Esquisses, vol. 26, no 1, printemps 2015

CharleroiLa revanche des moches

Ex-cité industrielle prolifique, Charleroi a été « élue » en 2008 « ville la plus laide d’Europe » par un journal néerlandophone. Depuis, la municipalité belge cherche coûte que coûte à se défaire de cette réputation peu reluisante pour se redresser, tel un phénix renaissant de sa rouille.

Leslie Doumerc

 

Nul besoin de savane ni de 4x4 pour faire un safari : avec son circuit « Charleroi Adventure », Nicolas Buissart propose de visiter la jungle urbaine à pied et en camionnette. Quartiers des drogués et des prostituées, graffiti trash sous le périphérique, métro fantôme, authentiques usines désaffectées et faits divers glauques : le touriste en manque de sensations fortes en a pour son argent !

C’est avec ce sens de la provocation doublé d’une bonne dose d’autodérision à la belge que cet artiste plasticien veut faire passer son amour du Pays noir – surnom du vaste bassin houiller qui a fait la prospérité de l’endroit au 19e siècle. Car aujourd’hui, Charleroi affiche un taux de chômage de 26 % et une économie moribonde. À l’instar de celles qu’on peut faire à Detroit, aux États-Unis, ces « échappées laides » suscitent un engouement touristique et médiatique, mais elles font grincer des dents la plupart des Carolos – diminutif des Carolorégiens, résidents de Charleroi –, qui dénoncent les clichés réducteurs.

Pour d’autres encore, cette performance a au moins l’intérêt de placer la ville la plus peuplée de Wallonie sur la carte : « Il vaut mieux avoir mauvaise réputation que pas de réputation du tout, comme la plupart des 500 villes européennes moyennes de 200 000 habitants. Charleroi est déjà célèbre, à nous de déconstruire cette mauvaise image pour retourner la situation à notre avantage », pense l’architecte Georgios Maillis, fraîchement nommé bouwmeester de la ville, soit littéralement « maître architecte ».

Ce poste, inspiré de villes belges flamandes comme Anvers ou Gand, est une nouveauté à Charleroi, qui a grand besoin que l’on porte une vision d’ensemble sur ses 15 communes, dont la fusion, en 1977, n’a toujours pas été digérée. Organe indépendant, non décisionnel, mais jouissant d’un fort pouvoir d’influence, le bureau du bouwmeester veillera à la cohérence de divers travaux visant à rendre le territoire plus harmonieux.

 

À PRENDRE OU À LAISSER ?

Ces travaux sont plus que nécessaires, car la ville se remet mal des erreurs urbanistiques commises au nom du « progrès ». Pensons à l’assèchement d’une partie de la Sambre, la rivière locale, pour la goudronner en boulevard dès 1928, ou à la construction d’un périphérique aérien qui ceinture la ville depuis 1976. Aujourd’hui, son cœur est clairement à la recherche d’un second souffle avec ses travaux qui n’en finissent plus, ses commerces à vendre, ses maisons à l’abandon et ses rues désertées après 18 h. Le projet de pôle commercial « Rive Gauche » qui va remodeler toute la ville basse pourrait changer la donne, et même les plus farouches opposants attendent maintenant sa sortie de terre, prévue pour la fin 2016, en espérant que ce lieu à l’agonie reprendra enfin vie.

Parallèlement, grâce à un gros coup de pouce financier de l’Europe, le centre historique commence à tirer profit de son potentiel avec, entre autres, un réaménagement du quartier de la gare autour de quais pédestres qui permettront aux Carolos de se réapproprier  la Sambre. ‘

Dans le haut de la ville, le nouveau bourgmestre (maire) en place veut façonner un district créatif piétonnier autour du Palais des expositions, du Palais des beaux-arts et de l’Université du travail, rénovés et réaménagés pour laisser la part belle à la culture. Cette sorte de « quartier des spectacles » pourrait connaître le même succès que le Musée de la photographie, le plus grand du genre en Europe, installé depuis 1987 dans un ancien carmel néo-gothique, cinq kilomètres au sud.

En fait, le cadre bâti du chef-lieu fondé en 1666 n’est pas dénué d’intérêt. « La riche bourgeoisie industrielle a laissé des pépites architecturales, notamment de style Art nouveau et Art déco », dit Anne-Catherine Bioul, historienne de l’art spécialisée en restauration de bâtiment. Engagée par l’association Espace Environnement pour écrire le livre Charleroi, ville d’architectures, elle a dressé un inventaire exhaustif de ce patrimoine : « Nous avons largement le potentiel pour revendiquer le statut de ‘‘site ancien protégé’’ qui permettrait d’octroyer aux propriétaires des primes à la rénovation et à l’embellissement des façades », observe-t-elle.

La Ville semble maintenant prendre conscience de ce passé : une attachée du patrimoine a été nommée, et le bouwmeester Georgios Maillis bloque de plus en plus de projets de démolition jugés non essentiels. Cependant, il avoue n’avoir aucun tabou à déconstruire un bâtiment quitte à le reconstruire à l’identique, à l’image de la villa Savoye de Le Corbusier près de Paris ou du pavillon de Barcelone de Mies Van der Rohe : « On en revient à ce qu’est une œuvre architecturale : le bâtiment en soi ou les plans des architectes ? »

 

 

Vue de Charleroi depuis le périphérique qui l'encercle. Photo : Stephane Bednarek

CATHÉDRALES SIDÉRURGIQUES

Mais le passé de Charleroi se dévoile surtout dans ses immenses friches industrielles entremêlées au tissu urbain. Depuis sa fermeture définitive, en 2008, l’ancien site sidérurgique de Carsid entretient bien des spéculations. Que faire de ces 100 hectares, soit trois fois le Parc olympique de Montréal, à deux pas du centre-ville ? Une commission indépendante composée de politiciens, d’industriels et de citoyens étudie la question.

