Du tourisme pur.
C’est une bien jolie ville, Toronto, avec de la belle architecture et toutes ces sortes de choses qu’apprécient les touristes. Et pas si sage qu’on aime bien se le faire croire. Ce n’est pas à Montréal ou à Québec qu’on permettrait ces grosses roulottes à patates frites pétaradantes juste en face de l’hôtel de ville.
Je déambulais justement tout près de là quand je suis arrivé au Dominion Square.
Square? Un drôle de square, à mon avis. Pas très invitant, et il n’y avait personne. Reste qu’il est plus célèbre pour ses bâtiments que pour le trou au milieu. Mais là, c’est ma mémoire qui me jouait des tours : si je me rappelais mes lectures, l’œuvre de Mies van der Rohe comptait trois bâtiments, soit deux tours et un pavillon. J’observais donc avec une certaine perplexité les trois tours qui s’élevaient devant moi. Et j’avais beau me promener de l’une à l’autre, pas moyen d’identifier l’intruse. Elles se ressemblaient toutes. Et avaient toutes des chaises Barcelone dans leur hall respectif.
Vérifications faites, Mies en a bien fait deux. La troisième a été érigée cinq ans après la deuxième, par le bureau d’architectes qui avait travaillé avec Mies sur l’ensemble original.
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Ça m’a fait penser à ce qui est arrivé à mon frère quand il était chef cuisinier. On l’avait embauché dans un nouveau restaurant, on lui avait demandé de monter un beau menu et, après quelques semaines de roulement, on lui avait indiqué la sortie. Plus besoin de lui : avec son petit cartable de recettes sous le bras, le sous-chef pouvait devenir chef à la place du chef.
Évidemment, Mies ne s’est pas fait montrer la sortie. Il était même mort au moment où on a fait la tour en question. Il n’a donc pas eu l’occasion de s’indigner.
Mais je ne crois pas qu’il l’aurait fait, de toute façon.
Vous avez vu Lake Shore Drive à Chicago? Le Seagram Building à New York? Westmount Square à Montréal? C’est tout pareil. Mêmes poutres en I. Même couleur. Même marbre. Mêmes «places». Mêmes chaises.
Sur le bord de l’eau ou au centre-ville, entouré de gazon ou de béton, pour loger des gens ou des entreprises, une école ou une station-service, sur un niveau ou 55 étages, Mies faisait du Mies.
Les particularités du site? Le tissu urbain? Pfff.
De toute façon, les gens l’embauchaient pour ça. Ils voulaient leur Mies et auraient été franchement déçus si les gens ne l’avaient pas reconnu.
Une Rolex sans logo, c’est pas mieux qu’une Casio.
Mies était peut-être le précurseur d’une espèce qui sévit partout sur la planète : les starchitectes. Des architectes qui ne se contentent pas de concevoir des bâtiments. Ils distribuent leurs monuments à toutes les grandes villes de la planète, qui en redemandent.
On ne va pas chercher Jean Nouvel à Paris pour qu’il fasse à Barcelone de l’architecture catalane. On veut du Nouvel. Et tant pis s’il a déjà fait à peu près la même tour à Doha, au Qatar. De toute façon, vous croyez que les Barcelonais prennent leurs vacances à Doha?
Et les maires de se tirer la pipe : «Mon Nouvel est plus gros que le tien.»
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En tout cas, ce n’est pas le gouvernement fédéral qui contribuera à mettre au monde des starchitectes. Il pousse plutôt dans l’autre sens, le fédéral. Vous vous rappelez peut-être mon indignation il y a deux ans, dans cette page, à propos de la conception du pavillon du Canada, à l’expo de Shanghai, confiée au Cirque du Soleil?
Le gouvernement a inauguré le pavillon, récemment, et n’a pas manqué de souligner qu’il s’agissait d’une création du Cirque.
À part moi, ça ne semble avoir dérangé personne.









