Esquisses, vol. 24, no 4, hiver 2013-2014

Grand ParisResserrer la ceinture

Le Grand Paris. Au milieu, à droite: stade Jean Bouin, Rudy Ricciotti architecte <br \>Photo: Air Images

Tantôt sensibles et peu sécuritaires, tantôt chics et moroses, les banlieues parisiennes ont généralement mauvaise presse. Le projet du Grand Paris a justement pour ambition de les intégrer dans le cercle vertueux d’une métropole d’envergure mondiale. Un pari réaliste ?

Leslie Doumerc 

« Pharaonique », « gargantuesque », « colossal »... Rien n’est trop grandiloquent lorsqu’il s’agit de qualifier le Grand Paris. Il faut dire qu’avec ce projet de réaménagement de la banlieue parisienne lancé il y a maintenant cinq ans, la capitale française se prépare à vivre un bouleversement inédit qui ne devrait pas déplaire aux millions de « desperate banlieusards », comme ils se désignent parfois.

Au 19e siècle, la banlieue est née pour y repousser tout ce dont la Ville lumière ne voulait pas sur ses belles avenues : fabriques et manufactures, cimetières, usines, gares de triage. Résultat : le centre-ville est valorisé tandis que les territoires limitrophes grandissent délaissés, sans réel souci urbanistique ou architectural. En 1920, Paris compte 3 millions d’habitants intra-muros contre 1 million en périphérie; aujourd’hui, on recense à peine 2,2 millions de Parisiens pour 5 fois plus de banlieusards. 

« En l’espace de trois générations, il y a eu une véritable explosion démographique des banlieues, ce qui rend ce tissu urbain très varié, contrastant avec un Paris homogène et quelque peu “muséifié” », résume Bertrand Lemoine, qui dirigeait jusqu’en septembre l’Atelier international du Grand Paris (AIGP). 

Cette sorte de think tank, créé en 2010 à l’initiative de l’ancien président Nicolas Sarkozy, est composé de 15 équipes d’architectes et urbanistes qui ont pour mission d’alimenter le débat public et d’imaginer le Grand Paris de demain. Leur postulat de départ : Paris doit desserrer sa ceinture afin d’étendre son rayonnement sur 1600 km2 à la ronde, soit 10 fois sa superficie actuelle. 

 

Logement : plus avec moins 

Sur un tel terrain de jeu, pas question de placer ses pions n’importe où ! L’un des grands objectifs du Grand Paris est d’ailleurs de repenser la politique du logement avec pour leitmotiv la densification de l’habitat. Cette mesure aurait le double avantage de multiplier l’offre de logements – et donc de stabiliser le prix de l’immobilier – tout en préservant les espaces verts et les zones agricoles.

« Le Grand Paris, c’est la promesse de 70 000 nouveaux logements par an, un objectif extrêmement ambitieux, mais nécessaire quand on sait que le territoire attend plus de 1 million de ménages supplémentaires d’ici les 20 prochaines années, souligne Bertrand Lemoine. Mais quelles sont les astuces pour loger tout ce beau monde sans commettre de nouveau l’erreur des gros ensembles de tours d’habitation à l’origine de la ghettoïsation des cités, tout en évitant les banlieues pavillonnaires responsables de l’étalement urbain ?

En ces temps de crise, Bertrand Lemoine pense que pour trouver de l’espace disponible à moindre coût, il faut faire preuve d’imagination. Ainsi, parmi les pistes à l’étude, on note la construction de maisons sur pilotis en zone inondable, la reconversion de stationnements de supermarchés délaissés, la construction d’un étage supplémentaire d’habitations sur les toits des écoles ou sur ceux des 700 000 maisons individuelles que compte le Grand Paris.

Autre pari fou : urbaniser les abords des infrastructures de transport. À l’instar de ce club de pétanque de Noisy-le-Sec niché sous une bretelle d’autoroute, des logements pourraient voir le jour dans des zones désertées pour désenclaver les quartiers. Une perspective rebutante ? Pas si l’on régule la vitesse des automobiles pour réduire la pollution et que l’on implante des murs recouverts de végétation pour atténuer le bruit, fait valoir l’AIGP.

