Esquisses, vol. 22, no 2, été 2011

Impact sur l'activité physiqueBouge de là

L’industrialisation et la technologie ont pratiquement évacué l’effort physique de nos vies, pourtant essentiel à notre santé. L’architecture peut contribuer à l’y ramener.

Corinne Fréchette-Lessard

New York a beau être la ville la plus « mince » des États-Unis, elle n’est pas à l’abri de l’obésité pour autant. En 2010, le maire Michael Bloomberg a pris les grands moyens pour contrer ce fléau, qui touche près du quart des habitants de la Grosse Pomme. Et c’est par l’architecture qu’il s’y prend! Adoptés en 2010, les Active Design Guidelines, une série de recommandations destinées aux architectes et aux urbanistes, mettent l’accent sur un environnement bâti entraînant un mode de vie actif, comme l’utilisation des escaliers.

Le lien entre architecture et santé publique ne date pas d’hier. Au 19e et au 20e siècle, architectes et urbanistes ont notamment contribué à vaincre les maladies comme le choléra et la tuberculose en assainissant les rues, les aqueducs ou les bâtiments. Mais l’étude de l’incidence de l’environnement bâti sur l’activité physique est beaucoup plus récente. « Les articles se multiplient depuis environ une dizaine d’années, mais au Québec, c’est encore un champ de connaissances en développement », indique Éric Robitaille, conseiller scientifique à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), qui a publié l’automne dernier un avis sur l’impact de l’environnement bâti sur l’activité physique, l’alimentation et le poids, à la demande du ministère de la Santé et des Services sociaux. En effet, la situation est aussi préoccupante de notre côté de la frontière : en 2004, 56 % des Québécois affichaient un excès de poids, selon l’INSPQ.

Difficile de mesurer les liens entre vie active et aménagement du territoire. « Beaucoup de facteurs influent sur la pratique d’activités physiques et il existe peu d’études longitudinales. On parle donc d’associations plutôt que de relations de cause à effet », explique Robitaille.

Reste que, dans son état actuel, l’environnement bâti contribue en partie à l’inactivité. « Au cours du dernier siècle, nous avons graduellement éliminé beaucoup d’éléments qui nous forçaient à être actifs et avons créé un environnement et des bâtiments qui entraînent la sédentarité », estime Avi Friedman, architecte et professeur à l’École d’architecture de l’Université McGill.

On peut penser à la création des banlieues, articulées autour des déplacements en voiture. Ou encore à la disparition des petits parcs et espaces de jeu situés près des habitations. « Il y a une cinquantaine d’années, les espaces publics autour des lieux de résidence offraient beaucoup d’occasions de s’activer, poursuit l’architecte. Mais on ne conçoit plus de quartiers avec des ruelles, par exemple. Dans les nouveaux développements, les enfants doivent souvent être conduits au parc en voiture. »

Ces pratiques ont eu un effet domino sur l’aménagement urbain. « Puisque personne ne marche, pourquoi gaspiller de l’argent sur des voies piétonnes? On a donc construit des communautés sans trottoir! » illustre Avi Friedman. 

Le constat est le même à l’intérieur des bâtiments. « Avec des technologies comme les ascenseurs, les tapis roulants ou les stores mécaniques, l’architecture a éliminé beaucoup de mouvements de nos vies », explique Robyne Kassen, cofondatrice de Urban Movement, une firme de design new-yorkaise axée sur la santé. La disparition de petits gestes comme gravir quelques marches ou se lever pour ouvrir les rideaux est loin d’être insignifiante. « Ça révèle l’état d’esprit actuel : nous ne sommes plus la force motrice principale de nos vies, déplore sa collègue Sarah Gluck. La technologie déplace tout à notre place et, pour s’activer, il faut aller au gym. Tant pis pour ceux qui n’en ont pas le temps ou les moyens. »

Les effets de la modernité sur la motricité sont tels que l’année de construction des maisons est utilisée comme variable dans certaines études américaines portant sur le lien entre l’environnement bâti et l’activité physique. Ainsi, selon un article paru en 2002 dans le American Journal of Preventive Medicine, les adultes dont la résidence a été bâtie avant 1974 sont plus susceptibles de marcher 1,6 km ou plus au moins 20 fois par mois que ceux dont la demeure a été érigée après cette date.

