Esquisses, vol. 28, no 2, été 2017

ÉditorialBeau temps pour jardiner

Nathalie Dion, présidente, Ordre des architectes du Québec 

À la suite de sa réélection ce printemps, Mme Dion entamera le 18 octobre son troisième mandat à la présidence de l’OAQ.

Derrière le charme bucolique des plants de tomates en pots et des haricots grimpants, l’agriculture urbaine cache un puissant agent de progrès environnemental, social et même économique. Bien sûr, ce ne sont pas quelques bacs de fines herbes sur des balcons qui vont changer grand-chose, mais, ici comme ailleurs, on sent grandir l’appétit des citadins pour une nourriture saine et locale.

Bonne nouvelle : les Québécois semblent apprécier la présence de plantes potagères dans leur milieu de vie, puisque la moitié d’entre eux en cultiverait à la maison, selon un sondage Marcon effectué en septembre 2016 pour le magazine Québec Vert. De plus, les récentes consultations publiques sur l’agriculture urbaine menées à Montréal et à Gatineau ont attiré les foules. Surfant sur l’engouement, le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation a même lancé, l’an dernier, sa toute première stratégie de soutien à l’agriculture urbaine.

Logiquement, on devrait voir la pratique prendre de l’ampleur dans le paysage urbain québécois. Or, sa progression dépend beaucoup des possibilités qu’offre le cadre bâti. Et, pour le moment, le contexte réglementaire n’est pas particulièrement facilitant à cet égard. Ainsi, rien n’oblige ni n’encourage la végétalisation des toits, et le potentiel des terrains vacants demeure sous-exploité. Même les emblématiques Fermes Lufa doivent encore demander des dérogations aux municipalités ou aux arrondissements lorsqu’elles souhaitent bâtir des serres sur les toits.

L’agriculture urbaine n’a pourtant plus rien d’anecdotique, et certaines administrations en ont pris acte voilà déjà un moment. Toronto, par exemple, oblige depuis 2010 la végétalisation de la toiture des nouveaux édifices de plus de 2000 m2 de surface de plancher, de sorte qu'on peut y planter des végétaux comestibles. New York, dès 2012, a clarifié et assoupli sa réglementation de zonage pour favoriser les toitures vertes et la construction de serres sur les toits. Paris s’est doté d’un ambitieux programme visant à végétaliser, par divers incitatifs, 100 hectares de toits d’ici 2020, dont le tiers doit être consacré à l’agriculture urbaine.

Le mouvement est même en train de devenir une industrie. Un peu partout dans le monde, on voit poindre des exploitations à grande échelle dans d’anciens bâtiments industriels où chou frisé, bok choy et basilic poussent sous les lampes DEL, à l’abri des intempéries et des insectes – donc sans pesticides.

Cela ne veut pas dire, par contre, qu’il faille abandonner la protection des terres agricoles. Les grands espaces qu’elles procurent seront toujours nécessaires à l’élevage et à la culture de céréales, entre autres. De plus, leur présence à proximité des villes demeure essentielle dans une optique de consommation locale.

Reste que, en cette ère de lutte aux changements climatiques, l’agriculture urbaine permet de mettre en œuvre divers types de solutions. La production de fruits et légumes locaux limite le transport de marchandises et, par conséquent, contribue à réduire la congestion du réseau routier, sans parler des gaz à effet de serre. De plus, cultiver sur les toits et dans les espaces vacants augmente le couvert naturel des villes, ce qui aide  à atténuer les îlots de chaleur urbains. On peut également tabler sur le verdissement des bâtiments ou les aménagements paysagers comestibles pour rendre les quartiers denses plus conviviaux et, ainsi, contrer l’étalement urbain. Sur le plan social, instaurer des potagers accessibles aux populations défavorisées contribue à la sécurité alimentaire et aux saines habitudes de vie, tout en faisant reculer l’exclusion et l’isolement. Enfin, l’agriculture urbaine stimule la création d’une expertise locale, de nouveaux emplois et de réseaux d’échanges. 

L’avenir promet donc d’être riche en occasions pour les architectes qui veulent intégrer l’agriculture au bâti. Certains en font déjà leur marque de commerce, tel le Belge Vincent Callebaut, dont les esquisses futuristes mettent en scène de spectaculaires tours végétalisées. Mais nul besoin d’être aussi révolutionnaire. On peut très bien proposer des solutions terre à terre comme de l’espace pour quelques plantes dans les cuisines ou sur les balcons et mettre à profit les toits, les murs ou l’aménagement paysager. Si la réglementation municipale et le Code de construction emboîtent le pas, parions que la récolte sera excellente.