Seulement, voilà, ces propositions ne peuvent être concrétisées sans un assouplissement des règles d’urbanisme, et il est bien ardu de changer les mentalités, très conservatrices dès qu’il s’agit de droit à la propriété. Selon Bertrand Lemoine, une véritable volonté politique est nécessaire, mais difficile à obtenir tant le mille-feuille administratif des compétences est complexe, bloquant souvent les projets entre deux niveaux de décision. La Loi sur la création de la métropole du Grand Paris pourrait modifier la donne (voir « Un mille-feuille indigeste »).

Mais pour l’instant, le volet habitation semble quelque peu relégué au second plan au profit du transport. Ainsi, les « Grands Parisiens » attendent avec impatience l’entrée en rame du métro automatique Grand Paris Express, que l’on présente comme la colonne vertébrale du projet.

 

Des gares dans tous les sens

Avec ses 72 stations et ses 200 km de voies répartis sur 4 nouvelles lignes, le « super métro » volera à l’aide non seulement des millions de banlieusards qui mettent des heures à rejoindre le cœur de Paris, mais aussi, et surtout, des deux tiers de voyageurs qui se déplacent de banlieue à banlieue et qui n’ont pour l’instant d’autre choix que de transiter par le centre. 

À terme, si tout se passe comme prévu, 90 % des habitants de Paris et de ses banlieues résideront à moins de 2 km d’une gare qui abritera un métro ultra moderne plus rapide que celui des stations parisiennes (60 km à l’heure contre 25), mais aussi plus fréquent (environ toutes les 90 secondes). Montant de l’opération : 32 milliards d’euros financés par les deniers publics. Une pilule difficile à avaler en ces temps de disette budgétaire, mais qui semble indispensable pour rendre les villes de banlieues attractives tant pour les particuliers que pour les entreprises.

« L’idée est de relier les villes entre elles pour qu’elles créent leur propre culture métropolitaine », dit Jacques Ferrier, architecte chargé de la conception des gares dans le projet du Grand Paris. Déjà connu pour la notion de « ville sensuelle » mise de l’avant dans le pavillon français de l’Exposition universelle de Shanghai en 2010, Ferrier a poursuivi son idée avec la « gare sensuelle », destinée à rendre l’expérience du transport agréable en stimulant les cinq sens. Ses sources d’inspiration proviennent des quatre coins du globe : la lumière de Grand Central Terminal à New York, le son du métro de Tokyo, la matière minérale d’une grotte abritant une station de métro de Stockholm.

Pour le Grand Paris, chacune des 57 gares à bâtir sera réalisée par un architecte différent en tenant compte des spécificités de la ville, mais les bâtiments devront respecter une charte commune. Celle-ci mise sur un rapport de confort et de plaisir entre les voyageurs et l’espace du quai grâce à la qualité de la lumière, de l’acoustique, de l’air et des matériaux. 

Dans l’équation de Ferrier, la sobriété et la subtilité l’emportent toujours sur l’exubérance et la théâtralité. Dans son livre La possibilité d’une ville, l’architecte se montre d’ailleurs assez critique envers les starchitectes, le branding urbain et autre « effet Bilbao » : « Une gare est un bâtiment que l’on traverse tous les jours. Je n’avais pas envie d’imposer une forme extravagante qui aurait été séduisante la première semaine, mais envahissante par la suite. Je préfère une architecture sobre, plus généreuse, car elle laisse les gens s’approprier les lieux; en somme, une architecture humaniste dont on ne se lasse jamais ! »

 

De banlieue chaude à banlieue chouette

Rester sobre n’empêche pas de voir grand, à l’image de la gare de Pleyel, à 5 km au nord de Paris, imaginée par l’architecte François Decoster et l’urbaniste Djamel Klouche de l’agence AUC, mandatée par l’AIGP. Cette gare-pont suspendue au-dessus des voies ferrées sera augmentée de bureaux, de logements et d’une médiathèque pour en faire une véritable « machine à produire de l’urbanité » au cœur du territoire de Plaine Commune. Jadis l’un des plus gros bassins industriels d’Europe, cette agglomération de 9 villes* regroupant 410 000 habitants a périclité à partir des années 1960, se forgeant peu à peu l’image d’une banlieue peu fréquentable, minée par un taux de chômage de 20 %, des ghettos communautaires, des trafics en tous genres et des voitures qui brûlent. 

