Esquisses, vol. 22, no 2, été 2011

La nouvelle génération des toits vertsEffet de serre

Les premiers légumes de la plus grande ferme urbaine d’Amérique du Nord poussent au bord du boulevard de l’Acadie, à Montréal, sur le toit d’un bâtiment industriel. Avec ce projet unique porté par une entreprise privée, le principe de « toiture végétale » entre dans une nouvelle dimension.

Rémi Leroux

On connaît les bienfaits des toitures végétalisées. En plus d’embellir les bâtiments qu’elles coiffent, ces structures offrent des avantages énergétiques et écologiques considérables. Elles permettent une réduction de l’effet d’îlot de chaleur, contribuent à améliorer la gestion des eaux de pluie, assainissent la qualité de l’air et favorisent la biodiversité en milieu urbain. À Montréal et à Québec, plusieurs projets d’envergure intégrant des aménagements végétalisés ont vu le jour ces dernières années, comme la tour Quebecor, la maison de la culture Côte-des-Neiges, le Centre culture et environnement Frédéric Back ou la bibliothèque de Charlesbourg.

 

Superficie et technologie caractérisent la nouvelle génération des toits verts. Photo : Les Fermes Lufa

Le projet des Fermes Lufa introduit cependant un changement d’échelle. De la taille d’un terrain de soccer, cette serre agricole, située au cœur de la zone industrielle et commerciale délimitée par l’autoroute métropolitaine, ouvre de nouvelles perspectives. Entièrement conçue dans une logique de développement durable, la ferme a bénéficié d’importantes innovations techniques. Des études ont permis de résoudre les nombreuses contraintes liées à l’installation d’une telle structure sur un bâtiment déjà construit, comme explique l’architecte Jerry Coviensky, de GKC architectes (Gross Kaplin Coviensky), qui a collaboré à la conception de l’intégration de la serre. « Sur n’importe quel bâtiment dont la structure est en acier, le coût aurait été bien trop élevé. L’avantage de ce projet, c’est qu’il s’agissait d’un bâtiment en béton déjà conçu pour supporter un étage supplémentaire. Nous avons ainsi pu distribuer les charges sans véritablement toucher la structure, mais en tenant compte de l’espacement des colonnes de la serre, selon une trame existante. »

Les architectes ont en outre opté pour un substrat naturel léger plutôt que la terre. « Suspendre les plantes nous a également permis d’alléger considérablement la structure, poursuit Mohamed Hage, cofondateur des Fermes Lufa. Au pied carré, la serre pèse environ 10 fois moins que la neige. » Les concepteurs ont aussi entièrement repensé la gestion des eaux de pluie et de l’irrigation. « Le grand avantage d’un toit vert, c’est qu’il est conçu pour retenir l’eau, mais ce n’est pas sans incidence sur la charge que supporte le bâtiment. Ici, nous ne retenons que 150 m3 autour de la serre. Tout le reste est recueilli dans des réservoirs situés au sous-sol du bâtiment et réutilisés pour irriguer les plantations. » La serre n’étant pas raccordée au réseau des égouts municipaux, l’excédent d’irrigation est lui aussi recyclé puis redistribué.

Qui dit toit vert dit également efficacité énergétique. Dans le cas du projet Lufa, « les gains sont considérables », assure Mohamed Hage. « Un jour ensoleillé, la serre reçoit plus de 700 watts par m2 d’énergie gratuite. Nous sommes donc aussi une entreprise de transformation d’énergie! » Le reste du bâtiment a déjà bénéficié cet hiver de sa nouvelle couverture verte. « Il n’existe aucune modélisation d’efficacité énergétique pour ce type d’installations, ajoute Simon Glew, architecte associé au projet. Ce qui est certain, c’est qu’avec ce projet au format industriel, nous changeons le paradigme de discussion. »

