Bibliothèque d’Ahuntsic, Montréal, EVOQ Architecture Image : EVOQ Architecture
Bibliothèque d’Ahuntsic, Montréal,
EVOQ Architecture
Image : EVOQ Architecture

Les membres de la relève en architecture ont aujourd’hui le luxe de choisir leur employeur et la possibilité d’assumer rapidement des responsabilités. Or, ces jeunes ont aussi la réputation d’être difficiles à retenir. Qu’en est-il exactement ? Deux architectes en début de carrière et deux stagiaires nous expliquent leurs attentes.

C’est unanime : ces jeunes appré­cient leur chance d’arriver dans la profession alors qu’il y a une abondance de contrats. « Je me sens privi­légiée, affirme Camille Lefebvre, architecte chez Chevalier Morales. Je ne croyais pas qu’on pourrait me confier si tôt des respon­sabilités, mais les firmes n’ont pas le choix vu la quantité de projets à mener. Je suis exposée aux différentes facettes de la profession. »

Membre de l’OAQ depuis mai 2021, elle a notamment eu l’occasion d’assurer la surveillance de certains chantiers. « J’en ai fait sept en deux ans, précise-t-elle. J’aime bien aller sur place et voir des projets que j’ai dessinés se concrétiser. Cela donne plus de sens à ce qu’on fait. »

Jean-François Allard, qui est inscrit au tableau de l’OAQ depuis novembre dernier, a aussi eu la possibilité de sauter dans l’arène en tout début de parcours. Alors qu’il était stagiaire en architecture chez STGM Archi­tectes, il a travaillé à la concep­tion du projet de réseau structurant de transport en commun, soit le tramway de Québec. Il a également fait partie de l’équipe de conception du concours Lab-École de Rimouski et c’est lui qui a présenté le projet au jury. « Ces expériences sont très forma­trices et permettent de grandir comme architecte », dit celui qui travaille aujourd’hui chez in situ atelier d’archi­tecture.

La quête du premier stage

Si trouver un poste comme architecte ne pose pas de difficultés aux jeunes membres de l’OAQ, l’étape antérieure qui consiste à décrocher un premier stage semble plus ardue. Jean-François Allard a dû se tourner vers l’étranger et a été embauché par une firme de Copenhague, au Danemark, en 2015. « Faute d’expériences pratiques, les bureaux ici ne savent pas trop comment nous utiliser alors que, dans plusieurs pays d’Europe, les étudiants font un stage durant le baccalauréat », dit celui qui a ensuite effectué un autre stage au Studio Odile Decq, à Paris.

De son côté, Camille Chartray a cherché pendant trois mois avant de décrocher un premier stage en pratique privée. Par la suite, se faire embaucher est devenu plus facile puisqu’elle avait une expérience à faire valoir auprès des différents bureaux qui l’ont embauchée – quatre en tout, dont trois avec le même architecte comme maître de stage. Actuellement, elle termine sa période de stage chez Alpha Architecture, à Québec. « Ce sont eux qui sont venus me chercher », dit l’apprentie conceptrice qui passera l’ExAC au printemps 2022.

Sa spécialisation en développement durable a représenté un atout. Elle s’est démarquée dans ce domaine avec le projet de maîtrise qu’elle a déposé en 2019 : un concept de complexe alimentaire mixte, incluant notamment des activités agricoles, pour remédier aux déserts alimentaires dans les quartiers de Pointe-Saint-Charles et de Griffintown, à Montréal. Son projet lui a valu plusieurs prix, dont une médaille de l’Institut royal d’architecture du Canada. « Mon objectif est d’obtenir une certi­fication en développement durable », explique la stagiaire, qui pense déjà à ce qu’elle fera après avoir reçu son titre d’architecte.

Qualité de vie et travail d’équipe

Lorsqu’on demande à ces jeunes de décrire le milieu de travail de leur rêve, différentes caractéristiques reviennent dans les réponses : un bureau qui offre l’horaire flexible, qui valorise l’équilibre entre la vie privée et la vie professionnelle et où le travail s’effectue en mode collaboratif. L’approche architecturale et le portfolio de la firme peuvent aussi orienter la décision, selon Marc-André Perreault, qui s’apprêtait à conclure son stage chez EVOQ Architecture au moment de l’entrevue.

Qu’en est-il du salaire ? « Même si c’est un élément important de l’offre, il n’est pas en tête de liste des critères qui font pen­cher la balance », ajoute le stagiaire. Ces jeunes ont toutefois moins de réticences que ceux et celles des cohortes antérieures à parler ouvertement de leur salaire entre camarades et même entre collègues. « Des employeurs de la vieille école sont parfois pris au dépourvu, mais cela a l’avantage de mettre au jour les inégalités. En plus, cela favorise l’équité salariale entre les employés », soutient Marc-André Perreault.

Avides de variété

Leurs changements d’emploi ne sont pas toujours causés par des insatisfactions. « J’ai aimé tous mes emplois. Si je les ai quittés, c’était pour voir autre chose », explique Jean-François Allard, qui, après ses expériences profes­sionnelles en Europe, a travaillé pendant plus de deux ans chez STGM Architectes avant de faire le saut chez in situ.

Et le contexte actuel est avantageux pour celles et ceux qui souhaitent diver­sifier les environnements de travail et les mandats. « S’il n’y avait pas autant de possibilités d’emploi, je m’accrocherais à ce que j’ai, dit Camille Lefebvre. Les patrons nous racontent à quel point c’était difficile dans les années 1990, alors que plusieurs architectes devaient s’exiler ou travailler dans un autre domaine parce que le marché de l’emploi n’était pas favorable. On profite du fait qu’il y a davantage de postes offerts de nos jours. »

Faire bouger les choses

Ces jeunes architectes et ces stagiaires ont aussi de grandes attentes envers la profession elle-même. Durant un stage au Japon, effectué en 2019 après sa maîtrise, Camille Lefebvre a pu constater à quel point l’architecture est « complètement libérée » dans ce pays pourtant porté sur les conven­tions. « Les architectes japonais n’ont pas peur d’essayer des choses. C’est très différent au Québec, où il n’y a pas toujours de la place pour les idées innovantes. Il y en a sur la table à dessin, mais elles ne se concré­tisent pas toujours. C’est difficile de sortir des sentiers battus. Plusieurs de mes amis architectes ont le même sentiment : notre architecture est coincée », soutient-elle tout en reconnaissant qu’une véritable culture architecturale est en train d’émerger au Québec.

« Il faudrait faire des concours d’architecture pour autre chose que des bâtiments institutionnels. Dans le domaine de l’habitation, il y a une diversité de typologies qui pourraient être utilisées », affirme pour sa part Marc-André Perreault.

 Autant les architectes que leur clientèle pourraient faire preuve de plus d’audace, selon lui. Et ces quatre jeunes ont bien l’intention d’agir en ce sens.

Comment se dessinera leur carrière ? Sera-t-il important pour eux et elles de fonder leur propre firme ? De travailler à l’international ? Pour l’instant, ces jeunes explorent différentes avenues, mais leur plan de match n’est pas encore précis. « En début de carrière, on se rend compte qu’il nous reste encore beaucoup de choses à apprendre. Je me concentre là-dessus pour le moment », résume Camille Lefebvre.

À lire également : « Recrutement : panne sèche », Esquisses, vol. 33, no 1, printemps 2022.