L'abus ne fait pas le moine
Pierre Frisko
Vous vous rappelez peut-être quand je vous parlais de Venise et que je vous racontais comment tout y est pareil. Eh bien, j’ai vu tout le contraire à Rotterdam. Cette ville, qui est un musée grandeur nature d’architecture contemporaine, carbure à l’exceptionnel. Il faut dire qu’ils se sont un peu fait forcer la main : le bombardement nazi de 1940 a fait disparaître à peu près tout le centre de la ville. Tout était à reconstruire.
Alors, ils ont décidé d’aller au bout de leur imagination. Au début, ils ont fait preuve d’une certaine retenue. Et puis, ils ont vu que cela était bon et ils se sont lâchés lousses. Loin de moi l’idée d’écrire l’histoire de Rotterdam après quelques jours de visite, mais je ne serais pas surpris si les maisons cubiques de Piet Blom leur avaient donné le signal de départ. Comme s’ils s’étaient dit : s’ils ont avalé celui-là, ils sont mûrs pour à peu près n’importe quoi.
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Vous ne connaissez probablement pas les maisons cubiques. Célèbres à Rotterdam, mais pas nécessairement en dehors de la ville. Piet Blom a eu la chance d’être prophète en son pays. Le reste de la planète a eu la chance que Piet Blom soit prophète uniquement son pays.
L’architecte a eu la bonne idée d’utiliser des cubes pour y loger des appartements. Jusque-là, rien de bien extravagant. Malheureusement, il ne s’est pas arrêté là. Il a planté ses cubes sur des tiges (les cages d’escalier) après les avoir fait pivoter de 45 º. Ce qui, comme il fallait s’y attendre, engendre des murs et des plafonds aussi à 45 º. Et tous les désagréments qui vont avec, comme un gaspillage maximal de l’espace disponible ou l’obligation de fabriquer tous les meubles sur mesure.
Probablement incapables de supporter plus longtemps de vivre en marge des bonnes vieilles verticales et horizontales, les occupants se sont enfuis, ce qui a permis à l’auberge de jeunesse locale de mettre la main sur lesdites habitations. Il ne faudrait surtout pas en déduire que les logements sont malgré tout supportables. Mais les auberges de jeunesse ont parfois tendance à proposer des « expériences » plus que du confort. (Pour vous en convaincre, il vous suffit d’aller visiter celle de la capitale canadienne, érigée dans l’ancienne prison d’Ottawa. Authenticité oblige, on y a aménagé des chambres pour quatre dans des cellules d’environ 2 X 2 m, sans fenêtre ni climatisation. L’expérience ne s’oublie pas.)
Des murs et des plafonds à 45 º. Un coup parti, tu abolis les lois de la gravité.
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Ils virent que cela était bon et se lâchèrent lousses.
Pour Rotterdam, musée n’est peut-être pas le bon terme. Il serait plus approprié de parler d’une salle de démonstration de l’architecture contemporaine en mouvement perpétuel.
Dans une autre vie, le gérant d’une boutique d’appareils photo où je travaillais nous rebattait constamment les oreilles avec sa théorie dite du voisin gonflable. Grosso modo, la théorie peut se résumer ainsi : inutile d’essayer de comprendre les réels besoins du client, tout ce qui l’intéresse c’est d’avoir un appareil plus impressionnant que celui acquis la veille par son voisin.
Rotterdam a l’air de ça : une ville où les propriétaires d’immobilier cherchent à s’impressionner entre eux à coup de bâtiments audacieux. Une ville qui cherche à s’impressionner elle-même en vantant ses projets « à l’allure internationale », quitte à oublier qu’une ville n’est pas que la somme de ses monuments.
Une terre de prédilection pour les créateurs, qui ne se laissent pas tirer l’oreille pour déployer des trésors d’imagination afin d’épater la galerie.
Pour épater, ça épate. Ça en jette, jusqu’à nous étourdir.
Mais en réfléchissant un peu, on se demande s’ils n’arrivent pas à trouver des solutions à des problèmes qui n’existent pas...









