Esquisses, vol. 22, no 2, été 2011

Qualité de l'airL'univers des spores

« The Healthy House », un projet novateur de maisons saines en Écosse. Photo : Sustainable Scotland Network

À moins d’être guide de montagne ou animateur de rue, on passe 90 % de notre temps entre quatre murs. Ça craint : l’air intérieur est huit fois plus pollué que l’air extérieur, même dans une grande ville. Optimisation, mode d’emploi!

Martine Roux

S’il voit le jour, le projet de logements sains à prix abordable de l’Association pour la santé environnementale du Québec (ASEQ) sera le premier du genre chez nous. Grâce à la générosité d’un de ses membres, cet organisme qui veille à l’intérêt des personnes intolérantes aux produits chimiques présents dans l’air ambiant a mis la main sur 10 ha de terrain et d’air pur dans les Basses-Laurentides, à une heure de Montréal. But : y construire 40 logements à prix modique répartis dans 10 unités 100 % saines.

Il y a un réel besoin pour de tels logements au Québec, affirme Michel Gaudet, vice-président et porte-parole de l’organisme. « Plusieurs personnes atteintes d’hypersensibilité environnementale ne peuvent pas travailler, car elles ne bénéficient pas de milieux de travail et de vie adaptés à leurs besoins. Pourtant, lorsqu’elles ont un logement sain, leur santé s’améliore à un point tel qu’elles peuvent retourner sur le marché du travail. Elles rentrent peut-être chez elles à quatre pattes ou un peu amochées mais, au moins, elles peuvent recharger leurs batteries pendant la nuit. »

Déclenchée au moindre effluve, l’hypersensibilité provoque une foule de symptômes allant de l’irritation cutanée à la sensation d’étouffement. Ces symptômes touchent principalement le système respiratoire, mais parfois aussi le système cardiaque. Au banc des accusés : les colles, adhésifs, vernis ou composés organiques volatils (COV) contenus dans les matériaux de construction ou de décoration, ainsi que certains nettoyants, savons ou parfums. Par exemple, chez Michel Gaudet, dont la femme souffre d’hypersensibilité, aucun assouplisseur de tissus n’est toléré. Imaginez un peu sa réaction aux armoires de mélamine ou à la moquette!

Habiter un espace neuf ne garantit pas l’immunité. C’est même souvent le contraire, explique Michel Gaudet, qui cite l’exemple d’une membre de l’ASEQ ayant trouvé la maison de ses rêves – flambant neuve – à Hampstead, dans l’ouest de Montréal. La nouvelle propriétaire n’avait pas encore complété un tour d’horloge dans son logis qu’elle traversait déjà le vestibule en sens inverse. Malgré le remplacement de certains matériaux, le recouvrement des murs avec des peintures sans COV et l’installation d’un purificateur central, la pauvre dame n’a jamais pu y remettre les pieds.

Selon Statistique Canada, environ 5 % de la population canadienne souffrirait de « symptômes physiques médicalement inexpliqués », comme la polysensibilité chimique et la fibromyalgie. Mais le nombre de personnes touchées par l’hypersensibilité moins grave serait encore plus grand, d’après un rapport exhaustif publié en 2008 par la Commission canadienne des droits de la personne. Par ailleurs, deux fois plus de femmes que d’hommes sont touchées par l’hypersensibilité environnementale, précise l’étude.

Pourtant, au contraire de la Commission canadienne des droits de la personne, le Québec ne reconnaît pas les symptômes physiques des personnes qui sont affligées de cette hypersensibilité, déplore Michel Gaudet. Résultat : ce « handicap », ou l’invalidité qui en découle, n’est pas pris en considération par les assureurs, les employeurs ou la Régie des rentes, par exemple. « Si vous habitez Gatineau, pour un diagnostic d’hypersensibilité environnementale, vous ne pouvez recevoir de traitements couverts par la Régie de l’assurance-maladie. Mais si vous habitez Ottawa, de l’autre côté de la rivière, vous trouverez quelques cliniques environnementales où vous faire soigner. »

 

Maison champignon

Les moisissures peuvent se développer à l’intérieur des murs, avant de se répandre dans l’air ambiant. Photo : Angela Schmeidel Randall

Qu’est-ce qu’une maison saine? C’est d’abord une habitation où l’air intérieur est exempt de moisissures. Ce n’est pas gagné, car dans le secteur résidentiel, les cas de moisissures sont de plus en plus fréquents, constate Solange Lévesque, d’AirMax Environnement, une boîte d’experts-conseils en qualité de l’air. « Environ 90 % de nos clients résidentiels consultent pour ce problème, qu’ils auraient bien souvent pu éviter s’ils avaient eu plus de connaissances. »

Par exemple, lors d’une réparation à la suite d’une inondation, plusieurs rénovateurs referment les murs sans avoir éliminé totalement la source d’eau, sans avoir remplacé les matériaux moisis ou sans attendre que les matériaux soient secs. Des erreurs fréquentes, poursuit Solange Lévesque. « On a l’impression que la situation est sous contrôle, mais la moisissure continue à vivre à l’intérieur des murs. Les spores sont un peu comme des graines de plante. Lorsqu’elles sont en dormance, elles attendent d’avoir de l’eau. Dès la première marque d’humidité, ou s’il y a une différence de pression, ou encore des courants d’air, elles vont se propager dans l’air ambiant. »

