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Choix des matériaux: Le défi du cycle

En matière de construction verte, il n'y a pas que la consommation d'énergie à considérer. Le choix des matériaux utilisés, la gestion des débris de chantier et les efforts de récupération de matériaux ne comptent pas pour des prunes, surtout lorsqu’on considère le cycle de vie du bâtiment.

Marie-Claude Élie Morin

Démolition de l'immeuble Vidéotron
Photo: Image Montréal, IMTL.org

« Récupérer des matériaux existants et incorporer des matériaux écologiques, ça vaut la peine, mais c’est plus compliqué, il n’y a pas de doute. » Normand Roy n’essaie pas de dorer la pilule. Chargé de projet chez Équiterre et instigateur du projet de la Maison du développement durable (MDD), il est plongé depuis plusieurs années dans des recherches exhaustives pour trouver le nec plus ultra en matière de matériaux verts et de revalorisation de matériaux existants. Après tout, la maison présentement en chantier devra servir d’exemple et d’inspiration pour construire plus vert au Québec.

Sur le revêtement extérieur du bâtiment, un grand nombre de pièces d’acier, des éléments servant à l’accrochage des échafaudages pour le lavage des vitres, proviennent d’un édifice qui a été démoli. Le béton utilisé incorpore une part importante de béton recyclé et est exempt de ciment portland, un agent liant dont la production est extrêmement polluante et énergivore. À l’intérieur du bâtiment, les peintures, colles et matériaux de finition seront exempts de composés organiques volatils. En voulant donner l’exemple en construction écolo, Normand Roy et l’équipe d’architectes de Menkès Schooner Dagenais Letourneux ont toutefois rencontré plus d’une embûche.

Défis logistiques

Un échantillon des difficultés éprouvées lorsqu’on souhaite récupérer des matériaux? « Quelque temps avant la mise en chantier de la maison, nous avons appris que l’édifice qui abritait les bureaux de Vidéotron au centre-ville serait démoli. Il y avait une possibilité de récupérer toutes les cloisons des salles de bain de l’immeuble en vue de les utiliser pour la MDD. Mais il a fallu payer pour les faire démonter avec précaution, et ensuite payer pour les entreposer. Et on ne sait même pas encore si on pourra vraiment s’en servir en raison des dimensions et de la quincaillerie », explique-t-il. Mêmes problèmes logistiques pour des panneaux de placoplâtre récupérés d’un autre chantier. « On souhaite vivement les réutiliser, mais les conditions d’entreposage n’ont pas été optimales et nos architectes doivent faire des tests pour s’assurer qu’il n’y a aucun risque de moisissure. »

De fait, récupérer des matériaux existants demande fréquemment de prendre en compte leurs caractéristiques techniques et de prévoir leur entreposage avant même d’amorcer la conception d’un bâtiment. « Lorsque je veux incorporer des éléments récupérés dans un projet, je m’assure d’avoir ces éléments en main avant de faire les plans. De temps en temps, je me promène dans les cours de récupération et je ramasse des éléments comme des vieilles portes coupe-feu utilisées dans les anciennes manufactures ou d’autres détails architecturaux. Je peux ensuite concevoir le plan en fonction de ces matériaux. Faire l’inverse, c’est-à-dire essayer de faire entrer des matériaux récupérés dans un plan préétabli, c’est la recette parfaite pour se donner des maux de tête », précise David Lavoie, architecte chez Cube architecture.

Mais certains matériaux bruts, comme les poutres de bois ou d’acier de structures récupérées d’anciens bâtiments, sont aujourd’hui très accessibles. « Il y a maintenant assez de fournisseurs spécialisés pour qu’on tienne presque pour acquis que l’on trouvera les dimensions voulues », affirme Robert Thibodeau, architecte, président de Thibodeau Architecture et Design, membre du comité de gouvernance du Conseil du bâtiment durable et créateur des conférences Mardis verts de l’OAQ.

En effet, des sites comme Carrefour 3RV (un partenariat entre le Regroupement des récupérateurs et des recycleurs de matériaux de construction et de démolition du Québec et Recyc-Québec, hébergé par le magazine Voir vert) et des entreprises privées comme BF Recycle (www.bfrecycle.com) ont créé des marchés virtuels où démolisseurs et récupérateurs peuvent vendre ou acheter des matériaux récupérés. « Il manque toutefois encore des grossistes pour des matériaux récupérés plus pointus comme les planchers ou les portes », note Robert Thibodeau.