Metropolis vert

Photo : Les Fermes Lufa

Potagers en bacs, tapis végétal, vigne sur treille, serre agricole... La « cinquième façade » va bien au-delà du simple réceptacle pour systèmes de climatisation. C’est désormais une composante à part entière de l’aménagement urbain. Certaines municipalités l’ont bien compris et ont mis en place des leviers, parfois contraignants, pour encourager le développement de toits verts ou en faciliter l’aménagement. En 2009, Toronto a par exemple adopté un règlement législatif – Green Roof Bylaw – qui s’applique à tous les nouveaux bâtiments résidentiels, commerciaux ou institutionnels construits après le 31 janvier 2010 et qui impose une couverture végétale en fonction de la taille du bâtiment (20 % à partir de 2000 m2 de surface au sol brute). Un règlement que la municipalité applique également à ses propres édifices.

« Les constructions industrielles ont jusqu’à présent été exemptées de cette réglementation à cause de la situation fiscale particulière dans le secteur du Grand Toronto, dit Steven Peck, fondateur de Green Roofs for Healthy Cities, une association regroupant l’industrie des toits verts d’Amérique du Nord. Or, plus d’un million de pieds carrés d’espaces verts supplémentaires sont déjà planifiés grâce à cette réglementation, soit l’équivalent de la superficie de Queen’s Park! » Qui dit mieux en terme de promotion du verdissement?

En février dernier, l’arrondissement Rosemont–La Petite-Patrie a modifié son Règlement d’urbanisme afin de contrer les îlots de chaleur. L’administration astreint désormais les petits propriétaires et les promoteurs à opter pour le développement durable et, pourquoi pas, pour un toit vert. « Au moins 20 % de la superficie d’un terrain existant doit être verdie, explique le maire de l’arrondissement, François Croteau. Un propriétaire peut comptabiliser une entrée de cour en pavé alvéolé qui retient l’humidité, mais s’il n’atteint toujours pas les 20 %, la compensation sera d’aménager un toit vert. Tout nouveau projet devient donc un îlot de fraîcheur. »

Les serres des Fermes Lufa<br \>Photo : Luc Belcourt

Qu’en est-il de la Ville de Montréal? À l’exception du toit vert de la maison de la culture Côte-des-Neiges, inauguré il y a quatre ans, la métropole québécoise n’a pas poursuivi d’initiatives en ce sens. Un volet du plan de développement durable (PDD) de la collectivité montréalaise 2010-2015 est bien consacré au verdissement et à la réduction des îlots de chaleur, mais il ne concerne pas directement les toitures végétalisées. Dans le cadre de l’adoption du Code national du bâtiment révisé, la municipalité pourrait-elle introduire certaines exigences écologiques? C’est ce que souhaite Owen Rose, président du Centre d’écologie urbaine de Montréal : « À défaut de subventionner les toits verts, la Ville devrait exiger au moins que toutes les structures portantes soient capables de supporter un toit vert extensif, même s’il n’est pas réalisé en même temps que le bâtiment. »

Comme cela a été involontairement le cas pour la ferme urbaine Lufa. Pour ce projet, Montréal a surtout travaillé à la définition de l’usage du bâtiment ainsi qu’à son zonage, d’après l’architecte Jerry Coviensky. Or, l’implication d’une collectivité est cruciale aux yeux de Véronique Jampierre, directrice du Fonds québécois pour le développement durable, qui a longtemps travaillé sur le dossier des toitures vertes à Vivre en Ville, un organisme basé à Québec. « Nous ne sommes pas encore à l’étape de la démocratisation des toitures végétales, mais il faut travailler en ce sens. L’enjeu pour le Québec, c’est de faire valoir l’impact de ces projets sur la modernisation de la gestion d’une municipalité et, surtout, sur la qualité de vie des citoyens. »

La réussite d’une initiative comme celle des Fermes Lufa peut-elle permettre de convaincre les investisseurs privés et les municipalités que l’heure de « démocratiser » les toits verts est enfin venue? Goûter les premières tomates récoltées sous la serre pourrait permettre de lever les dernières hésitations!

