Si les automobiles étaient construites comme les immeubles, elles coûteraient une fortune. Ce sont les processus industrialisés de fabrication qui en ont abaissé les coûts. Pourquoi ne pas appliquer des processus analogues au bâtiment pour rendre le logement plus abordable ?

En construction conventionnelle, chaque bâtiment est un prototype. Sur le chantier, des ouvriers assemblent des pièces détachées ou des coffrages en suivant les plans que les architectes et les ingénieurs ont dessinés spécifiquement pour le projet, et le processus recommence à chaque bâtiment… ou presque.

La construction modulaire annonce cependant un virage vers une industrialisation du secteur de la construction et vient avec la promesse de bâtiments de meilleure qualité à moindre coût dont pourrait profiter le logement abordable. Au Québec, une dizaine de manufacturiers sont à l’œuvre, mais leur marché se concentre sur les maisons unifamiliales. Dans le domaine des immeubles de moyenne et de grande hauteur, il reste encore du chemin à faire.

Roger-Bruno Richard, professeur titulaire à la Faculté d’aménagement de l’Université de Montréal, préfère l’expression « systèmes constructifs industrialisés (SCI) » à celle de « construction modulaire ». Il s’agit d’appliquer les principes de préfabrication, de mécanisation, d’automatisation, de robotique et de reproduction au développement de procédés pour simplifier la fabrication de composantes du bâtiment. Les SCI qui en résultent vont des poutres, poteaux, murs, planchers, plafonds et toitures jusqu’aux volumes usinés 3D et peuvent même comprendre la plomberie, l’électricité, le dispositif de sécurité incendie et le mobilier de cuisine !

Une fois que ces composantes sont livrées au chantier, il ne reste qu’à assembler le tout sur les fondations en béton déjà en place et à raccorder tuyaux et câbles aux services d’eau et d’électricité.

La Bouée, Québec, STGM. Photo : STGM

Des constructions de qualité

La fabrication en usine selon des procédés standardisés favorise une construction de qualité, estime Pierre Blanchet, professeur à l’Université Laval et titulaire de la Chaire industrielle de recherche du CRSNG sur la construction écoresponsable en bois: « Les manufacturiers travaillent à partir d’un catalogue fini de matières premières. Ils n’improvisent pas en fonction de la disponibilité chez le grossiste. Et en usine, sur la ligne de production, il y a moins de risque de malfaçons que lors d’une construction sur le chantier.»

Les SCI se distinguent également par leurs bonnes performances thermiques, selon ce professeur au Département des sciences du bois et de la forêt. Il donne l’exemple des murs préfabriqués du manufacturier Laprise, dans lesquels un agencement sophistiqué des colonnes et de l’isolant permet de réduire les ponts thermiques. Cet agencement facilité par la construction automatisée ne pourrait être réalisé de façon rentable sur un chantier.

Les SCI font aussi bonne figure en matière d’acoustique. « On a mesuré l’indice de transmission du son dans un hôtel construit en modulaire et il est supérieur à celui d’un bâtiment conventionnel », affirme Gilbert Trudeau, président de Groupe RCM, un manufacturier québécois de volumes usinés. Cet indice supérieur s’explique par le double mur qui sépare deux chambres, puisque chacune est constituée d’un volume 3D qui comporte ses propres murs.

Quant à la qualité architecturale, elle ne souffre pas de cette industrialisation, selon l’architecte Michel Tellier, qui a conçu plusieurs projets résidentiels en volumes usinés. Les SCI permettent de jouer sur la volumétrie du bâtiment et d’opter pour des revêtements intérieurs et extérieurs de qualité.

Un avantage économique ?

« Construire en modulaire est de 30 % à 50 % plus rapide qu’en mode conventionnel », estime Gilbert Trudeau. « Au Manoir Fortin [une résidence pour personnes âgées] à Saint-Jovite, les 24 logements, soit 72 modules, ont été assemblés en cinq jours. En construction conventionnelle, il aurait fallu quatre mois », illustre pour sa part Michel Tellier. Le coût des travaux au chantier est réduit d’autant, et le promoteur peut engranger des revenus de vente ou de location plus rapidement. Les procédés industriels employés en usine réduisent également les coûts de production des composantes.

