L’architecte à la retraite Guy Leclerc
Photo : gracieuseté

Quand on s’investit à fond dans sa vie professionnelle, il peut être difficile d’envisager qu’elle se termine. Pourtant, il y a une vie après l’architecture. Des conseils pour vivre au mieux cette transition.

Guy Leclerc a beau être à la retraite depuis cinq ans, il se rend chaque semaine à son ancien bureau du groupe-conseil ARTCAD, la firme qu’il a fondée en 1980, à Rouyn-Noranda. Mais ce n’est pas parce qu’il a de la difficulté à décrocher de sa profession. « J’y vais pour arroser les plantes, lance-t-il. C’est à quatre minutes seulement de chez moi.»

Si cette visite hebdomadaire lui permet de revoir ses ex-collègues, il n’est pas question pour lui de se mettre le nez dans les projets en cours. « La page est vraiment tournée. On peut me demander conseil à l’occasion, c’est tout. J’y vais parce que le jardinage, c’est une passion pour moi.»

Si ce retraité aujourd’hui âgé de 66 ans n’a pas eu trop de mal à couper les ponts avec le milieu professionnel, d’autres architectes vivent moins sereinement la perspective de la retraite. « Le deuil de la vie active est plus difficile à faire pour les professionnels, affirme Sara Gilbert, coach d’affaires. Pour eux, la sphère du travail est porteuse de sens. Leur mission professionnelle est alignée avec leur mission de vie, il leur est donc plus difficile de décrocher. Ils sont ce qu’ils font.»

Les chiffres le prouvent : les architectes ont tendance à travailler longtemps. Parmi les 4155 membres de l’OAQ, 673 ont 65 ans et plus. « Cela représente 16 % des effectifs. C’est le groupe d’âge le plus important, note Maude Hallé Saint-Cyr, architecte et inspectrice à l’OAQ. Ils ont un fort sentiment d’appartenance à la profession, et plusieurs continuent de collaborer aux projets. Mais c’est parfois plus difficile pour eux de mettre leurs compétences à jour et de suivre l’évolution de la profession.»

Mieux vaut toutefois ne pas attendre de connaître de tels problèmes pour songer à tirer sa révérence. Pour que la transition se passe sans heurts, on gagne à planifier sa retraite, tant sur le plan financier (voir l’encadré) qu’en ce qui a trait à l’état d’esprit et à l’emploi du temps.

Une nouvelle vie à façonner

L’arrêt de l’activité professionnelle doit en effet s’appuyer sur une solide préparation psychologique. « Les retraités ont environ 2000 heures de plus à combler par année. Il leur faut donc trouver ce qui donnera du sens à leurs lundis pour les années à venir », explique Nancy Giroux, CRHA, cofondatrice de l’entreprise Second Souffle, qui offre des ateliers de préparation à la retraite. Mais se forger une mission pour cette étape de la vie ne se fait pas en quelques heures – un temps de réflexion s’impose. « On peut remonter loin dans sa jeunesse pour reconnecter avec ce qui nous faisait vibrer, mais qu’on a mis de côté, suggère Sara Gilbert. C’est l’occasion de revenir à ce qui était fondamental pour nous.»

Il peut être utile de se faire accompagner dans le processus en faisant appel à un coach ou en suivant des ateliers de préparation à la retraite. « L’accompagnement permet de se libérer de croyances limitantes. De nombreuses personnes pensent qu’elles vont tomber malades ou, pire, mourir si elles arrêtent de travailler. Mais la retraite, ça ne fait pas mourir ! » souligne Nancy Giroux.

Une fois qu’on a trouvé son nouveau projet de vie, il vaut mieux confronter son choix avec la réalité avant d’officialiser sa retraite. On rêve de partir en caravane avec sa douce moitié? « Prendre la route pendant quelques semaines permet de vérifier si c’est le mode de vie qui nous convient et s’il plaît autant à l’un qu’à l’autre, dit Nancy Giroux. Il ne faut pas oublier que le taux de divorce est en croissance chez les 60 ans et plus, et le déclencheur est souvent la retraite.»

Préparer sa sortie

Guy Leclerc s’y est pris bien à l’avance pour préparer sa retraite, soit 20 ans avant de franchir le pas. « Pour moi, le plus important, c’était d’assurer la relève de ma firme. Je me suis donc mis à la recherche d’un associé. J’ai bien fait de m’y prendre tôt parce que cela a été plus long que je pensais. Il m’a fallu trouver la bonne personne et, ensuite, procéder au transfert de propriété, un processus qui s’est échelonné sur plusieurs années.»