Habitudes bien ancrées

Une fois les matériaux trouvés, il reste à convaincre les ingénieurs et les entrepreneurs en construction de les valider et de s’en servir. « C’est parfois difficile pour les ingénieurs de connaître les propriétés de ces matériaux récupérés par rapport à des poutres en lamellé neuves, par exemple. Ils peuvent donc être hésitants à engager leur responsabilité professionnelle. Du côté de la construction, il y a des façons de faire établies depuis tellement longtemps que c’est parfois difficile de convaincre les entrepreneurs de travailler avec de nouveaux matériaux ou de limiter le gaspillage, surtout pour le bois. Il faut être très précis dans nos devis. La culture de la conception et de la construction avec uniquement des matériaux neufs est lente à changer », reconnaît David Lavoie.

Mais selon lui, le principal obstacle à l’usage de matériaux récupérés ou plus écologiques survient bien avant l’exécution. Si les grandes firmes peuvent compter sur l’expertise de professionnels accrédités LEED et sur plusieurs stagiaires en mesure de faire de la recherche, la situation est un peu plus difficile pour les petits bureaux comme le sien. « En amont, à l’étape de la conception, il n’y a tout simplement pas assez de budget pour consacrer le temps nécessaire à la recherche de matériaux à récupérer ou pour vérifier les propriétés écologiques de nouveaux matériaux. Ce temps de recherche finit par être assumé par l’architecte. »

Sans compter que le nombre de fournisseurs de matériaux neufs sous la rubrique « écolo » ne cesse d’augmenter. Certaines certifications comme celle du Forest Stewardship Council (FSC) pour le bois ont fait leurs preuves côté crédibilité et les architectes peuvent s’y fier. Mais une foule de nouveaux produits dont les propriétés écolos sont vantées par leurs manufacturiers doivent encore être mis à l’épreuve.

Cycle de vie : Une approche systémique

Ancien immeuble Vidéotron, rue Viger, Montréal
Photo: Images Montréal, IMTL.org

Cécile Bulle est chercheuse au Centre interuniversitaire de recherche sur le cycle de vie des produits, procédés et services (CIRAIG). Elle rappelle l’importance de prendre en considération le cycle de vie (de l’extraction à l’enfouissement) et le contexte d’utilisation des matériaux pour dresser un portrait complet de leur valeur écologique.

« Certains matériaux permettent par exemple des gains très importants en efficacité énergétique, mais ont un effet négatif sur l’environnement immédiat ou la santé des occupants. Dans d’autres cas, la récupération de matériaux est carrément à proscrire (pensons aux fenêtres à piètre performance énergétique et aux vieux sanitaires avaleurs d’eau). C’est du cas par cas, voilà pourquoi la recherche est essentielle. J’ai l’impression que les chantiers du futur feront appel à des spécialistes du cycle de vie justement pour faire une analyse complète. » En attendant, plusieurs manufacturiers tentent de répondre à la demande et fournissent des déclarations environnementales concernant leurs produits. « Il est encourageant de voir émerger des sites d’information comme www.environdec.com et www.earthster.org, de bonnes ressources pour mesurer et comparer le cycle de vie de différents produits », dit-elle.

Trop d’information, c’est comme pas assez

Parfois, les recherches mènent à des informations contradictoires ou à des constats décevants. Dernièrement, par exemple, une étude d’Environmental Building News affirmait que les agents de gonflement utilisés dans les isolants de polystyrène extrudé et d’uréthane giclé (produits jusqu’à maintenant hautement populaires dans la construction écologique) seraient si nocifs pour le climat qu’ils annuleraient tous les bienfaits de ces isolants en matière d’économie d’énergie. Comment s’y retrouver dans ce flot d’informations? « Il y a clairement un effort à faire pour effectuer soi-même des recherches et dresser ses propres conclusions. Certains produits, comme ces isolants, demeurent très performants et les manufacturiers auraient besoin d’encouragements pour cesser d’utiliser les agents nocifs. À ce chapitre, les architectes jouent un rôle capital lorsqu’ils posent des questions et exigent de meilleurs produits », estime Emmanuel Cosgrove, évaluateur senior LEED Canada pour les habitations et directeur d’Écohabitation.

Robert Thibodeau partage ce point de vue. Sa firme a pris l’engagement de consacrer 1 % des salaires et 1 % du temps des employés en formation continue, notamment en vue d’obtenir des accréditations LEED. « De nos jours, avec Internet, on peut facilement trouver beaucoup d’information sur les matériaux. On se constitue tranquillement une banque de données et on découvre des nouveautés intéressantes. C’est notre responsabilité de se tenir à jour, après tout », conclut-il. Difficile d’être en désaccord avec lui.