Esquisses, vol. 22, no 2, été 2011

ChroniqueFiat lux, et le luxe fut

8 House, Copenhague, BIG <br \> Photo: Pierre Frisko
8 House, Copenhague, BIG <br \> Photo: Pierre Frisko

Pierre Frisko

Je n’avais encore jamais osé vous le dire, mais il paraît que j’ai des goûts de luxe. En fait, j’ai moi-même peine à le croire. Mon propriétaire est cependant formel, et il ne s’est pas gêné pour le dire au régisseur de la Régie du logement : « M. Frisko s’imagine vivre dans un condo de luxe ! »

J’avais probablement poussé le bouchon un peu loin. Imaginez : j’avais eu l’outrecuidance de lui demander d’installer des plinthes et de poser les plafonniers. J’avais même osé réclamer qu’il bouche les trous dans le mur. C’est vrai qu’ils n’étaient pas si gros, les trous. Dix centimètres par dix, maximum, gossés à la scie.

Comparé au trou un peu grossier fait par la poignée de porte dans le vestibule, c’était du très beau travail.

Grand luxe.

●●●

Je marchais tranquillos sur Sainte-Catherine, protégé d’un printemps capricieux par un parapluie. À ma droite, un immense trou qu’on s’apprête à remplir avec un petit tas de condos. Je vous raconte vite fait l’histoire du trou, qui est une histoire de trou classique. Il y avait là un bâtiment sympathique et un brin historique dont on n’avait plus vraiment envie. On l’a massacré un tantinet et on l’a laissé se désintégrer tranquillement, jusqu’à ce qu’il soit à point. Le temps venu, on a constaté ce qu’on devait constater : non seulement il ne restait plus rien qui tenait dans l’immeuble, mais on n’y trouvait plus une once de patrimoine digne de ce nom. Alors forcément, on le passe au bulldozer.

Bon, ce n’est pas comme ça qu’on dit les choses chez le promoteur. On dit plutôt « transformer ce théâtre mythique en condos urbains ». Dans un élan de lyrisme impossible à contenir, on parle même de « redonner une nouvelle vie à l’ancien cinéma ».

Moi, dans une autre vie, j'aimerais bien être une roue…

Reste que de l’ancien cinéma ou du théâtre mythique, il n’y a plus aucune trace : que le sol sur lequel il était construit. Et encore, compte tenu de tout ce qu’on a creusé pour les stationnements...

●●●

Donc, voilà, les gentils promoteurs viennent colmater la brèche avec ce que ça prend de condos pour rentabiliser le tout et faire un peu de profit au passage parce qu’ils ne font quand même pas ça pour s’amuser.

Pour vendre leurs condos, ils ont construit une cabane sur le coin de la rue. Comme je suis un peu curieux et que j’avais quelques minutes devant moi, j’y suis entré. Qui sait, peut-être trouverais-je là l’appartement de mes rêves, avec pas de trous ?

J’ai rapidement fait le tour de la quinzaine de modèles, dont les prix allaient de cher à plus cher à beaucoup plus cher. Un point commun, tout de même : pas un seul logement traversant.

Ils sont ventilés comment, vos logements ? « Dans toutes les unités, me répond le vendeur, il y a une ventilation mécanique à partir de la salle de bain, et le courant d’air ainsi créé est aussi efficace qu’une ventilation naturelle. » Bon, j’exagère un peu, le vendeur n’a pas été aussi clair que ça, d’autant plus qu’il ne comprenait pas pourquoi je lui posais la question. Mais c’est à peu près ce qu’il racontait.

« Pourquoi il fait si chaud papa ? — Parce que ton grand frère a une gastro ! »

Devant mon insistance à lui parler de ventilation, le vendeur a trouvé une réponse qui, il en semblait convaincu, allait me faire plaisir : « Il y aura des fenêtres sur deux côtés dans les penthouses, les unités plus luxueuses des phases suivantes. » Une gentille attention réservée, comme il se doit, aux mieux nantis.

Ça n’en fait pas des logements traversants pour autant, que je lui ai rétorqué, mais rendu là, il avait cessé de m’écouter.

●●●

Chez moi, malgré tous les efforts de mon propriétaire pour en diminuer les ouvertures – il a remplacé les grandes fenêtres à guillotine par d'autres, plus petites et coulissantes –, il y a une ventilation toute naturelle. Et de la lumière à chacune des extrémités.

