Les écoquartiers en Europe: Aires de changement
En observant la longueur d’avance des Européens en matière d’écoquartiers, on est forcé de constater qu’il n’y a pas qu’un océan entre les deux continents, mais tout un monde. Visite guidée de quatre écoquartiers du nord de l’Europe.
Pierre Frisko
Malmö
Malmö est une ville de près de 300 000 habitants située au sud de la Suède. Elle fait face à Copenhague, au Danemark, à laquelle elle est reliée par un pont-tunnel depuis 2001. Cette ancienne ville industrielle a décliné pendant une quinzaine d’années avant de subir un véritable coup de massue quand elle a perdu le tiers de ses emplois entre 1992 et 1994.
Pour la sortir du marasme, les dirigeants d’alors étaient prêts à tout essayer, quitte à improviser un peu, rappelle Anders Rubin, adjoint au maire de Malmö : « Si on nous avait demandé ce qu’on faisait, nous aurions dû répondre que nous ne le savions pas. Nous avons essayé différentes choses afin de changer l’image de la ville et de la rendre attrayante. Et quand l’une d’entre elles fonctionnait, nous la conservions. »
Parmi ces choses qui ont fonctionné, il y a eu la création d’une nouvelle université, soutient Anders Rubin : « Il fallait convaincre les gens de la pertinence d’obtenir une université même si, à 20 kilomètres d’ici, il y a Lund, une ville universitaire. C’était nécessaire pour changer les mentalités et nous aider à nous débarrasser de l’image de ville industrielle. »
Et il y a eu l’exposition européenne de l’habitat de 2001, Bo01, qui a été le coup d’envoi d’un vaste projet d’écoquartier dans le quartier industriel délaissé de Västra Hamnen (littéralement port de l’Ouest).
Le projet était ambitieux et devait notamment utiliser de l’énergie renouvelable à 100 %, produite localement. Outre l’éolienne et les panneaux solaires, la géothermie a été mise à contribution par pompage de la chaleur des eaux marines contenues dans des cavités d’argile souterraines. Les déchets organiques, récupérés directement à partir des vide-ordures situés dans les cuisines, produisent du biogaz.
Toits verts et bassins de rétention contribuent à une bonne gestion des eaux de pluie. Forte prédominance du transport actif et du transport en commun, et circulation automobile réduite participent à la qualité de vie du quartier, par ailleurs bien doté en espaces verts. Sur le front de mer se dressent des bâtiments de grande hauteur qui coupent le vent, d’une vigueur particulièrement décoiffante.
Pour la qualité de leur construction, les bâtiments du quartier sont devenus des références. Du point de vue écologique, bien sûr, mais aussi architectural : les concepteurs prouvent que la construction durable ne passe pas nécessairement par la banalité. Avec ses 45 étages, la tour à structure torsadée de Calatrava domine évidemment le paysage, mais ses voisins, plus modestes, ont tout autant de personnalité.
Un objectif n’a pas été atteint : celui de la mixité sociale. Car ces projets novateurs à l’architecture audacieuse se sont vite révélés très coûteux. S’il y a quelques logements réservés aux étudiants – qui doivent tout de même se mettre à deux pour absorber le loyer –, le quartier n’accueille pour ainsi dire que des bien nantis. La Ville est consciente du problème et compte y remédier dans les deux phases subséquentes, Flagghusen et Fullriggaren, qui compléteront l’aménagement de Västra Hamnen.
De toute façon, il ne faut pas voir Bo01 comme une fin en soi, mais comme un point tournant, rappelle Anders Rubin. « Aujourd’hui, Malmö est devenue in, les entreprises recrutent. Le monde s’ouvre. » En prime, l’écoquartier fait la fierté des Malmois : « Avant, quand ils recevaient des gens, ils leur faisaient visiter Copenhague. Maintenant ils font visiter Bo01. »
Vesterbro
De l’autre coté du détroit de l’Øresund, derrière la gare centrale de Copenhague, il y a Vesterbro. Tout le contraire de Bo01 : le quartier existe depuis plus d’un siècle, et son tissu urbain est fortement marqué par l’usage de l’automobile. Il ne s’agissait pas ici de partir de rien, mais bien de remettre à neuf un quartier passablement décrépit.
