Esquisses, vol. 24, no 2, été 2013

Architecture scolaireLa lutte des classes

Samuel Brighouse Elementary School, Richmond, Colombie-Britannique, Perkins+Will. Photo: Nic Lehoux

À l’heure où certaines écoles montréalaises ferment pour des problèmes de moisissures, repenser l’architecture scolaire est plus que jamais une nécessité. Récemment, une charrette citoyenne a permis d’esquisser les contours de l’école de demain.

Rémi Leroux 

De larges baies vitrées qui s’ouvrent sur un parc arboré, des cloisons mobiles qui permettent de réorganiser l’espace en fonction des besoins, des salles multifonctionnelles, équipées d’un mobilier coloré et dessiné sur mesure, un amphithéâtre en guise de « place du village ». Sans oublier les élèves, ribambelle d’enfants heureux dans cet environnement sécuritaire et convivial... Bienvenue à la North Shore Country Day School de Winnetka, en Illinois.

Lumineuse, accueillante, conçue pour respecter le rythme d’apprentissage de chacun, disposant d’espaces de travail collaboratifs et flexibles : cette école préfigure-t-elle les établissements scolaires de demain ?

Du Québec, elle semble bien loin. À Montréal, par exemple, on ne se surprend plus de la découverte de nouveaux cas de moisissures dans une école primaire, quand ce ne sont pas d’autres formes de contamination fongique ou de mauvaise qualité de l’air. Les corridors éclairés aux tubes fluorescents et bordés de longues rangées de casiers métalliques constituent encore le quotidien de la majorité des élèves québécois.

 

École Vittra Sodermalm, Stockholm, Rosan Bosh. Photo: Kim Wendt

L'espace scolaire, un carcan

Selon le psychologue Camil Bouchard, auteur du célèbre rapport Un Québec fou de ses enfants, « de graves erreurs » ont été commises en matière d’architecture scolaire. Pour celui qui défend le principe d’une école lumineuse et de petite taille, inspirante pour les élèves qui la fréquentent, animée plutôt que gérée et ouverte sur la communauté, « nous avons bâti par le passé des écoles polyvalentes gigantesques où le rôle actif de chacun des enfants est devenu très difficile à imaginer ».

Depuis la fin des années 1970, de nombreuses études ont fait la démonstration que, plus les écoles sont petites, plus les élèves s’impliquent dans leur scolarité et dans la vie de leur établissement. En janvier dernier, une étude de l’Université de Salford en Grande-Bretagne montrait d’ailleurs un lien clair entre architecture et apprentissage : l’école de la réussite est lumineuse, spacieuse, aérée, et comporte de nombreux carrefours, avancent les chercheurs. À tel point que, lors d’une transition vers ce type d’établissement, ils ont constaté des progrès scolaires significatifs (de 25 % en moyenne) chez 8 élèves sur 10. 

Car il est clair que dans un environnement surpeuplé, une grande partie des élèves sont confinés au rôle de spectateurs, analyse Camil Bouchard. « Le système a alors tendance à les écarter et à affaiblir leur sentiment d’appartenance à l’institution. En cela, les grandes écoles sont les partenaires inavoués du décrochage scolaire. » Ouch!

De façon générale, l’espace scolaire est souvent perçu par ses usagers comme une sorte de carcan, « un cadre contraignant de travail et de vie où il appartient à chacun de trouver sa place », écrit la sociologue française Marie-Odile Nouvelot. En fait, depuis toujours, les liens sont étroits entre les pratiques pédagogiques et éducatives, et les lieux physiques où ces pratiques s’expriment. L’école expérimentale créée par le philosophe américain John Dewey il y a plus de 100 ans ou la pédagogie imaginée par le français Célestin Freinet au début du 20e siècle sont deux exemples de pratiques ayant bousculé l’organisation spatiale de l’école. Les expériences aux États-Unis ou en Europe témoignent ainsi de l’importance accordée à la polyvalence et à la flexibilité des espaces scolaires.