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Les premiers légumes de la plus grande ferme urbaine d’Amérique du Nord poussent au bord du boulevard de l’Acadie, à Montréal, sur le toit d’un bâtiment industriel. Avec ce projet unique porté par une entreprise privée, le principe de « toiture végétale » entre dans une nouvelle dimension.

Rémi Leroux

On connaît les bienfaits des toitures végétalisées. En plus d’embellir les bâtiments qu’elles coiffent, ces structures offrent des avantages énergétiques et écologiques considérables. Elles permettent une réduction de l’effet d’îlot de chaleur, contribuent à améliorer la gestion des eaux de pluie, assainissent la qualité de l’air et favorisent la biodiversité en milieu urbain. À Montréal et à Québec, plusieurs projets d’envergure intégrant des aménagements végétalisés ont vu le jour ces dernières années, comme la tour Quebecor, la maison de la culture Côte-des-Neiges, le Centre culture et environnement Frédéric Back ou la bibliothèque de Charlesbourg.

 

Superficie et technologie caractérisent la nouvelle génération des toits verts. Photo : Les Fermes Lufa

Le projet des Fermes Lufa introduit cependant un changement d’échelle. De la taille d’un terrain de soccer, cette serre agricole, située au cœur de la zone industrielle et commerciale délimitée par l’autoroute métropolitaine, ouvre de nouvelles perspectives. Entièrement conçue dans une logique de développement durable, la ferme a bénéficié d’importantes innovations techniques. Des études ont permis de résoudre les nombreuses contraintes liées à l’installation d’une telle structure sur un bâtiment déjà construit, comme explique l’architecte Jerry Coviensky, de GKC architectes (Gross Kaplin Coviensky), qui a collaboré à la conception de l’intégration de la serre. « Sur n’importe quel bâtiment dont la structure est en acier, le coût aurait été bien trop élevé. L’avantage de ce projet, c’est qu’il s’agissait d’un bâtiment en béton déjà conçu pour supporter un étage supplémentaire. Nous avons ainsi pu distribuer les charges sans véritablement toucher la structure, mais en tenant compte de l’espacement des colonnes de la serre, selon une trame existante. »

Les architectes ont en outre opté pour un substrat naturel léger plutôt que la terre. « Suspendre les plantes nous a également permis d’alléger considérablement la structure, poursuit Mohamed Hage, cofondateur des Fermes Lufa. Au pied carré, la serre pèse environ 10 fois moins que la neige. » Les concepteurs ont aussi entièrement repensé la gestion des eaux de pluie et de l’irrigation. « Le grand avantage d’un toit vert, c’est qu’il est conçu pour retenir l’eau, mais ce n’est pas sans incidence sur la charge que supporte le bâtiment. Ici, nous ne retenons que 150 m3 autour de la serre. Tout le reste est recueilli dans des réservoirs situés au sous-sol du bâtiment et réutilisés pour irriguer les plantations. » La serre n’étant pas raccordée au réseau des égouts municipaux, l’excédent d’irrigation est lui aussi recyclé puis redistribué.

Qui dit toit vert dit également efficacité énergétique. Dans le cas du projet Lufa, « les gains sont considérables », assure Mohamed Hage. « Un jour ensoleillé, la serre reçoit plus de 700 watts par m2 d’énergie gratuite. Nous sommes donc aussi une entreprise de transformation d’énergie! » Le reste du bâtiment a déjà bénéficié cet hiver de sa nouvelle couverture verte. « Il n’existe aucune modélisation d’efficacité énergétique pour ce type d’installations, ajoute Simon Glew, architecte associé au projet. Ce qui est certain, c’est qu’avec ce projet au format industriel, nous changeons le paradigme de discussion. »