En 1998, l’atterrissage de la « soucoupe volante » du Stade de France, suivi de la victoire d’une équipe de France multiculturelle lors de la Coupe du monde de soccer, a suscité un élan d’optimisme. Exposées aux yeux du monde, ces grandes friches urbaines parfaitement situées entre l’aéroport de Roissy et le centre de Paris ont commencé à intéresser les acteurs économiques. Dix ans plus tard, l’implantation de nombreuses industries culturelles et l’arrivée de la Cité du cinéma de Luc Besson (voir « Hollywood-sur-Seine ») donnent l’impulsion pour faire de Plaine Commune un laboratoire de création, à l’instar du concept de grappe de l’innovation de Saclay, au sud de Paris, un campus de 20 000 m2 que l’on présente déjà comme la future Silicon Valley à la française.

Djamel Klouche, pour sa part, met en garde contre les dénominations trop réductrices : « Le Grand Paris, ce n’est pas que du nettoyage et des créations de densités nouvelles, c’est aussi des chocs entre des choses extrêmement différentes comme la cohabitation entre logements et industrie. Il faut absolument cultiver cet urbanisme d’altérité qui fait la richesse de ce territoire. » Au final, c’est plutôt une grappe hybride regroupant des projets très éclectiques qui se dessine à Plaine Commune. Outre le pôle de la culture et de la création, le Carrefour Pleyel s’affaire à reconvertir son passé industriel en quartier de la finance, tandis que l’écoquartier fluvial de l’Île-Saint-Denis joue la carte nature pour s’ouvrir sur le canal et contourner les autoroutes et les voies ferrées qui balafrent le territoire. Au total, plus de 40 % de Plaine Commune est en mutation : un travail de fourmi pour enfin redonner un élan aux quartiers, essayer de tenir la promesse d’offrir 30 % de logements sociaux et panser les coupures urbaines.

En agissant à la racine pour métamorphoser le secteur le plus socialement défavorisé d’Île-de-France, Plaine Commune sert d’exemple aux autres plans de développement des banlieues plus nanties. De bons résultats à micro-échelle représentent aussi un sacré coup de fouet pour des projets de plus grande envergure, tel celui d’une ouverture sur la mer pour réunir Paris, Rouen et Le Havre en une seule et même ville dont la Seine serait la rue principale, comme le planifiait déjà... Napoléon Bonaparte !

D’une banlieue à l’autre, le Grand Paris se prend à rêver de se montrer dans ses nouveaux atours lors de l’Exposition universelle de 2025 qui devrait coïncider avec la fin du chantier. Un délai qui semble bien court au vu des travaux titanesques qu’il reste à accomplir... Mais « impossible n’est pas français », paraît-il.

*Aubervilliers, La Courneuve, Épinay-sur-Seine, Île-Saint-Denis, Pierrefitte-sur-Seine, Saint-Denis, Stains, Villetaneuse et Saint-Ouen, soit une partie du département de Seine-Saint-Denis.

 

 

Projet de gare du réseau de transport public du grand Paris, Jacques Ferrier Architectures et Sensual City Studio

Un mille-feuille indigeste

Administrativement, le Grand Paris compte 1381 communes, réparties en 8 départements qui englobent 29 communautés d’agglomération, elles-mêmes divisées en 72 communautés de communes. Difficile de s’y retrouver quand il s’agit de savoir qui décide quoi. Et dire qu’ici, plusieurs se plaignent de la macédoine montréalaise !