Même si tout était en place, il a quand même tardé à fixer la date de son départ à la retraite. « Un patron, personne ne le met dehors. Il faut le décider soi-même. Je repoussais constamment l’échéance… La dernière année, je suis devenu salarié et je travaillais à mi-temps. Cela m’a aidé à faire la transition. Le travail a fini par me peser. J’étais prêt à lâcher prise.»

Michel Bourassa, lui, n’a pas vraiment choisi la date de sa retraite. L’ex-associé principal chez Jodoin Lamarre Pratte architectes a quitté son poste en 2018, à l’âge de 60 ans. « Au sein de la firme, la retraite des associés est planifiée soigneusement selon un scénario qui indique qui doit préparer son départ, explique-t-il. Un jour, mon tour est venu. C’est alors que s’est enclenché le processus pour repérer mon successeur, qui a été choisi dans le bassin de relève constitué par les directeurs de projet.»

Il y avait déjà quelques années qu’il pensait à la retraite. « Avec l’âge, on devient plus sensible au stress. Des tâches qui m’avaient toujours semblé faciles devenaient plus lourdes. Le moment était venu pour moi de partir », explique celui qui était responsable de la division surveillance des chantiers. « J’ai quand même eu un pincement au cœur quand je suis allé rapporter mon sceau à l’Ordre », avoue-t-il. Aujourd’hui, même s’il s’ennuie un peu de l’effervescence du bureau, il goûte la liberté qui vient avec la retraite. Sa femme et lui font trois ou quatre voyages par année. En janvier 2019, c’était la République dominicaine, en avril, l’Italie. Le reste du temps, ils le partagent entre leur condo à Montréal et leur maison de campagne en Mauricie. Et leurs agendas sont remplis de sorties culturelles.

Guy Leclerc n’a pas connu lui non plus le blues de la retraite. « Je n’ai pas le temps de m’ennuyer: je suis occupé par mille et un projets.» Au fil des années, son jardin a pris de l’expansion, si bien que son terrain ne suffisait plus. « J’ai acheté la propriété voisine pour pouvoir planter des arbres, raconte-t-il. Et on a retapé la maison, qu’on loue à des touristes.» Il pratique aussi plusieurs sports, dont le ski de fond, le vélo et le tir à l’arc, en plus de faire du bénévolat pour plusieurs organismes de sa ville. Il a même tâté de la politique comme candidat de Québec solidaire.

« J’ai pris ma retraite pour faire autre chose. J’y réussis bien », conclut-il.

La dimension financière

La planification financière de la retraite est cruciale. À ce chapitre, les architectes ne font ni mieux ni pire que l’ensemble de la population. « Certains sont prévoyants, d’autres approchent de la retraite sans avoir une idée du montant qu’ils ont amassé. Ils ont parfois des surprises, et elles ne sont pas toujours bonnes », dit Benoit Chaurette, directeur, pratique professionnelle, à la Financière des professionnels.

Le fait d’être patron d’un bureau d’architecte pose un défi supplémentaire, à plus forte raison si on pratique seul. Alors qu’un entrepreneur peut vendre son entreprise pour se constituer un « fonds de pension », il en va autrement pour les firmes de services professionnels. « Elles sont très liées à la personne. Les clients font affaire avec un professionnel. S’il n’est plus là, ils risquent d’aller voir ailleurs. Transmettre ce genre d’entreprise peut donc se révéler plus difficile », explique André Lacasse, planificateur financier chez Services financiers Lacasse.

La meilleure façon de s’assurer une retraite confortable est de constituer un patrimoine diversifié, idéalement en s’y prenant tôt. « On n’est jamais trop jeune pour commencer à épargner en vue de la retraite, rappelle Benoit Chaurette. Cela dit, il ne faut pas trop s’en faire si on met moins d’argent de côté au début de la carrière. Il sera possible de se rattraper plus tard quand les revenus augmenteront et que les obligations familiales diminueront. »

Contribuer autrement

Pour l’architecte à la retraite, il existe différentes façons de valoriser son expérience qui sont conformes à la réglementation, selon Maude Hallé Saint-Cyr. Ces activités permettent de garder un pied dans la profession et un contact avec ses pairs.

• Agir comme mentor auprès de la relève pour transmettre ses connaissances et sa passion. L’OAQ a mis en place un programme de mentorat à cet effet.

• Devenir formateur et contribuer à la formation continue des membres de l’Ordre.

• Travailler comme consultant ou expert-conseil, à condition de n’exercer aucune des activités décrites dans le Règlement sur la souscription obligatoire au Fonds d’assurance responsabilité professionnelle.

• Devenir membre d’un comité consultatif d’urbanisme.

• Participer au jury d’un concours d’architecture