Metropolis vert

Photo : Les Fermes Lufa

Potagers en bacs, tapis végétal, vigne sur treille, serre agricole... La « cinquième façade » va bien au-delà du simple réceptacle pour systèmes de climatisation. C’est désormais une composante à part entière de l’aménagement urbain. Certaines municipalités l’ont bien compris et ont mis en place des leviers, parfois contraignants, pour encourager le développement de toits verts ou en faciliter l’aménagement. En 2009, Toronto a par exemple adopté un règlement législatif – Green Roof Bylaw – qui s’applique à tous les nouveaux bâtiments résidentiels, commerciaux ou institutionnels construits après le 31 janvier 2010 et qui impose une couverture végétale en fonction de la taille du bâtiment (20 % à partir de 2000 m2 de surface au sol brute). Un règlement que la municipalité applique également à ses propres édifices.

« Les constructions industrielles ont jusqu’à présent été exemptées de cette réglementation à cause de la situation fiscale particulière dans le secteur du Grand Toronto, dit Steven Peck, fondateur de Green Roofs for Healthy Cities, une association regroupant l’industrie des toits verts d’Amérique du Nord. Or, plus d’un million de pieds carrés d’espaces verts supplémentaires sont déjà planifiés grâce à cette réglementation, soit l’équivalent de la superficie de Queen’s Park! » Qui dit mieux en terme de promotion du verdissement?

En février dernier, l’arrondissement Rosemont–La Petite-Patrie a modifié son Règlement d’urbanisme afin de contrer les îlots de chaleur. L’administration astreint désormais les petits propriétaires et les promoteurs à opter pour le développement durable et, pourquoi pas, pour un toit vert. « Au moins 20 % de la superficie d’un terrain existant doit être verdie, explique le maire de l’arrondissement, François Croteau. Un propriétaire peut comptabiliser une entrée de cour en pavé alvéolé qui retient l’humidité, mais s’il n’atteint toujours pas les 20 %, la compensation sera d’aménager un toit vert. Tout nouveau projet devient donc un îlot de fraîcheur. »

Les serres des Fermes Lufa<br \>Photo : Luc Belcourt

Qu’en est-il de la Ville de Montréal? À l’exception du toit vert de la maison de la culture Côte-des-Neiges, inauguré il y a quatre ans, la métropole québécoise n’a pas poursuivi d’initiatives en ce sens. Un volet du plan de développement durable (PDD) de la collectivité montréalaise 2010-2015 est bien consacré au verdissement et à la réduction des îlots de chaleur, mais il ne concerne pas directement les toitures végétalisées. Dans le cadre de l’adoption du Code national du bâtiment révisé, la municipalité pourrait-elle introduire certaines exigences écologiques? C’est ce que souhaite Owen Rose, président du Centre d’écologie urbaine de Montréal : « À défaut de subventionner les toits verts, la Ville devrait exiger au moins que toutes les structures portantes soient capables de supporter un toit vert extensif, même s’il n’est pas réalisé en même temps que le bâtiment. »

Comme cela a été involontairement le cas pour la ferme urbaine Lufa. Pour ce projet, Montréal a surtout travaillé à la définition de l’usage du bâtiment ainsi qu’à son zonage, d’après l’architecte Jerry Coviensky. Or, l’implication d’une collectivité est cruciale aux yeux de Véronique Jampierre, directrice du Fonds québécois pour le développement durable, qui a longtemps travaillé sur le dossier des toitures vertes à Vivre en Ville, un organisme basé à Québec. « Nous ne sommes pas encore à l’étape de la démocratisation des toitures végétales, mais il faut travailler en ce sens. L’enjeu pour le Québec, c’est de faire valoir l’impact de ces projets sur la modernisation de la gestion d’une municipalité et, surtout, sur la qualité de vie des citoyens. »

La réussite d’une initiative comme celle des Fermes Lufa peut-elle permettre de convaincre les investisseurs privés et les municipalités que l’heure de « démocratiser » les toits verts est enfin venue? Goûter les premières tomates récoltées sous la serre pourrait permettre de lever les dernières hésitations!

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