Les architectes et l'éthique: Fais ce que dois
Sur papier, aucune règle n’oblige l’architecte à tenir compte des enjeux de développement durable. Mais au-delà de la responsabilité sociale, c’est une question d’éthique. Et d’avenir de la profession.
Martine Roux
L’an dernier, en visitant le chantier d’un chalet de Lanaudière qu’il avait conçu, quelle ne fut pas la surprise de l’architecte Louis Laperrière de constater qu’un superbe érable jouxtant la maison avait tout bonnement… disparu. « L’excavateur avait pris la liberté de raser quelques arbres! raconte-t-il. Il avait besoin d’espace pour faire passer sa machinerie. »
Qu’il s’agisse de sauvegarder un arbre ou de choisir des matériaux sains, bien des clients ou entrepreneurs ne se préoccupent pas de développement durable. En 2011, s’il y a un expert de la conception d’un bâtiment qui doit maîtriser ces enjeux, c’est bien l’architecte. Plus qu’une mission, c’est une responsabilité sociale et une question d’éthique, selon le directeur général de l’Institut québécois d’éthique appliquée, René Villemure.
« On est à un tournant de l’histoire où personne ne peut ignorer que le développement durable est un incontournable. Au bout du compte, le véritable expert de ces enjeux, c’est l’architecte, car il est le créateur d’un projet immobilier. L’architecte est la clé de voûte du développement durable. »
Au plan déontologique, rien n’oblige l'architecte à concevoir un bâtiment durable, en partie ou en totalité. Pourtant, c’est une question d’éthique, soutient René Villemure. « Certains se diront qu’une action qui n’est pas interdite est donc permise. C’est une approche très anglo-saxonne, qui fonctionne bien lorsque les règles sont bien établies. Mais dans un monde latin comme le nôtre, on nage en pleine zone grise. C’est pour cette raison que le concepteur d’un projet – l’architecte –, en plus de se conformer à la réglementation en vigueur, doit faire un effort de réflexion sur les critères d’éthique, comme le développement durable. S’il ne le fait pas, qui le fera? »
C’est aussi l’avis d’Anik Shooner, cofondatrice de la firme Menkès Shooner Dagenais LeTourneux Architectes. « Les promoteurs ou développeurs immobiliers ont pour objectif de faire de l’argent et ne vont pas nécessairement penser aux enjeux de développement durable, dit-elle. En tant que concepteur d’un bâtiment, l’architecte a une responsabilité éthique face à l’impact qu’il a sur l’environnement. On peut certainement essayer d’influencer certaines décisions de notre client. »
Agiter le drapeau vert
Chaque fois que René Villemure invite le commun des mortels à définir l’éthique, il récolte invariablement la même réponse. « L’éthique? C’est, c’est… enfin, c’est important. » Or, l’éthique fait partie du quotidien de la vie en société : c’est la conséquence d’un choix, explique l’éthicien. « On peut résumer ça simplement : comment faire pour bien faire. En bref, l’éthique, c’est l’art de s’appuyer sur des critères moraux afin de prendre une décision lorsqu’il n’y a pas de règles établies. »
Aider les architectes à prendre des décisions en matière de développement durable est justement le boulot du stratège Hugo Lafrance, PDG et fondateur d’Écotactiques, une boîte spécialisée dans les services de consultation en construction durable. Pour lui, architecte et développement durable ne font qu’un. « C’est son rôle d’accompagner le client afin qu’il fasse les meilleurs choix possible, ou du moins qu’il ait en main toutes les informations afin de prendre une décision éclairée. »
Éduquer, informer, sensibiliser, enfoncer le clou s’il le faut. D’accord, mais on ne se présente pas nécessairement au client en agitant un drapeau vert, poursuit Anik Shooner. « On y va petit à petit, élément par élément. L’idéal est de parler le langage du client. Par exemple, lui faire valoir les avantages d’un bâtiment durable sur l’entretien du bâtiment à long terme, sur l’économie d’énergie, sur le confort des occupants, sur la productivité des employés qui l’occuperont, etc. » Subtil.
Même stratégie chez UBIQ Habitat, la boîte d’architecture fondée par Louis Laperrière. « D’instinct, je suggère au client des matériaux simples. S’il veut du vinyle comme recouvrement extérieur, je vais plutôt lui proposer du bois, des panneaux de béton, des produits locaux. Ou encore, plutôt que d’opter pour des pare-vapeur en polythène, je vais proposer l’aluminium, qui pourrait être récupéré dans l’éventualité d’une démolition, et qui a de plus l’avantage de conduire la chaleur. » Bien souvent, le client se rangera à ces arguments, dit-il.
Pousse, mais pousse égal
Or, plusieurs clients sont beaucoup plus sensibles à la colonne des dépenses qu’aux vertus de l’architecture durable, font valoir les architectes. Pour une question économique, ils se dépêcheront de balayer vos arguments sous le tapis. Vrai que certains bâtiments durables coûtent indiscutablement plus cher qu’un projet traditionnel. Anik Shooner cite notamment le cas de la Maison du développement durable, projet qui vise une certification LEED Platine. Évidemment, les concepteurs du bâtiment montréalais mettent le paquet, car cette « maison exposition » servira aussi de vitrine concrétisant les enjeux du développement durable.