 

 

Passer à l'action

Qu’est-ce qu’un environnement qui favorise un mode de vie physiquement actif? Une partie de la clé se trouve... dans les escaliers! Mine de rien, gravir des marches deux minutes par jour permet de brûler assez de calories pour éviter de prendre une livre par année – le poids gagné chaque année par l’Américain moyen –, selon le Department of Health de New York.

Dans la Grosse Pomme, les Active Design Guidelines offrent donc plusieurs solutions pour encourager l’utilisation des escaliers. Par exemple, plutôt que d’être enfouis au tréfonds des bâtiments, à emprunter uniquement en cas d’incendie, ils devraient être visibles et invitants. L’administration new-yorkaise fournit d’ailleurs gratuitement des pictogrammes affichant le slogan « Brûlez des calories, pas de l’électricité. Prenez les escaliers! »

Inversement, les ascenseurs devraient être moins présents et, là où c’est possible, s’arrêter seulement tous les trois ou quatre étages (tout en respectant les principes d’accessibilité universelle, bien sûr). L’utilisation d’escaliers roulants doit être restreinte. Quand ils sont inévitables, « ralentir leur vitesse en dehors des heures de pointe peut en freiner l’usage », peut-on lire dans ces recommandations.

Chez Urban Movement, Sarah Gluck et Robyne Kassen conçoivent entre autres du mobilier urbain ergonomique. Leurs abribus, bancs publics et supports à vélo – que les usagers peuvent utiliser pour faire des étirements et des exercices de raffermissement musculaires – ponctuent les rues de Whistler, en Colombie-Britannique, où ils ont été installés à l’occasion des Jeux olympiques d’hiver de 2010.

De son côté, l’INSPQ préconise des quartiers à fort potentiel piétonnier, c’est-à-dire densément peuplés et dotés de commerces et services ainsi que de rues connexes qui permettent aux piétons de circuler aisément. L’intégration de trottoirs et de pistes cyclables attrayants et sécuritaires pour inciter le transport actif est également de mise.

Comme souvent, la Scandinavie pousse l’effort un peu plus loin. « Certains quartiers scandinaves incluent des espaces d’agriculture urbaine qui donnent accès à des aliments frais tout en exigeant des efforts physiques pour les entretenir », explique Avi Friedman.

 

 

Planifier le mouvement

Évidemment, certaines de ces mesures sont dans l’air du temps. Mais elles s’inscrivent généralement dans des courants comme le développement durable, plutôt que dans une optique d’activité physique. Selon Éric Robitaille, « quand les municipalités préconisent un design urbain intéressant et aménagent des pistes cyclables, elles parlent plus d’améliorer la qualité de vie que d’encourager les saines habitudes de vie ».

L’idée de promouvoir un mode de vie actif par l’entremise de l’environnement bâti gagne cependant du terrain. Ainsi, à Montréal, le Centre d’écologie urbaine et la Coalition québécoise sur la problématique du poids travaillent à cinq projets pilotes de quartiers verts, actifs et en santé, qui visent notamment à inciter les citoyens à bouger pour se déplacer en repensant la rue et les espaces publics en faveur du transport actif.

L’avis de l’INSPQ a été rédigé dans le but de conseiller le ministère des Affaires municipales, des Régions et de l’Occupation du territoire en vue de la révision de la Loi sur l’aménagement et l’urbanisme, actuellement en cours. « Je ne sais pas si la loi sera modifiée, car favoriser les saines habitudes de vie n’est peut-être pas un objectif légal. Mais ça pourrait faire partie des orientations gouvernementales », espère Éric Robitaille.

Une chose est sûre, les questions de santé publique doivent désormais être prises en compte dans la conception des bâtiments. « Au cours des dernières années, conclut Avi Friedman, nous avons appris à concevoir des bâtiments écologiques. Il faut maintenant ajouter les saines habitudes de vie à nos préoccupations. »