Les ateliers Cabot, Montréal, Sid Lee Architecture Image : Sid Lee Architecture
Les ateliers Cabot, Montréal, Sid Lee Architecture
Image : Sid Lee Architecture

Les architectes qui souhaitent incorporer l’approche circulaire à leur pratique peuvent emprunter différentes avenues. Chacune doit être évaluée en fonction des particularités du projet et du site afin que la démarche soit fructueuse.

L’architecture circulaire a beau être peu répandue au Québec, il est tout de même possible d’intégrer cette approche à sa pratique depuis longtemps, assure Stéphan Vigeant, architecte associé principal de Smith Vigeant Architectes. « Nous avons commencé à le faire dès nos premiers projets en 1992, raconte-t-il. Quand nous sommes devant des matériaux en relativement bon état, il faut se demander : “Est-ce que nous sommes capables d’en récupérer certains dans ce projet ou dans un autre ?” Il faut aussi penser au recyclage, qui mène parfois à une réutilisation par d’autres industries. »

Cela dit, l’approche circulaire concerne l’ensemble des ressources déployées. « En plus des matériaux, il faut réfléchir à la gestion de l’énergie et de l’eau, rappelle Manuel R. Cisneros, architecte et respon­sable de l’écoconception chez Sid Lee Architecture. Faire en sorte d’en utiliser le moins possible et d’en perdre le moins possible, en créant des boucles d’échanges [d’énergie, d’eau et de matériaux], soit à l’intérieur du projet ou à plus grande échelle. »

Ce sont d’ailleurs ces principes qui guident son projet Les ateliers Cabot, qui a remporté l’appel à projets Réinventer Montréal 2020-2021, une initiative du C40 Cities Climate Leadership Group. Le projet consiste en la requalification des anciens bâtiments de la Canadian Power Boat Corporation, situés dans l’arron­dissement montréalais du Sud-Ouest. Il vise à en faire un lieu multifonctionnel qui rassemblera entre autres des espaces de bureaux, des ateliers d’artistes et des installations indus­trielles. Dans ce projet commu­nau­taire d’économie circulaire, « 72 % de la structure sera réutilisée », précise Manuel R. Cisneros.

La construction devrait débuter dans deux ans. D’ici là, l’équipe de conception devra déterminer comment on y intégrera la circularité.

Commencer par la fin

« Il faut penser à la circularité dès le début du projet », souligne Philémon Gravel, directeur général et cofondateur d’Entre­mise, une entreprise d’économie sociale qui crée et met en œuvre des projets d’occu­pation transitoire dans lesquels on applique les principes d’économie circulaire.

Dans le cas d’un bâtiment existant, cela signifie pour l’architecte d’inventorier les matériaux potentiellement réutilisables ou recyclables qu’il a à sa disposition afin de les incorporer dans la conception le plus tôt possible.

Dans le cas d’une construction neuve, en revanche, cela implique d’inverser le raisonnement et de considérer d’abord la fin de vie utile de l’ouvrage. « Les architectes pourraient concevoir des bâtiments qui peuvent facilement être déconstruits pour que leurs matériaux soient réutilisables », avance David Dinelle, responsable des affaires gouvernementales à l’Association des professionnels de la construction et de l’habitation du Québec (APCHQ). Manuel R. Cisneros estime que, pour tendre vers la circularité, les construc­tions « devraient être adaptables, afin de pouvoir changer facilement de vocation ».

Conserver le devis détaillé des matériaux utilisés pour la construction constitue une autre bonne pratique. « Gardez ça dans un coffre-fort ! enjoint Gilles Bernardin, directeur général du Regroupement des récupérateurs et des recycleurs de matériaux de construction et de démolition du Québec (3R MCDQ). Quand arrivera la déconstruction, cela évitera d’avoir à faire l’inventaire [des matériaux]. »

Le processus méticuleux de la déconstruction permet en effet de récupérer beaucoup plus de matériaux que la démolition. « Pendant la rénovation du Collège Notre-Dame-de-Lourdes [à Longueuil], nous avons récupéré des blocs de béton [d’une partie déconstruite du bâtiment] pour la nouvelle cafétéria, illustre Stéphane Vigeant. Nous avons aussi réduit la brique en poussière pour faire la piste d’athlétisme. Et à l’école Élan [à Montréal], nous avons récupéré près de 60 % de la brique pour la réinstaller. »

Un conteneur recueillant les résidus de gypse sur le chantier. Photo : 3R MCDQ
Un conteneur recueillant les résidus de gypse sur le chantier. Photo : 3R MCDQ

Mieux trier pour recycle

Mais pour être réutilisés ou recyclés, les matériaux doivent d’abord avoir été convenablement triés. David Dinelle note qu’« il existe maintenant des diviseurs de conteneurs qui permettent de classer les rebuts ». Le 3R MCDQ en a utilisé dans un projet de démonstration pour le tri des panneaux de gypse (usagés et neufs) sur le chantier. « On retire les deux surfaces de papier des panneaux, puis le cœur peut retourner chez un fabricant qui va le réintégrer comme matière première, et ce, à l’infini », explique Gilles Bernardin.

Le tri est encore plus simple quand il s’agit de récupérer des retailles neuves, comme sur le chantier montréalais des tours d’habitation Square Children’s. « Il a été convenu avec le fournisseur de gypse qu’un conteneur serait destiné à y recueillir toutes les retailles de panneaux neufs, qui retournent chez le manufac­turier pour être recyclées », indique-t-il. Il ajoute que le 3R MCDQ mène un projet de réutilisation des surfaces de papier dans des litières animales, en collaboration avec Gypse du Fjord et une ferme saguenéenne.

Le bois peut lui aussi avoir une secon­de vie. « Il est déchiqueté et transformé en copeaux, précise Gilles Bernardin. Si les copeaux sont de qualité Q1, ils peuvent être envoyés à l’entreprise Tafisa, par exemple, qui va s’en servir pour fabriquer des panneaux de particules. » Quant aux bar­deaux d’asphalte, ils peuvent être déchi­quetés, puis intégrés aux enrobés bitumi­neux utilisés pour le pavage des routes.

Convaincre et démontrer

L’architecte qui souhaite adopter l’appro­che circulaire doit aussi sensibiliser les parties prenantes au bien-fondé de la démarche, notamment en raison des coûts plus élevés qu’elle suppose, car « décons­truire, c’est plus long que démolir », rap­pelle David Dinelle.

Philémon Gravel invite pour sa part les architectes à multiplier les projets démontrant la faisabilité de l’approche circulaire. C’est d’ailleurs ce que souhaite faire l’équipe des ateliers Cabot. « Nous allons devoir créer une méthodologie, puis prouver la faisabilité et la viabilité économique d’un projet circulaire com­mercial à grande échelle, explique Manuel R. Cisneros. Nous avons l’intention de publier en ligne ce que nous allons faire pour en inspirer d’autres. »

« Nous ne menons pas seulement ce projet pour “réinventer Montréal”, conclut-il, mais pour réinventer notre profession et notre industrie. »

Rénovation du Collège Notre-Dame-de-Lourdes, Longueuil, Smith Vigeant Architectes Photo : Yves Beaulieu
Rénovation du Collège Notre-Dame-de-Lourdes, Longueuil, Smith Vigeant Architectes
Photo : Yves Beaulieu