Mais ces gains sont pour le moment limités, voire annulés, par les coûts supplémentaires en matériaux qu’exige la production de volumes usinés, reconnaissent Michel Tellier et Gilbert Trudeau. D’une part, ces composantes doivent en effet être fabriquées plus solidement que celles qui sont construites sur le chantier, afin d’éviter les dommages lors du transport. D’autre part, les murs, donc les matériaux, sont doublés entre deux volumes usinés adjacents.

« À maturité, la construction modulaire générera des logements de meilleure qualité que la construction conventionnelle, et à moindre coût. »

– Pierre Blanchet

« Ce n’est pas aussi rentable que ça pourrait l’être parce que la construction modulaire dans les bâtiments multiétagés au Québec manque d’expérience pour être optimisée », croit Pierre Blanchet. À son avis, les architectes et les ingénieurs gagneraient à mieux connaître les SCI pour éviter le doublement systématique des murs entre deux volumes usinés. Au Québec, la fabrication des SCI repose par ailleurs sur des PME, tandis qu’ailleurs, elle peut compter sur de grands manufacturiers comme Toyota Housing et Misawa Homes au Japon ou, plus près de nous, Kent Home (une division d’Irving) au Nouveau-Brunswick. Cela n’empêche pas Pierre Blanchet de penser qu’il y a une effervescence au Québec autour de la construction modulaire.

« À maturité, la construction modulaire générera des logements de meilleure qualité que la construction conventionnelle, et à moindre coût », estime le professeur.

Le gouvernement et l’industrie s’allient

Il existe déjà à Québec un projet pilote pour que le logement abordable profite des SCI. Subventionné par la Société d’habitation du Québec, il est mené par un consortium de manufacturiers et par la firme d’architecture STGM. Construit dans l’arrondissement de Beauport, l’immeuble La Bouée comporte 24 logements sociaux constitués de 48 volumes usinés qui incluent l’isolation, les membranes, la mécanique, la plomberie et les gicleurs. Sur le chantier, il ne restait qu’à installer les portes, les revêtements de plancher et revêtements extérieurs, le mobilier de cuisine et les appareils de salle de bain. « La principale difficulté, décrit Simon-Pierre Fortier, architecte chez STGM, était de raccorder les modules en assurant la continuité des systèmes d’étanchéité et de sécurité incendie.» Le projet prévoit une deuxième phase, qui comprendra un volet de recherche et développement pour optimiser le processus. Une expérimentation qui pourrait faire des petits…

Une solution à un besoin mondial

Le rapport 2015 des Nations Unies sur les objectifs du millénaire pour le développement estimait que 880 millions de citadins vivaient dans des logements de piètre qualité. « Il n’y a aucune façon de répondre au besoin de logement décent de ces gens par de la construction conventionnelle », estime Roger-Bruno Richard professeur titulaire à la Faculté d’aménagement de l’Université de Montréal. Les gouvernements de Hong Kong et de Singapour l’ont compris et comptent sur les SCI pour offrir des logements abordables à leur population. À Singapour, « tout constructeur qui veut réaliser un projet sur un terrain cédé par le gouvernement ou qui veut bénéficier d’un soutien financier du gouvernement doit utiliser un système constructif industrialisé certifié PPVC [Prefabricated Prefinished Volumetric Construction] », précise Roger-Bruno Richard. Le gouvernement de Hong Kong compte construire au total 600 000 logements du genre au cours des 20 prochaines années.

Au Japon, des divisions de grandes entreprises comme Toyota Housing, Sekisui Chemical ou Misawa Homes construisent des bâtiments à l’aide de chaînes de montage semblables à celles de l’industrie automobile. Ici, une partie d’une chaîne de montage chez Toyota Housing. Photos : Roger-Bruno Richard