Esquisses, vol. 21, no 3, automne 2010

ÉditorialSurveiller, c'est protéger

André Bourassa

Osons une comparaison : en éducation, malgré la controverse sur la forme que doivent adopter les bulletins, la nécessité d’évaluer n’est jamais remise en question. Que l’on fasse le point sur l’acquisition de connaissances ou le développement de compétences, ni l’opinion publique, ni les parents, ni les professeurs, ni même les ministres de l’Éducation qui se sont succédé ne doutent du besoin de contrôler où en est l’élève dans les apprentissages prescrits par le programme. Il en va de son intérêt, comme de celui de la société.

Il est un domaine, par contre, où l’on ne s’oblige pas à évaluer la mise en œuvre du programme : la construction. Pour des raisons de protection du public, la loi oblige à faire appel à un architecte pour la plupart des constructions d’importance. Ce professionnel doit concevoir des plans, les signer et les sceller, en un mot en prendre la responsabilité. Par la suite, ces plans sont confiés à un client ou à un entrepreneur qui peut – à la limite – en faire ce qu’il veut. En effet, au Québec, bizarrement, la loi n’oblige personne à aller voir ce qui se passe après.

Il y a ici une contradiction majeure. Pour que soient respectées les exigences de la conception, il est évidemment important d’assurer la surveillance des travaux. C’est la suite logique du processus. Tant qu’à se donner un but, autant se donner les moyens d’y parvenir! L’exécution du mandat de construction par l’entrepreneur doit être évaluée et validée par un professionnel indépendant de celui-ci. Comment prétendre sinon que l’on a assuré la protection du public?

Le professionnel qui a préconisé les solutions de design, les matériaux et les techniques à utiliser est le mieux placé pour effectuer cette surveillance, qui passe par des visites régulières au chantier, ou pour désigner la bonne personne pour le faire. Que cela lui plaise ou non, il doit en prendre la responsabilité. Cela implique de souscrire les assurances nécessaires. N’oublions pas que – au-delà de l’intégrité physique des personnes à garantir absolument – les bâtiments représentent pour les particuliers, les compagnies et les institutions un patrimoine financier qui mérite aussi d’être défendu. Les protections telles que les programmes de garantie des constructeurs, pour ne citer que ceux-là, ont montré leurs limites.

Surveiller les travaux, ce n’est pas seulement contrôler. Pendant le chantier, inévitablement, des questions surgissent : les documents ne sont pas clairs ou un matériau n’est pas disponible et doit être remplacé. Il faut donc interpréter, conseiller et, le plus souvent, décider. L’architecte, ce chef d’orchestre qui possède la vision globale du projet et de ses objectifs, est le « solutionneur » tout désigné. Ce rôle préventif permet d’éviter bien des déboires ensuite.

La meilleure preuve de l’intérêt d’une surveillance de chantier par l’architecte ou son équipe provient du gouvernement du Québec. Quand l’État construit un bâtiment public, il attribue toujours la surveillance de travaux à la firme qui conçoit. Il le fait parce que « mieux vaut prévenir que guérir » et, surtout, pour respecter le principe d’efficience. Pourquoi ne pas étendre cette façon de faire à l’ensemble du champ de pratique des architectes en la rendant obligatoire? Chacun y trouverait son compte.

Les ingénieurs, dont les actes sont régis par une loi qui est en révision, réclament l’ajout de la surveillance de travaux dans le domaine du génie. La commission d’enquête Johnson sur l’écroulement du viaduc de la Concorde, à Laval, a pointé clairement le défaut de surveillance des travaux comme une des causes du drame. On veut y remédier. Indépendamment de la logique qu’il y aurait d’arrimer la Loi sur les architectes et la Loi sur les ingénieurs, il serait idiot d’attendre qu’une autre catastrophe se produise pour réagir.

Chaque fois qu’il est question d’ajouter une contrainte, certains milieux économiques crient au loup en évoquant la sacro-sainte compétitivité du Québec, qui serait dangereusement réduite par une augmentation des coûts. Dans le cas qui nous occupe, l’argument ne tient pas. De nombreuses provinces canadiennes et États américains incluent depuis longtemps dans les lois qui régissent la profession d’architecte la surveillance des travaux. C’est un acte réservé au même titre que la signature des plans. Pour ne mentionner qu’une province, citons l’Ontario, puisqu’on se compare toujours à celle-là. Le Québec devrait, à tout le moins, se doter des mêmes règles de protection du public que sa voisine. Cela devrait être une formalité.