Forcément, cette complexité du système conjuguée à l’enchevêtrement des niveaux de compétence a des effets néfastes, dont la multiplication des coûts de fonctionnement et l’allongement des délais de prise de décision. Un handicap substantiel pour une région qui pèse économiquement plus lourd que la Suisse et qui génère à elle seule près du tiers du PIB français. Sans parler des citoyens qui, perdus dans cet imbroglio politique, boudent de plus en plus les urnes.

Ce nœud gordien a été tranché en octobre dernier avec l’adoption in extremis de la Loi sur la métropole du Grand Paris. Désormais, les 6,5 millions d’habitants de la capitale et des 3 départements qui forment ce qu’on appelle la « petite couronne » de Paris (Hauts-de-Seine, Seine-Saint-Denis et Val-de-Marne) seront gouvernés en une seule entité. 

Une avancée notable, mais encore trop timide aux yeux de plusieurs, dont Bertrand Lemoine, ex-directeur de l’Atelier international du Grand Paris, selon qui il faudrait élargir ce périmètre à 9 millions d’habitants regroupés par arrondissement de 300 000 personnes. 

Chose certaine, la gestation de cette mégamétropole n’a pas fini de susciter débats et déchirements.

 

 

La Cité du cinéma. Reconversion: Reichen et Robert & associés. <br \>Photo: David Carfantan

Hollywood-sur-Seine

En banlieue de Paris, une ancienne friche industrielle abrite désormais la Cité du cinéma, grâce à laquelle le cinéaste Luc Besson entend concurrencer Hollywood. Est-ce suffisant pour requalifier un quartier défavorisé ?

Le synopsis d’Hollywood-sur-Seine débute au début des années 1990 quand, lors du tournage du film Léon, le réalisateur Luc Besson repère une immense centrale thermique laissée à l’abandon à Saint-Denis, au nord de Paris. Las d’exporter ses tournages outre-Atlantique, le réalisateur se prend alors à rêver d’un complexe de création cinématographique qui permettrait à la France de réaliser une superproduction de A à Z. 

Après deux décennies de montages financiers, son fantasme se concrétise en septembre 2012 lors de l’inauguration de ce mastodonte de style Art déco reconverti par le cabinet d’architecte Reichen et Robert & associés. L’ancienne salle des machines, une nef centrale de verre et d’acier de 220 m de long, tient lieu de place publique et dessert les immenses espaces occupés par les plateaux de tournage et les activités de production cinématographique. 

Les optimistes jouent la carte du conte de fées. En plus d’être une fierté à l’échelle nationale, cette Cité installée dans un quartier populaire devrait agir comme une usine à rêves pour les jeunes qui pourront « croiser Robert De Niro à la cafétéria », comme on le promettait en conférence de presse. D’autant plus qu’avec l’École de la Cité, où l’enseignement du cinéma sera gratuit et accessible sans diplôme, Besson joue la carte de l’ouverture à de « jeunes passionnés qui n’ont pas trouvé leur chemin par la voix classique ». 

Les pessimistes voient plutôt un potentiel gouffre financier pour cette mini-ville de 6 hectares qui a déjà englouti 180 millions d’euros, dont plus des deux tiers payés par les contribuables. Il s’agit donc maintenant de rentabiliser en remplissant les studios. Mais, force est de constater qu’outre les seconds volets des films Les Schtroumpfs et Avatar, ainsi que les nouvelles réalisations de Besson, les projets n’affluent pas... 

En revanche, les élus locaux carburent à l’effet dopant pour le territoire. Pendant l’année 2014, une autre centrale thermique jouxtant la Cité du cinéma devrait aussi être transformée, celle-là en un vaste ensemble mixte baptisé « Universeine », incluant des bureaux, une « Cité des arts » et surtout de nouveaux logements sociaux très attendus.

Il est encore un peu tôt pour juger des retombées économiques et sociales d’Hollywood-sur-Seine, mais rayon suspense, Hitchcock en aurait certainement fait ses choux gras.