Esquisses, vol. 24, no 2, été 2013

ChroniqueLa loi du plus fort

Pierre Frisko

C’est un sujet sensible dans mon entourage, alors je vais vous épargner les détails sur le climat au sud de l’Espagne au moment où je suis allé y faire une petite visite printanière. Non, je ne vous dirai pas qu’il faisait un temps exceptionnel, tellement chaud que même les Sévillans en étaient surpris.

Terrain miné. Trop de jaloux. Ou de jalouses.

Je me contenterai donc de dire que c’était confortable. Assez pour avoir envie de bouffer dehors. Je déambulais donc dans les rues de Séville à la recherche d’une terrasse quand j’ai abouti dans une immense place répondant au doux nom d’Alameda de Hercules. Une vieille place, mais quand même assez neuve : on l’a revigorée en 2008.

C’était l’heure du souper version espagnole : 22 h. La place fourmillait de marmaille, ça courait dans tous les sens. Des vieux aussi, mais ils étaient plutôt assis. Après une journée à marcher, j’ai eu envie de faire comme eux et je me suis trouvé un resto sympathique à terrasse élastique : chaque fois qu’elle était pleine, les serveurs ajoutaient une nouvelle table.

Sur la mienne, ils apportaient de la gaspacho à boire, des tapas de joue de bœuf et un petit Rioja pas piqué des vers, que je sirotais en essayant de pas mélanger avec la gaspacho. Je regardais le spectacle qui se jouait sous mes yeux : de ma table, ce que je voyais, c’était de la vie à perte de vue.

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J’ai probablement abusé du petit rouge, et je me suis pris à rêver qu’on arrive à faire un peu la même chose chez nous. 

À Montréal, on pourrait faire ça sur les terrains de l’Hippodrome, par exemple. On pourrait même structurer le quartier autour d’une grande place, avec des restos et des commerces tout autour. Peut-être aussi y faire jouer les parents, les enfants et puis les autres. Et y saupoudrer un brin de mixité, pour faire changement. 

Mais c’est pas gagné. Rappelez-vous Griffintown. Salivant devant les éventuels comptes de taxes, la Ville de Montréal a lâché la bride aux promoteurs, avant même d’avoir réfléchi à la manière de développer le quartier. Il y avait déjà plus de 8000 logements en chantier quand elle a finalement pensé à déposer un plan particulier d’urbanisme, qu’elle a confié à l’Office de consultation publique.

C’est à peu près à ce moment-là qu’on a remarqué que, tout excitée qu’elle était à l’idée d’attirer des familles dans les tours de ce nouveau quartier branché, elle avait tout bonnement oublié de garder des terrains pour les aménagements collectifs.

Oups.

La Ville en avait déjà plein les bras à attirer les familles, elle n'a juste pas eu le temps de penser qu’elles auraient peut-être, éventuellement, besoin d’une école.

Inutile de vous préciser que pour la place publique dans Griffintown, il faudra repasser.

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En ce petit lundi matin tout gris, juste au moment où je m’apprêtais à écrire cette chronique, j’apprends à la radio que des citoyens s’indignent parce qu’un promoteur vient de raser une cinquantaine d’arbres en catimini.

Vous me direz qu’ils sont toujours comme ça, les gens, à s’insurger contre le progrès.

Vous êtes de mauvaise foi.

Il n’y a pas longtemps, les citoyens ont été invités par la Ville de Montréal à s’exprimer sur l’avenir de leur quartier dans le cadre du Plan de développement urbain, économique et social des secteurs Marconi-Alexandra, Atlantic, Beaumont, De Castelnau. D’autres appellent ça le Mile-ex.

On a fait des petits groupes, des grands groupes, on a demandé aux gens d'échanger et de dégager un consensus. La Ville aussi s’est exprimé, et a dévoilé ses intentions. Parmi celles-ci, il y avait un projet de parc linéaire nommé Entente sur le verdissement et l’animation dans l’ancienne emprise ferroviaire. Sur les plans, on dirait la colonne vertébrale du futur quartier.

C’est exactement là que les arbres ont été rasés.

L’emprise ferroviaire appartenait au Canadien Pacifique, bien au fait des intentions de la Ville. Le CP a vendu le terrain.

Et le nouveau propriétaire a fait venir la pépine.

 

* Les propos contenus dans cette chronique ne représentent pas la position de l’OAQ. Ils n’engagent que son auteur.