La réflexion a débuté dans le courant des années 1980, époque où, là comme ailleurs, les familles délaissaient les centres-villes pour aller s’établir en banlieue et y élever leurs enfants. Le quartier était plus notoire pour le trafic de drogues et la prostitution que pour la qualité de son parc immobilier.
La municipalité a donc commencé par consulter les citoyens, rappelle Sune Skovgaard, architecte et adjoint au chef du service d’urbanisme de la Ville : « Nous souhaitions un projet démocratique, qui aiderait à régler les problèmes sociaux. Nous voulions développer un vrai plan d’ensemble, et diminuer la circulation automobile. »
La municipalité a ensuite entrepris de rendre les logements... confortables. Il faut dire que l’on partait de loin. Les salles de bain ne faisaient pas partie de l’équipement standard et il n’y avait pas toujours de toilettes. Les fenêtres centenaires étaient à peu près aussi efficaces que des moustiquaires pour freiner les courants d’air frisquets de la capitale danoise. Le reste de l’isolation était du même calibre.
Contrairement à ce qui s’est passé à Malmö, les interventions n’ont rien de spectaculaire. C’est à peine si on remarque la présence, ici et là, de panneaux photovoltaïques. Les cours intérieures ont été vidées de leurs cabanons et autres détritus et réaménagées en espaces communs verdoyants. Des bouts de rue ont été fermés pour créer des places publiques.
Outre les économies d’énergie, la municipalité a fixé des objectifs en matière de gestion de l’eau, de tri des déchets et de murs végétalisés. Et elle a surtout sorti son chéquier : tous les travaux de rénovation ont été payés par la Ville et le gouvernement danois. Seuls les frais d’amélioration ont été refilés aux propriétaires, explique Sune Skovgaard : « Ils ne veulent jamais payer si ça ne leur apporte pas davantage de revenus. »
Comme ils n’ont pas eu à payer, ils n’ont pas non plus songé à doubler le prix des loyers. Résultat : les locataires ont continué d’occuper leur logement et le quartier, même s’il s’est un peu embourgeoisé, demeure un bel exemple de mixité.
GWL terrein
Malgré ses canaux et l’utilisation massive du vélo, Amsterdam souffre aussi de la congestion et de la pollution qui découlent de l’usage intensif de l’automobile. Déjà, dans les années 1980, des gens se sont mis en quête de façons différentes d’aménager les quartiers et, quelques années plus tard, leurs recherches ont abouti à des résultats concrets.
L’un de ces projets, le quartier GWL, a pris naissance à moins de 10 minutes à vélo du centre de la ville. À l’époque, soit au début des années 1990, le voisinage du Westerpark était plutôt mal famé, un refuge de squatters et de tout ce que la ville compte de déshérités. Histoire de mettre un peu de baume sur le quartier, la municipalité souhaitait réaménager le site de l’ancienne usine de traitement des eaux, fermée depuis quelques années. Détail non négligeable, ce sont les verts qui étaient au pouvoir. La même période voit naître les conseils de quartiers. Les conditions étaient en place pour que germe cette idée à contre-courant de réaliser un quartier sans voiture. Consultés, les gens du voisinage se prononcent majoritairement en faveur du projet.
En 1998, les habitants s’installent dans les quelque 600 logements répartis dans une quinzaine de bâtiments. Et comme prévu, pas de voiture, sauf à l’entrée, où il y a tout de même 130 espaces de stationnement pour voitures, et probablement plus du double pour les vélos. En lieu et place des espaces habituellement réservés à la circulation trônent des jardins communautaires, des espaces verts, des allées piétonnes. Pour Corine Marseille, qui y réside depuis les débuts, un tel aménagement procure une tranquillité d’esprit aux parents : « Il est beaucoup plus facile d’envoyer les enfants jouer dehors quand tu sais qu’il n’y a pas de voiture qui circule. » Les clients du restaurant aménagé dans l’ancienne station de pompage doivent aussi apprécier, lorsqu’ils flânent sur la terrasse, n’être dérangés que par le bruit des foulques qui pataugent dans le canal adjacent.
