Urbanisme participatifAvantage numérique

Avec le Web, les réseaux sociaux et la mobilité, l’usager peut concrètement prendre sa place dans l’aménagement de son milieu. Place à l’urbanisme participatif !

Corinne Fréchette-Lessard 

La petite municipalité d’Évreux, dans le nord de la France, a un hôpital vide sur les bras. Depuis que le centre hospitalier a transféré ses activités en périphérie, il y a trois ans, la Ville réfléchit à la requalification de ce vieux bâtiment, situé en plein centre. En mal d’idées, elle s’est tournée vers... une application iPad. 

Pendant tout l’été, les habitants ont pu soumettre leurs propositions via Villes sans limite (aussi connu sous son nom anglais, Unlimited Cities). L’application permet d’aménager un site donné selon six critères tels que la densité et la vie de quartier. Vous voulez plus de nature ? Un simple glissement de doigt sur l’écran fera surgir arbres et carrés de pelouse. Moins de densité ? Un mouvement du curseur et les bâtiments perdent quelques étages. Un mélange de photos et d’images de synthèse permet de visualiser instantanément le résultat. Une fois satisfait de votre aménagement (votre « mix », dans le jargon de l’application), vous l’enregistrez. 

Pour faire participer la population, des employés de la Ville munis d’iPad ont arpenté les marchés publics, les centres communautaires et les festivals. La municipalité a aussi placardé un peu partout des affiches invitant les habitants à télécharger gratuitement l’application. 

L’an passé, le même exercice en vue du réaménagement d’une partie de la gare de Rennes a produit environ 600 propositions en à peine une semaine. Au moment d’écrire ces lignes, il était trop tôt pour connaître le niveau de participation à Évreux, mais les responsables espéraient plusieurs milliers de suggestions. Cet automne, ces dernières seront analysées et prises en compte dans l’élaboration du programme pour la tenue d’un concours d’architecture. Une recette qui semble gagnante sur toute la ligne : on sollicite d’abord les meilleures idées des citoyens, ce qui permet du même coup de cerner les besoins, pour ensuite recourir aux meilleures idées des professionnels de l’aménagement.

Bienvenue à l’ère de l’aménagement 2.0, où le numérique et la mobilité rendent la participation citoyenne plus facile que jamais.

 

Changement d’ère

Villes sans limite est né dans la tête d’Alain Renk, architecte et urbaniste français, et dans celle de ses associés chez UFO, une jeune entreprise qui conçoit des outils d’intelligence collective consacrés à l’urbanisme. « Jusqu’à maintenant, les architectes ont dit aux gens : “Ne vous inquiétez pas, on est les meilleurs, on a réfléchi et on a la solution.” Ce n’est plus acceptable de les infantiliser ainsi », dit Renk. Avec l’application qu’il a créée, les usagers « arrivent à leurs propres conclusions sans qu’aucun professionnel ne leur souffle les réponses ».

Pour lui, ce n’est rien de moins qu’une révolution : « On vit un moment de basculement. Les gens sont de plus en plus exigeants. Ils sont informés et ne se satisfont plus de projets standardisés dont ils sont tenus à l’écart. »

L’idée d’inclure les citoyens dans l’aménagement de leur milieu n’est pas nouvelle. Mais la consultation publique telle qu’on la pratique depuis une trentaine d’années a montré ses limites. « On arrive au bout d’un système qui mécontente tout le monde : les architectes, les élus et les citoyens », poursuit-il. 

Le modèle classique – un promoteur dépose un projet, on consulte les citoyens, on amende le projet – est lourd et complexe. « Comme il est rare que les gens se déplacent pour dire “Bravo, on est super contents”, ça donne un processus très négatif qui se déroule dans une logique d’opposition », explique Caroline Gagnon, professeure adjointe à l’École de design de l’Université Laval. 

Avant de se joindre à l’Université Laval, en mars dernier, Caroline Gagnon a mené de nombreuses recherches au sein de la Chaire en paysage et environnement de l’Université de Montréal, où elle s’est penchée entre autres sur la participation citoyenne. Pour elle, les nouvelles technologies permettent de passer d’un « mode réactif à un mode proactif ». On peut désormais sonder la population bien avant qu’un projet ne voie le jour. « Ça permet de recueillir de l’information, de dresser un portrait du milieu : la valeur que les gens lui accordent, les usages, les pratiques sociales », dit-elle.