Autre pratique répandue : la finition expéditive des sous-sols. « Le béton peut mettre jusqu’à un an avant de sécher, dit l’experte-conseil, mais on érige souvent les murs de gypse au-dessus sitôt qu’il a été coulé. Or, l’humidité dégagée par le béton doit sortir. Si le sous-sol n’est pas suffisamment ventilé, c’est clair qu’elle fera moisir l’intérieur des murs. » Appelés en renfort parce que les habitants présentent des problèmes respiratoires ou des symptômes de congestion, son équipe et elle ont parfois bien des surprises. « On ouvre les murs et c’est complètement moisi à l’intérieur! C’est fréquent, même dans des maisons neuves. Il faut enlever les matériaux moisis et recommencer. »

 

Drôle d’asperge

Photo: Tom Parnell

Des problèmes de moisissure, l’expert-conseil Claude Mainville, du Groupe NAK, en voit plus souvent qu’à son tour, et pas que dans des quartiers défavorisés. Loin de là. « Les bâtiments sont de plus en plus étanches à l’air, mais de moins en moins étanches à l’eau, dit-il. Je n’en reviens tout simplement pas de voir toutes les manifestations pouvant se produire en lien avec l’activité anormale de l’eau. »

Infiltrations d’eau, ponts thermiques, balcons avec pentes inversées, sous-sols mal drainés en sont quelques exemples, remarque-t-il. « Un classique : les gouttières branchées directement sur le drainage périphérique souterrain. Autrement dit, on amène l’eau directement dans la maison! »

L’utilisation de matériaux composites est propice quant à elle à la prolifération d’une moisissure particulière : l’Aspergillus versicolor, une famille contenant des moisissures allergènes, toxigènes ou pathogènes. Au début des années 2000, ce champignon s’est même invité dans le bloc opératoire de l’hôpital Royal-Victoria, à Montréal, entraînant présumément la mort de deux patients et en infectant une quarantaine d’autres.

Selon Claude Mainville, les panneaux de lamelles orientées (ou panneaux OSB, pour Oriented Strand Board) offrent un habitat qu’affectionne particulièrement l’Aspergillus. « Ce matériau est léger, économique et est très utilisé au Québec, particulièrement dans les banlieues où l’on construit rapidement. Mais lorsqu’il est atteint par l’Aspergillus, ça crée de gros problèmes car le matériau se contamine rapidement et ne se décontamine pas. Je ne dis pas que ce n’est pas un bon produit, mais il est fragile à l’eau. »

L’isolation excessive, le transfert de vapeur d’eau dans les matériaux et les nouveaux ponts thermiques ont amené la flore fongique à se diversifier considérablement depuis une trentaine d’années. Ajoutez aux spores les COV, les phtalates ou le formaldéhyde, et voilà l’air ambiant transformé en une vaste soupe empoisonnée! Que faire pour assurer une qualité de l’air optimale, dès la conception du bâtiment? « Il faut miser sur la ventilation, croit Solange Lévesque, et prévoir un système mécanique si l’apport d’air venant de l’extérieur n’est pas suffisant. »

Le choix des matériaux déterminera aussi la santé du futur bâtiment. « Il faut privilégier autant que possible les matériaux bruts (bois, pierre, brique, verre, céramique), éviter les matériaux qui contiennent de la colle, comme la mélamine ou certains planchers de bois flottant et, évidemment, choisir des peintures sans COV. » Dans le cas de la transformation ou de la rénovation d’un bâtiment existant, aucun test « global » ne permet de détecter à la fois la présence de COV, de dioxyde de carbone et de moisissures, par exemple. Les experts qui conseillent les architectes analysent par étapes, cas par cas, et effectuent les tests opportuns.

Quant au projet de logements sains, l’ASEQ doit compléter plusieurs démarches avec les autorités municipales et provinciales afin qu’il se concrétise. Malgré le soutien de la Société d’habitation du Québec, les récentes élections fédérales pourraient avoir brouillé les cartes au point où il faudrait relancer les pourparlers, craint Michel Gaudet. « C’est sûr que par rapport à un immeuble traditionnel, il y a un coût additionnel pour construire des logements sains, en raison du choix des matériaux. Mais collectivement, je crois qu’on est rendus là. »

D’ici là, un conseil : prenez l’air.

 

Étiquetage obligatoire des matériaux : la France prend les devants

Voilà une nouvelle qui réjouira les hypersensibles français : dès janvier 2012, tous les produits de construction et de décoration vendus dans l’Hexagone afficheront leur teneur en composés organiques volatils (COV). Parmi les matériaux visés, on trouve notamment les isolants, les plaques de placoplâtre (gypse), les panneaux acoustiques, les revêtements de mur, de sol et de plafond, le mobilier et, évidemment, les colles, vernis, scellants, peintures et mastics. Ainsi, tout acheteur potentiel saura exactement s’il invite ou pas les COV à la maison. La liste des 165 COV à surveiller a été établie par l’Agence française de sécurité sanitaire de l’environnement et du travail (AFSSET).

La France devient ainsi le premier pays à imposer l’étiquetage obligatoire des matériaux « ayant pour objet ou pour effet d’émettre des substances dans l’air ambiant ». En début d’année, le Parlement européen lui a emboîté le pas, mais sa réglementation ne sera mise en application qu’en juillet 2013.

Sources : Bureau Veritas, Europa (site officiel de l’Union européenne)

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