La variété des habitations permet également une grande mixité sociale, et on y trouve tout autant de logements subventionnés que de résidences qui se détaillent au prix du marché. L’absence de voiture a un autre impact : la densité d’habitation y est plus élevée que dans le reste du voisinage.
Eva-Lanxmeer
Un autre fruit des réflexions entamées à Amsterdam a vu le jour à Culemborg, petite ville de 27 000 habitants située à une soixantaine de kilomètres de la capitale des Pays-Bas. Créée en 1994, la Fondation Eva souhaitait réaliser un projet pilote d’écoquartier qui favoriserait la mixité des usages. La municipalité de Culemborg était ouverte au projet, d’autant plus qu’il répondait précisément à ses objectifs en matière de développement durable, de logement social et de gestion des espaces verts. Autre point non négligeable : la Ville possédait un terrain qui se prêtait merveilleusement à l’exercice, à deux pas de la gare.
Aménagé sur un site qui comprend un champ de captation d’eau, alors que les constructions y sont généralement interdites, Eva-Lanxmeer doit faire preuve d’une rigueur absolue en matière environnementale. La pollution par négligence n’est pas vraiment une option...
Outre sa vocation résidentielle, le quartier accueille aussi des bâtiments administratifs, deux écoles, des commerces. Là encore, la circulation automobile est réduite au minimum et de nombreuses voies piétonnes et cyclistes ont été aménagées. Les bâtiments à ossature de bois sont deux fois plus économes en énergie que leur équivalent sur le marché. Chauffe-eau solaire, géothermie, panneaux photovoltaïques, toute la panoplie de l’efficacité énergétique a été déployée. Même les abris à vélos sont coiffés de toits verts. Le quartier a des allures de petit coin de paradis avec ses multiples plans d’eau et sa végétation luxuriante qui comprend notamment un magnifique verger de 300 pommiers.
Les citoyens du quartier sont très engagés dans sa gouvernance. Derrière les maisons en rangées où habite Gerwin Verschuur, membre du conseil d’administration, une grande cour est partagée par 25 familles qui ont toutes eu leur mot à dire quand est venu le temps de l’aménager : « Nous nous sommes réunis, tout le monde a fait part de ses souhaits, et nous avons demandé à un spécialiste de l’aménagement de nous soumettre un projet. Il a réussi à répondre à environ 60 % des demandes. C’est énorme! » Et les habitants sont contents...
Suivez le guide !
Malgré toutes leurs différences, ces projets ont un point commun en plus de l’appellation d’écoquartier. Ils ont tous été solidement appuyés par les administrations. « Le leadership de la Ville a été important, et c’est le maire qui était le meneur. Nous avons aussi obtenu de l’aide des paliers supérieurs », constate Anders Rubin.
Au-delà de Bo01 et de Västra Hamnen, c’est tout Malmö qui prend le train du développement durable avec un programme environnemental qui vise le championnat pour 2020. Mais la compétition sera forte. De l’autre côté du pont, Copenhague prévoit une réduction de 20 % de ses émissions de CO2 entre 2005 et 2015, et ambitionne de devenir carboneutre en 2025.
La ville de Copenhague n’en est pas non plus à ses premières mesures pour lutter contre la pollution. Elle a construit, au cours des 30 dernières années, le plus efficace réseau de pistes cyclables de la planète avec pour résultat qu’environ 50 % des déplacements en ville se font à vélo.
Que ce soit à Amsterdam, Culemborg ou toutes les autres villes qui ont vu naître des écoquartiers, il a fallu une volonté politique pour que les projets prennent forme. C’est cette même volonté qui continue d’allumer l’administration de Malmö. Lorsqu’on demande à Anders Rubin si sa Ville vise le championnat des villes écolos d’Europe, ses lèvres forment tranquillement un large sourire : « Pas d’Europe, du monde. Nous avons commencé avant tout le monde, mais nous devons rester en avance. »












