Esquisses, vol. 24, no 2, été 2013

Engagement socialFacteur d'influence

Centre de miyupimaatisiiun (santé) communautaire de Wemindji, Groupe conseil Artcad. Photo: Artcad

Pour un architecte, il y a mille façons d’occuper l’espace public. Et chacune contribue au rayonnement de la profession, disent les adeptes de l’engagement social.

Aude Garachon

Ron Rayside s’approche d’une grande étagère où sont déposés des centaines de dossiers : des projets que l’entreprise Rayside Labossière a réalisés bénévolement, explique-t-il. « Depuis une dizaine d’années, nous y consacrons de 300 000 à 400 000 $ chaque année. Je voulais établir une firme à vocation sociale, je suis servi », précise l’architecte d’un air entendu.

Sous son impulsion, plusieurs membres de l’équipe s’engagent dans le développement des quartiers montréalais, notamment en participant à plusieurs comités d’arrondissement et conseils d’administration. Ces collaborations traduisent les valeurs clés de la firme : architecture sociale, développement urbain communautaire, développement durable. Lui-même impliqué dans une trentaine d’organismes, il cumule les engagements, de l’aide internationale à la présidence du conseil d’administration d’un centre de santé et de services sociaux. Faut-il se surprendre qu’il ait reçu en 2003 le prix Hommage bénévolat-Québec décerné par le gouvernement québécois?

Pour lui, l’engagement public et social est une façon de contribuer à l’essor de la profession : « On peut voir l’architecture de manière restreinte comme on peut la regarder de façon beaucoup plus globale, plus sociétale. Car si la participation des architectes au débat public est limitée, qui sera ensuite intéressé à nous écouter ? »  

Collaborant à divers projets d’habitation sociale et coopérative, l’architecte Guy Favreau, vice-président de la firme Ædifica, croit lui aussi que l’engagement social fait partie de la mission des architectes. « L’architecture est l’une des rares disciplines où l’on mélange différentes sciences, du social et de l’humain. Comme architecte, cette position n’est pas insignifiante. Il faut être éveillé sur ce que l’on fait : notre satisfaction passe aussi par l’impression d’avoir contribué à une communauté. »

 

Projet domiciliaire jumelé à l'église Sainte-Germaine-Cousin de Montréal, actuellement à l'abandon, Rayside Labossière architectes

Genre humain

Plusieurs associations ou organismes à but non lucratif peuvent mettre à profit les compétences des architectes. Par exemple, la section canadienne d’Architectes de l’urgence, bien connue des membres de l’Ordre, contribue au développement de milieux de vie sains, sécuritaires et durables, particulièrement auprès des populations les plus vulnérables.

L’organisme Habitat pour l’humanité Canada prône quant à lui l’accès à un logement sécuritaire, abordable et décent comme un droit fondamental pour chacun. Le président du conseil d’administration de la section Montréal, l’architecte Stephen Rotman, qui y est bénévole depuis 10 ans, parle d’une autre manière d’envisager la profession. « Construire une maison pour une famille dans le besoin, c’est une belle façon de mettre en pratique les compétences et les valeurs qu’on nous a inculquées en tant qu’architecte. » Selon lui, l’architecte ne doit pas seulement s’adresser à un type de clientèle, mais ouvrir ses horizons : « Quand on travaille dans un bureau pour des promoteurs, on perd un peu de vue que ce n’est pas tout le monde qui peut s’acheter un beau condo.

 

L'architecte Ron Rayside collabore avec l'Unité de travail pour l'implantation de logement étudiant (UTILE) afin de développer une coopérative d'habitation étudiante dans l'îlot Voyageur, à Montréal. Conception: Rayside Labossière architectes. Modélisation 3D: Jean-Roch Marion

Bénéfice par action

D’autres choisissent plutôt l’arène politique. L’architecte Guy Leclerc, de Rouyn-Noranda, a décidé de s’impliquer au sein de la formation Québec solidaire. « L’architecture est associée pour moi à certaines valeurs : l’amélioration de la qualité de vie, la lutte contre les inégalités sociales, la préservation de l’environnement. Quand les valeurs sont là, il suffit de les cultiver et de les pousser un peu plus loin. »

À la dernière élection provinciale, l’architecte a obtenu 10 % des voix, alors que son parti en a recueilli 6 % dans l’ensemble du Québec. « On reproche souvent aux gens de gauche d’être déconnectés du monde des affaires. À travers mon expérience d’architecte et de promoteur immobilier, j’apporte un peu de nuances à cette perception. » Le fait de porter une couleur ou une étiquette politique a-t-il nui à l’exercice de son métier ? « En tant que chef d’entreprise, j’ai analysé les risques que je prenais. Je me permets de croire que les gens qui vont se priver de mes services à cause de mes positions politiques, je n’ai pas spécialement envie de travailler pour eux. » 

Comme lui, d’autres architectes se sont lancés dans l’aventure politique : Anne Guérette, architecte de profession, est conseillère à la Ville de Québec depuis 2007. En 2012, elle a d’ailleurs créé son propre parti municipal, Démocratie Québec.

 

Question de proximité

Occuper l’espace public s’avère plus efficace lorsqu’on forme un groupe soudé. C’est du moins l’opinion de l’architecte et consultant Martin Houle, fondateur du site Kollectif.net. Depuis l’université, il a constamment pratiqué le bénévolat à travers la présidence de plusieurs associations d’étudiants en architecture. « J’ai toujours aimé me rendre utile. Je trouve ça valorisant d’aider mes pairs. » 

L’architecte montréalais est attristé du fait que sa profession ne soit guère connue par le grand public. Il y a pourtant une mine d’informations à relayer sur l’architecture, qui obtient néanmoins peu d’écho dans les médias traditionnels. Pour lui, la solution passe par l’engagement, notamment par l’entremise de Kollectif.net et du tournoi de golf des architectes du Québec, qu’il organise bénévolement afin de récolter des fonds pour des organismes faisant la promotion de l’architecture. « C’est une façon de contribuer à l’essor de la communauté architecturale au Québec », explique-t-il. 

Et si, pour déjouer le sort, davantage d’architectes « prenaient leur place », pour reprendre l’expression de Ron Rayside ? À une nuance près : « Nous ne sommes pas impliqués socialement seulement pour promouvoir l’architecture. C’est parce que l’on y croit avant tout. » Engagez-vous, qu’ils disaient!