Pas étonnant que j’aie confondu mon appart’ avec un condo de luxe.

8 House, Copenhague, BIG <br \> Photo: Pierre Frisko
8 House, Copenhague, BIG <br \> Photo: Pierre Frisko

Pierre Frisko

Je n’avais encore jamais osé vous le dire, mais il paraît que j’ai des goûts de luxe. En fait, j’ai moi-même peine à le croire. Mon propriétaire est cependant formel, et il ne s’est pas gêné pour le dire au régisseur de la Régie du logement : « M. Frisko s’imagine vivre dans un condo de luxe ! »

J’avais probablement poussé le bouchon un peu loin. Imaginez : j’avais eu l’outrecuidance de lui demander d’installer des plinthes et de poser les plafonniers. J’avais même osé réclamer qu’il bouche les trous dans le mur. C’est vrai qu’ils n’étaient pas si gros, les trous. Dix centimètres par dix, maximum, gossés à la scie.

Comparé au trou un peu grossier fait par la poignée de porte dans le vestibule, c’était du très beau travail.

Grand luxe.

●●●

Je marchais tranquillos sur Sainte-Catherine, protégé d’un printemps capricieux par un parapluie. À ma droite, un immense trou qu’on s’apprête à remplir avec un petit tas de condos. Je vous raconte vite fait l’histoire du trou, qui est une histoire de trou classique. Il y avait là un bâtiment sympathique et un brin historique dont on n’avait plus vraiment envie. On l’a massacré un tantinet et on l’a laissé se désintégrer tranquillement, jusqu’à ce qu’il soit à point. Le temps venu, on a constaté ce qu’on devait constater : non seulement il ne restait plus rien qui tenait dans l’immeuble, mais on n’y trouvait plus une once de patrimoine digne de ce nom. Alors forcément, on le passe au bulldozer.

Bon, ce n’est pas comme ça qu’on dit les choses chez le promoteur. On dit plutôt « transformer ce théâtre mythique en condos urbains ». Dans un élan de lyrisme impossible à contenir, on parle même de « redonner une nouvelle vie à l’ancien cinéma ».

Moi, dans une autre vie, j'aimerais bien être une roue…

Reste que de l’ancien cinéma ou du théâtre mythique, il n’y a plus aucune trace : que le sol sur lequel il était construit. Et encore, compte tenu de tout ce qu’on a creusé pour les stationnements...

●●●

Donc, voilà, les gentils promoteurs viennent colmater la brèche avec ce que ça prend de condos pour rentabiliser le tout et faire un peu de profit au passage parce qu’ils ne font quand même pas ça pour s’amuser.

Pour vendre leurs condos, ils ont construit une cabane sur le coin de la rue. Comme je suis un peu curieux et que j’avais quelques minutes devant moi, j’y suis entré. Qui sait, peut-être trouverais-je là l’appartement de mes rêves, avec pas de trous ?

J’ai rapidement fait le tour de la quinzaine de modèles, dont les prix allaient de cher à plus cher à beaucoup plus cher. Un point commun, tout de même : pas un seul logement traversant.

Ils sont ventilés comment, vos logements ? « Dans toutes les unités, me répond le vendeur, il y a une ventilation mécanique à partir de la salle de bain, et le courant d’air ainsi créé est aussi efficace qu’une ventilation naturelle. » Bon, j’exagère un peu, le vendeur n’a pas été aussi clair que ça, d’autant plus qu’il ne comprenait pas pourquoi je lui posais la question. Mais c’est à peu près ce qu’il racontait.

« Pourquoi il fait si chaud papa ? — Parce que ton grand frère a une gastro ! »

Devant mon insistance à lui parler de ventilation, le vendeur a trouvé une réponse qui, il en semblait convaincu, allait me faire plaisir : « Il y aura des fenêtres sur deux côtés dans les penthouses, les unités plus luxueuses des phases suivantes. » Une gentille attention réservée, comme il se doit, aux mieux nantis.

Ça n’en fait pas des logements traversants pour autant, que je lui ai rétorqué, mais rendu là, il avait cessé de m’écouter.

●●●

Chez moi, malgré tous les efforts de mon propriétaire pour en diminuer les ouvertures – il a remplacé les grandes fenêtres à guillotine par d'autres, plus petites et coulissantes –, il y a une ventilation toute naturelle. Et de la lumière à chacune des extrémités.

Pas étonnant que j’aie confondu mon appart’ avec un condo de luxe.