Esquisses, vol. 24, no 4, hiver 2013-2014

Entrevue avec Michael GreenTours de force

Selon Michael Green, jeune architecte de la Colombie-Britannique, les propriétés du bois d’ingénierie sont telles que nous sommes prêts à construire des gratte-ciel en bois aussi solides et sûrs que ceux en béton et en acier. Ce qui serait d’ailleurs souhaitable pour la planète, affirme-t-il. Entretien avec un architecte militant.

Corinne Fréchette-Lessard


Wood Innovation Design Centre, Prince George, Colombie-Britannique, Michael Green Architecture (MGA)

Pourquoi construire des gratte-ciel en bois ?

Pour plusieurs raisons. Au rythme où le monde s’urbanise, notre lien avec l’environnement naturel s’effrite. Je reviens d’un séjour en Chine, où des villes de béton s’étendent à perte de vue. C’est lugubre. Par ailleurs, les matériaux naturels contribuent à nourrir le lien entre l’homme et la nature. Plus on les utilise en ville, mieux c’est.

J’avance aussi des arguments moins émotifs. Même dans les pays industrialisés comme le nôtre, la construction se fait encore à l’ancienne : on se présente sur un site avec une pile de matériaux et on les assemble. Or, l’avenir est à la préfabrication. En Chine, par exemple, le besoin de rehausser la qualité des édifices est criant, et c’est par la construction en usine qu’ils y parviendront. Le bois est le matériau le plus adapté à cette approche, entre autres parce qu’il se coupe et se manie facilement. 

Lorsque les forêts sont bien gérées, le bois est aussi un meilleur choix pour l’environnement. Surtout que les nouveaux produits sont faits à partir d’arbres âgés de 12 ou 15 ans plutôt que de vieux arbres, ce qui est plus écologique. Si on peut construire avec une matière renouvelable, qui pousse grâce au soleil, pourquoi continuer à utiliser des ressources extraites des entrailles de la Terre et transformées au moyen d’une quantité prodigieuse d’énergie, comme le béton et l’acier ?

En ce moment, le seul frein à la construction en bois est l’impression qu’elle est moins solide, moins sûre. Pourtant, les grands bâtiments en bois ont déjà existé. Mon propre bureau est installé dans un édifice en bois de sept étages, érigé il y a 105 ans.

 

Alors pourquoi l’idée des gratte-ciel en bois nous paraît-elle si inusitée aujourd’hui?

Au cours du 20e siècle, l’arrivée du béton et de l’acier a permis des constructions plus hautes et plus sûres, tout en rendant possibles des formes incroyables, comme celles qu’affectionnait Le Corbusier. C’était une période excitante. Admettre aujourd’hui que ces matériaux ne sont pas les meilleures solutions pour l’environnement n’est pas facile.

Le bois est aussi associé aux risques d’incendie, ce qui fait peur aux gens. C’est parfaitement légitime. À l’époque où ce matériau était très répandu dans la construction, certaines villes comme Chicago ont connu des incendies terribles. Or, ils étaient plus souvent dus aux revêtements extérieurs qu’à la structure. Sans compter que le bois d’ingénierie d’aujourd’hui est beaucoup plus résistant que les deux-par-quatre de l’époque. En plus, les systèmes de protection incendie modernes sont très sophistiqués. Écarter le bois sous prétexte qu’il brûle devient de plus en plus ridicule. 

Plus que l’ingénierie, le plus grand défi de ceux qui veulent construire des gratte-ciel en bois est d’arriver à changer les perceptions.

 

Reste que le savoir-faire pour ériger de grands bâtiments en bois est encore peu répandu...

Effectivement. Mais ce n’est pas une situation inédite. Il y a 100 ans, personne ne savait comment construire avec le béton et l’acier. Nous avons mis 40 ou 50 ans pour développer les meilleures pratiques, en abaissant sans cesse les coûts. Avec le bois, nous sommes au début de l’apprentissage. Donnons-nous au moins une décennie pour trouver les réponses, ce que beaucoup d’architectes et d’ingénieurs devront contribuer à faire.

