Esquisses, vol. 24, no 4, hiver 2013-2014

ChroniqueMauvaise presse

Pierre Frisko*

Pont Champlain, petit matin comme les autres : catastrophe, et cetera. 

À la radio, l’animatrice qui a pris la place de l’animateur n’en finit plus de trouver ça épouvantable. On ferme une voie. Et puis deux. On réserve une voie pour le transport en commun. Et puis zéro. La planète retient son souffle. Et les automobilistes se jettent chacun leur tour tête première dans le goulot d’étranglement pour se retrouver, à leur grand dam, « pognés dans le trafic ». 

Moi, les histoires de circulation et de bouchons, je prends tout ça avec un grain de sel. C’est facile quand on est presque toujours à vélo. Pareil pour les histoires de ponts : j’habite là où on les emprunte plus pour aller en voyage que pour faire des aller-retour au bureau. Je n’ai pas de mérite : je n’ai jamais ressenti l’appel des pieds carrés supplémentaires pour moins cher, du bout de gazon et de la tondeuse qui va avec, de la piscine hors terre.

À chacun son calvaire. Je vous ai déjà parlé de mon proprio ? 

Pas un mauvais gars, mais le genre qui trouve toujours une bonne raison pour ne pas avoir à essayer de résoudre un problème.

— Sylvain, peux-tu réparer la douche ? Il n’y a aucune pression, on dirait que c’est le Manneken pis qui me pisse dessus !

— Je pourrais faire venir un plombier, mais ça ne servirait à rien, c’est comme ça dans les vieux immeubles.

— Et tu vas réparer comment ?

— Je ne peux pas réparer, il n’y a pas de pression !

— ?#@##!!?

Depuis quelques années, deux ou trois fois l’an, l’eau s’infiltre dans le mur de la façade, pour finir par entrer autour d’une fenêtre et dégouliner sur le plancher. De quoi remplir un ou deux seaux.

Chaque fois, je l’appelle pour lui dire que ça n’a pas de bon sens, qu’il y a de l’eau partout dans mon bureau, qu’il doit réparer son mur. J’ai beau mettre toute la gomme pour avoir l’air indigné, il demeure imperturbable.

— Mais qu’est-ce que tu veux que je fasse ? J’ai inspecté les joints et ils sont en bon état. En plus, ça arrive seulement quand il y a des grands vents. 

Alors, il ne fait rien, jusqu’à ce que je le rappelle. 

— Sylvain, s*******t, vas-tu finir par réparer la façade ?

— Mais qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Les joints sont en bon état, je les ai déjà inspectés.

Avec la quantité d’eau qui s’infiltre chaque fois, la façade devrait bientôt s’effondrer.

Le lendemain de l’effondrement, ou la veille si je ne suis pas trop malchanceux, je parie ma chemise que le neurasthénique proprio va tout à coup se transformer en capitaine rapido et tout rafistoler en un temps record. 

Je n’emploie pas rafistolé à des fins poétiques. Les rares choses qu’il a finalement réparées chez moi sont toutes dans un état pire qu’elles ne l’étaient avant qu’il n’y touche.

•••

Heureusement, c’est un proprio à portée limitée. Avec ses deux ou trois immeubles, il ne peut embêter qu’un petit nombre de locataires. 

Il y en a des pires. Comme ce gros gestionnaire immobilier (au-dessus de 400 millions de dollars de profits en 2012 !) qui attend au mois de décembre pour changer une chaudière qu’il savait défectueuse dès l’été. Pendant ce temps, les locataires doivent se réchauffer autour de la cuisinière, en rêvant d’une douche.

Cette belle histoire se déroule dans Les appartements Joie de vivre.

•••

Pont Champlain, petit matin comme les autres.

Ça me rappelle l’échangeur Turcot. On s’est mis à rafistoler en urgence, avant même d’avoir réfléchi à ce dont on avait besoin. 

Et puis tout est devenu tellement pressant qu’on n’a même plus osé imaginer qu’on pouvait avoir besoin d’autre chose. On a compté le nombre de voitures qui passaient là, on a ajusté en fonction de l’inflation, et on a pondu un nouvel échangeur des années 1960. 

En prenant bien soin d’ajouter des arbres sur les dessins pour lui donner des airs de développement durable. 

Maintenant qu’il faut se dépêcher d’être pressé de construire un pont, j’ai bien hâte de voir ce qu’ils vont utiliser sur les dessins pour nous faire avaler un projet bâclé.

Des bélugas sautillant entre les piliers ?

 

*Les propos contenus dans cette chronique ne représentent pas la position de l'OAQ. Ils n'engagent que son auteur.