« Entrer dans de grandes salles de classe où tous les pupitres sont orientés vers le professeur suggère qu’il n’y aura pas de choix possible, ajoute Camil Bouchard. La méthode d’apprentissage est déjà définie et le niveau de participation de l’enfant également : il sera sur le mode écoute. »

Dans un contexte plus large, l’architecte montréalais Ron Rayside estime qu’à l’échelle de la communauté, l’école ne joue plus le rôle central qui a déjà été le sien. « Autrefois, dans les villages, le bâtiment de l’école était un point de repère au même titre que l’église. En milieu urbain, on parlait de l’école de quartier comme d’un lieu ouvert sur la communauté. Progressivement, pourtant, l’école s’est refermée sur elle-même. » Les architectes peuvent-ils contribuer à inverser ces tendances ? Une nouvelle vision de l’architecture scolaire est-elle possible au Québec ?

 

École de la Grande-Hermine, ABCP et Bisson et associés architectes. Photo: Fotografiapro

De rêve à charrette

Peut-être que si. À l’occasion de l’événement Abattons les murs! Une nouvelle architecture pour l’école publique, organisé en février dernier à Montréal, des parents et citoyens ont tenté d’apporter des solutions. L’initiative, portée par plusieurs partenaires dont l’organisme communautaire La Troisième Avenue et le Centre Canadien d’Architecture, se présentait sous la forme d’une charrette citoyenne au cours de laquelle les participants étaient invités à concevoir, collectivement, des maquettes de l’école de leurs rêves.

Cette école, les participants l’ont définie en quelques mots : petite, ouverte, accueillante, polyvalente, verte, lumineuse. Ils en ont ensuite dessiné les plans avant d’en construire la maquette. Dans l’école idéale imaginée par ces parents et citoyens, les murs sont devenus des fenêtres, la cour, un jardin, et le toit, une source d’énergie. Le beau y est la norme, les moisissures n’ont définitivement plus voix au chapitre et les courants d’air, témoins des va-et-vient et des interactions des acteurs de l’école, sont bienvenus.

« Les enfants ont besoin de faire le lien entre le plaisir de fréquenter un environnement beau, chaleureux, accueillant et la connaissance, estime Camil Bouchard. Pourquoi cette connaissance devrait-elle être associée à un environnement inapproprié ? » 

Pour Ron Rayside, d’un point de vue architectural, « ouvrir » l’école sur sa communauté demeure l’un des enjeux essentiels : « La plupart des transformations physiques peuvent être envisagées à partir des bâtiments déjà existants, estime-t-il. Transformer la façade de brique en paroi de verre serait par exemple un signal d’ouverture très clair. On dit à la communauté : “Regardez ce que font vos enfants” et on l’invite d’une certaine manière à y participer. » La mission n’est pas impossible et les exemples hors du Québec ne manquent pas. Dans l’Illinois, de nombreuses écoles à l’image de la North Shore Country Day School ont bénéficié ces dernières années de l’expertise d’architectes et de designers spécialisés dans la construction ou la rénovation du bâti scolaire.

Basée à Chicago, la firme Cannon Design a développé le concept du troisième enseignant – The Third Teacher –, un projet collaboratif réunissant 79 propositions pour transformer, grâce au design et à l’architecture, l’environnement physique de l’école. « Cet environnement est pour l’élève aussi important que ses enseignants ou ses pairs », explique l’architecte Trung Le, l’un des artisans de cette nouvelle vision de l’architecture scolaire. Cette approche élaborée en concertation avec la communauté est également à l’honneur dans certains pays européens. Au Danemark, par exemple, le cabinet d’architectes Arkitema a réalisé de nombreux projets de construction ou de rénovation d’écoles en lien avec les équipes enseignantes et les municipalités. 

L’expérience de charrette citoyenne organisée à Montréal n’est qu’une première étape. Elle a été depuis reconduite avec des enfants qui ont, eux aussi, imaginé l’école dans laquelle ils aimeraient apprendre et grandir. Par la suite, des plans en trois dimensions de l’ensemble des maquettes seront élaborés, et ces outils seront mis à la disposition des groupes de citoyens qui le souhaitent pour interpeler les décideurs publics. Afin qu’à leur tour ils acceptent de repenser l’architecture de l’école.

 

École Vittra Telefonplan, Stockholm, Rosan Bosh. Photo: Kim Wendt