« Mais dans certains cas, construire vert ne coûte pas nécessairement plus cher, dit-elle. Choisir des matériaux locaux, adopter une peinture sans composés organiques volatils (COV), privilégier la lumière naturelle… Il y a une multitude de microdécisions qui influent l’avenir de la planète et que le client ne peut que voir favorablement. »
Et s’il se braque, mieux vaut ne pas insister et se dire qu’à défaut de gagner la guerre, on remportera peut-être la prochaine bataille. « Peut-être que le client ou l’entrepreneur n’adhérera pas à nos suggestions cette fois, mais il inclura peut-être davantage d’éléments de développement durable dans son projet suivant. »
Il existe plusieurs façons de contourner la sempiternelle question des coûts, avance Hugo Lafrance. « On pourrait construire deux bâtiments quasi identiques et faire en sorte que l’un ait une empreinte carbone bien moindre grâce aux matériaux utilisés ou à l’efficacité énergétique. Ce n’est pas parce qu’il suggère des améliorations que l’architecte impose un projet radicalement différent de celui que le client avait imaginé! »
Le quartier commercial Dix-30, sur la rive sud de Montréal, est pour René Villemure un bon exemple de compromis entre éthique et respect des choix du client. « Comment peut-on créer une horreur architecturale de la sorte? » a-t-il un jour demandé à l’un des urbanistes ayant participé au projet. Réponse : le résultat aurait été pire si cet urbaniste réputé n’avait pas utilisé tout son pouvoir pour faire en sorte que le complexe soit moins… laid. « Il a inculqué ses valeurs dans le projet autant que possible, explique-t-il. Même s’il n’est pas entièrement satisfait du résultat – son idéal était de toute façon trop élevé –, il a fait du mieux qu’il pouvait dans les circonstances. » Il y a de quoi être fier, conclut l’éthicien.
Question d’éthique, l’architecte devrait s’approcher le plus près possible du seuil de tolérance de son client, poursuit l’éthicien, jusqu’à ce qu’il sente que ce dernier est sur le point de changer d’architecte! Pas besoin de se transformer en militant, fait pour sa part remarquer Louis Laperrière, mais il faut au moins mettre le pied dans la porte. « Si je sens que le client n’est pas intéressé, je n’y mets pas trop d’énergie et je fais mon travail du mieux que je peux avec les matériaux les mieux adaptés au projet. Il faut choisir ses batailles. »
À l’extérieur des grandes villes, la bataille est encore plus rude, affirme-t-il. Allez savoir pourquoi, l’entrepreneur de Saint-Patelin-du-Creux voit venir de loin l’architecte « de la grande ville » et prend parfois un malin plaisir à démolir ses idéaux verts. Exactement comme dans le cas de cet excavateur qui ne comprenait pas pourquoi il se serait esquinté à conserver un arbre embêtant alors qu’il y en a tellement autour, raconte l’architecte en riant. « Je crois que c’est une question de disponibilité de l’espace. Comme on a plus grand autour de soi, on ne voit pas d’intérêt à préserver les ressources comme l’eau ou les arbres. On les tient pour acquis. »
L’architecture demeure un secteur ultracompétitif et il faut tenir compte de cette donnée, dit l’architecte Guylaine Desmarais de la firme Patenaude-Trempe. « Si l’architecte va trop à contre-courant des objectifs de son client, il va le perdre. Il y a des façons de vendre plus “vert”, mais ça demande du doigté et de l’expérience. »
Profession: Missionnaire
Il n’y a pas de recette miracle pour maîtriser les enjeux du développement durable. Une certification professionnelle LEED est certes un outil intéressant, mais non essentiel, disent en chœur les intervenants.
À 34 ans, même s’il appartient à une jeune génération d’architectes, Louis Laperrière a peu entendu parler de développement durable à l’université. Il a acquis ses compétences « par défaut », explique-t-il. Lorsque la Régie du bâtiment du Québec a imposé l’installation d’échangeurs d’air dans les constructions neuves, au début des années 2000, il a pris conscience des risques potentiels que présentent les matériaux de construction les plus répandus (colle dans les assemblages de bois, isolants avec agents gonflants, peintures à haute teneur en COV, poutrelles de bois faites à partir de copeaux, etc.) sur la santé humaine.
« À partir de ce moment, je me suis mis à lire et à me renseigner sur le développement durable. Petit à petit, j’ai orienté ma pratique vers des actions à petite échelle. »
Outre la lecture et la formation continue, différents outils sont à la portée des architectes pour les aider à concevoir des bâtiments durables, ajoute Hugo Lafrance, d’Écotactiques : le processus de conception intégré, le Building Integrated Modeling (BIM), l’analyse du cycle de vie et l’analyse du coût sur le cycle de vie sont autant de méthodologies à leur disposition. « Ce sont des outils qui permettent de s’assurer que les choix qu’on a faits (fenestration, matériaux, etc.) ont un moins grand impact sur l’environnement ou sur les coûts, mais qu’ils maximisent la durabilité du bâtiment. »
Les 16 principes du développement définis par la Loi sur le développement durable sont pour René Villemure un excellent point de départ. Ils s'inspirent de la Déclaration de Rio sur l'environnement et le développement, un texte fondamental en la matière. « L’architecte devrait partir de ces principes et se demander ensuite comment les décliner dans sa pratique, comment les intégrer dans un projet. »
N’empêche, la responsabilité sociale par rapport aux enjeux de développement durable est un formidable tremplin pour l’architecte moderne, poursuit-il. « C’est un moment charnière, une véritable occasion de valorisation pour l’architecte qui veut faire grandir sa profession et la rendre aussi noble que possible. Autrement, il réduit son rôle à celui d’un dessinateur de plans… »
« Comme le chante Leonard Cohen dans Anthem, “There is a crack in everything, that’s how the light gets in”, cite René Villemure. L’éthique, c’est le moyen de combler la fissure. Il faut profiter de l’occasion où l’on peut faire une différence. »
Pour en savoir plus :
Thomas Fisher, Ethics for Architects : 50 Dilemmas of Professional Practice, Princeton Architectural Press
Thomas Fisher, Architectural Design and Ethics : Tools for Survival, Princeton Architectural Press, 2008.