C’est ce que propose Change by Us, une plateforme utilisée à New York, Phoenix et Philadelphie. Sur la page d’accueil du site Web, les citoyens écrivent leurs idées pour améliorer la ville sur un post-it virtuel. Les suggestions sont parfois vagues (« moins de voitures dans la ville »), parfois très précises (« créer des murales le long de la ligne de métro X »). Les utilisateurs peuvent ensuite monter un projet, recruter des bénévoles et profiter de conseils d’experts. 

L’Office de consultation publique de Montréal a fait une incursion dans ce type de consultation nouveau genre, il y a quelques années, en mettant en ligne le site Web Griffintown selon vous. Les citoyens étaient invités à y publier et commenter des photos du quartier et à partager leur vision de son avenir. « Le problème, c’est que cette initiative a eu lieu deux ans trop tard », remarque Caroline Gagnon. 

En plus d’être utilisés tôt dans le processus de réaménagement, les outils de consultation doivent être simples pour donner des résultats probants. « Il faut que les citoyens puissent envoyer une image ou un commentaire en quelques clics », poursuit-elle. Par ailleurs, plus les téléphones intelligents et tablettes se répandent, plus l’utilisation du Web s’ancre dans le quotidien et meilleure devient la participation. (Photo: Benjamin Boccas, UFO)

 

Déplacements et aménagement

Depuis juillet dernier, des milliers de cyclistes montréalais acceptent volontiers de se laisser espionner par la Ville. Avec l’application pour téléphone intelligent Mon RésoVélo, chacun de leurs déplacements sur deux roues est enregistré de façon anonyme. Pour la Ville, c’est l’occasion de recueillir une masse de données, de mieux comprendre ses cyclistes – origines et destinations, trajets, vitesse – et d’améliorer le réseau des pistes cyclables. En contrepartie, l’application suggère des trajets aux utilisateurs, calcule les calories dépensées, la vitesse atteinte, etc.

Chez Living Lab Montréal, on met au point un outil similaire pour le transport multimodal dans la grande région métropolitaine. « Les agences de transport mènent une enquête origine-destination une fois tous les cinq ans. Avec notre application, nous aurons accès aux déplacements de milliers de personnes en temps réel. Notre compréhension des déplacements en sera raffinée », estime Louise Guay, cofondatrice de ce centre d’innovation qui fait le pont entre chercheurs, entrepreneurs, pouvoirs publics et usagers. « Les déplacements façonnent les usages des villes. Plus on en sait, plus on comprend les besoins et plus on est à même d’aménager des cellules urbaines intéressantes. » (Photo: Benjamin Boccas, UFO)

C’est là tout l’intérêt des nouvelles technologies en matière d’urbanisme. Car au cours du 20e siècle, les courants dominants en design et en architecture ont négligé l’usager, selon Caroline Gagnon. « On a imaginé un usager standard unique : tout a été conçu pour l’homme de 1,75 m dans la trentaine et en bonne santé. On a oublié qu’il y a une multitude d’expériences. »

Les nouveaux outils donnent une voix aux oubliés. « Les citoyens sont les spécialistes de leurs milieux. Ils possèdent une connaissance qu’on ne peut avoir de l’extérieur », poursuit-elle. Ils savent si l’ajout d’une platebande à une intersection peut être efficace, ils connaissent le nom de l’ancienne salle de spectacles qui pourrait faire place à une nouvelle construction. En d’autres mots, les créateurs seraient fous de se passer de cette expertise. « En appuyant un projet sur des éléments de mémoire connus de ceux qui vivent dans le quartier depuis 40 ans, on lui donne de la vitalité et de la richesse », croit Alain Renk. 

Loin d’être un boulet, la participation citoyenne accorde de la liberté aux architectes, selon lui. « On pense à tort que les gens ne vont pas aimer ceci ou cela, avec comme résultat qu’on fait beaucoup d’autocensure. Quand on donne aux citoyens des outils pour s’exprimer et visualiser les possibilités, on a des surprises. » 

L’objectif n’est pas uniquement une plus grande acceptabilité sociale, mais la conception de meilleurs projets qui répondent mieux aux besoins. « Au final, c’est ce qui fait qu’un projet est apprécié, qu’il a un sens pour la collectivité, que les gens se l’approprient », estime Caroline Gagnon. Le rêve de tout architecte, quoi !

Griffintown, une initiative de consultation interactive venue deux ans trop tard. Photo: Pierre-Olivier Bourgeois