 

Vous rêvez de construire un gratte-ciel de 30 étages en bois qui serait un symbole des possibilités du matériau. Est-ce techniquement possible actuellement ?

Absolument ! Pour l’instant, la question est plutôt : est-ce possible politiquement ? Je voyage beaucoup pour militer en faveur des gratte-ciel en bois. La réaction est partout pareille : les gens se disent emballés par l’idée avant de préciser que c’est impossible chez eux en raison de leurs codes de construction. Évidemment ! Les codes sont réactifs, pas innovants. Il faut les changer. L’acier et le béton n’ont pas de limites de hauteur. Pourquoi en donner une au bois ?

 

Politiquement, qu’est-ce qui bloque ?

La question de la sécurité. Aucun politicien ne veut avoir autorisé les gratte-ciel en bois et se retrouver avec un incendie sur la conscience. Cette peur est normale et louable : la sécurité du public passe avant tout. Ce qui est moins défendable, c’est qu’un pays ait peur de l’innovation. Il faut se fier à la science, pas à nos émotions. Et c’est de plus en plus le cas. Les codes changent tranquillement.

 

Jusqu’à présent, quelle est votre plus grande réalisation en bois ?

Ma firme construit présentement un immeuble de 30 m pour l’Université du Nord de la Colombie-Britannique, à Prince George. Ce sera la plus haute construction en bois en Amérique du Nord.

Mais tous nos projets ne sont pas en bois. De plus en plus, j’aime concevoir un bâtiment comme on installe un campement. Sur un site de camping, on positionne sa tente de façon à avoir la meilleure vue. S’il vente, on ramasse des pierres pour ériger un muret. On fait du feu avec les branches trouvées dans les alentours. L’idée de construire avec les ressources environnantes me plaît. Ainsi, les garderies auxquelles la firme travaille au Tadjikistan, où il n’y a à peu près pas d’arbres, seront en béton.

L’architecture est actuellement à une croisée des chemins. Voulons-nous une profession préoccupée par le superficiel, ou plutôt à l’avant-garde du mouvement pour un monde plus sain et plus écologique ? Voulons-nous encenser les Zaha Hadid et Frank Gehry de ce monde – qui font des bâtiments magnifiques, mais très énergivores – ou valoriser les habitats passifs et les matériaux renouvelables ? À mon avis, si nous ne devenons pas les leaders d’un avenir meilleur et plus vert, nous perdrons notre pertinence dans la société.

Aéroport de Prince George, Colombie-Britannique, mg Architecture + design

La pionnière de l’Ouest

En 2009, la Colombie-Britannique est devenue la première province à modifier son code du bâtiment afin de permettre les habitations de six étages en bois. Du même souffle, le gouvernement provincial adoptait le Wood First Act faisant du bois le premier choix pour les commandes publiques de l’État (dans la mesure où le code le permet). Ces mesures font partie de la Wood First Initiative, qui vise à promouvoir la « culture du bois » dans la province. Depuis, l’utilisation du bois et l’innovation dans le domaine ont le vent dans les voiles dans cette province.

 

Bois vert

· Trois milliards de personnes auront besoin d’un nouvel abri au cours des 20 prochaines années, en majorité dans les pays en développement.

· En plus de nécessiter moins d’énergie à produire, le bois emmagasine le CO2. Ainsi, le béton nécessaire à la construction d’un édifice de 20 étages produit 1215 tonnes de gaz carbonique. Pour le même bâtiment, le bois captera 3150 tonnes. La différence de 4360 tonnes est l’équivalent de 900 voitures de moins sur les routes pendant un an.

· Les forêts nord-américaines produisent assez de bois pour qu’on se permette un gratte-ciel de 20 étages toutes les 13 minutes. 

Source : Conférence TED de Michael Green, 2013.