Chacun semble avoir sa petite idée sur l’objectif de la réhabilitation, dont les travaux en partenariat public-privé s’étaleront sur une dizaine d’années avec une enveloppe de 130 millions d’euros (185 M$). « Les anciens sidérurgistes veulent garder une trace de chaque phase de production, les historiens s’attachent plutôt à conserver un morceau de chaque époque, les urbanistes s’intéressent aux lignes de force dans le paysage, tandis que les promoteurs cherchent avant tout la rentabilité », explique Chantal Vincent, une architecte installée depuis 25 ans à Charleroi qui suit le dossier de près.

Pour Georgios Maillis, le virage de l’attractivité de Charleroi est déjà amorcé : les grosses entreprises n’ont plus peur d’investir, et les petits privés devraient vite leur emboîter le pas pour ne pas être en reste. Certains artistes commencent à reconvertir en ateliers des entrepôts à l’abandon qu’il est encore possible d’acheter pour 15 000 euros (21 000 $). Les jeunes couples en quête d’espace s’intéressent aussi à ces habitations à moins de 60 kilomètres de Bruxelles et à une dizaine de kilomètres du nouvel aéroport international.

 

 

Les boutiques du Passage de la Bourse en rénovation. Photo : Photographie Vandercam

DE PAYS NOIR À POUMON VERT

Dès que l’on prend un peu de recul et de hauteur, la ville ne fait plus vraiment grise mine, grâce à la quinzaine de terrils qui l’encerclent. Ces collines artificielles érigées à la main à partir de déblais miniers ont viré du noir au vert avec le temps pour devenir de véritables réserves végétales naturelles avec une biodiversité propre. Une spécificité paysagère à valoriser sans aucun doute !

D’ailleurs, de nouveaux écoquartiers pourraient pousser au pied de ces terrils comme en rêvent les riverains de l’ancien site minier du Martinet, au nord-ouest de Charleroi. Ces derniers se sont battus pendant presque 30 ans pour sauver leurs espaces verts d’une société pétrolière qui voulait exploiter ces charbons résiduels. « C’est un bon signal d’une initiative citoyenne et locale qui peut générer à elle seule une dynamique de réappropriation des lieux de vie », dit Chantal Vincent, qui vient de terminer le projet de réassainissement du lieu et le reconditionnement des bâtiments pour une nouvelle occupation. Un centre de formation aux métiers de l’environnement ou encore un centre d’interprétation de la nature pourrait s’y installer. Divers projets sont à l’étude : il ne manque plus que des investisseurs visionnaires !

À terme, Charleroi vise la création d’une chaîne verte de terrils qui se connecterait avec Valenciennes en France, sur le modèle de la vallée de la Ruhr en Allemagne, qui a su tirer parti de ces espaces hors  du commun. Les chemins de grandes randonnées passeraient par ces pyramides post-industrielles qui offrent de magnifiques contrepoints de vue sur une ville en définitive loin d’être sordide.

De quoi rendre les villes plus proprettes vertes de jalousie !

 

 

Travaux de remodelage de la ville basse. Photo : Photographie Vandercam

Police de caractère

Inauguré en novembre dernier, le nouvel Hôtel de police de Charleroi conçu par Jean Nouvel et MDW Architecture a créé son petit effet.

Insérée au sein d’anciennes casernes en brique rouge, la tour elliptique de 75 m de haut s’habille de brique bleu foncé, en référence au logo des forces de police. Pour les concepteurs de ce bâtiment passif de 25 000 m2, l’idée était de créer un nouveau repère à l’échelle de la ville et de signifier que les services de police étaient accessibles à tous, à tout moment.

Cette volonté de tempérer le sentiment d’insécurité a été poussée un peu trop loin selon l’architecte Chantal Vincent. « C’est un projet très bien pensé, car il fait le trait d’union avec la rue. Mais, symboliquement, la tour se voit de partout. Cela fait l’effet d’un Big Brother qui espionne la population ! »

Le bouwmeester Georgios Maillis, relativise : « On n’y pensera plus dans quelques décennies avec tous les autres projets de tours. » Pour faire revenir la population au centre-ville, il voit d’ailleurs d’un bon œil la revitalisation d’un « petit Manhattan » en hauteur, lancé dans les années 1970.

Moins tape-à-l’œil, l’intégration de ce projet à son environnement immédiat se révèle tout aussi audacieuse : un même site englobe le commissariat, une brasserie, une place publique et une compagnie de danse.

Ci-dessus : Hôtel de police et Extension de Charleroi/Danses, Ateliers Jean Nouvel et MDW ARCHITECTURE. Photo : Ateliers Jean Nouvel et MDW ARCHITECTURE 

 

Le flop de la  « ville bédé »

Pour se détourner de la grisaille, Charleroi aurait pu miser davantage sur ses bandes dessinées colorées. C’est effectivement dans l’ex-ville minière que les éditions Dupuis ont fondé le Journal de Spirou, donnant naissance aux célèbres héros des planches, de Boule et Bill aux Schtroumpfs, en passant par Tif et Tondu et Gaston Lagaffe. Mais à part quelques clins d’œil urbains comme un rond-point où trône un immense Marsupilami, des stations de métro à l’effigie de Lucky Luke ou le Spiroudôme qui accueille les joueurs de l’équipe de basket-ball locale, la greffe n’a pas pris, faute  de moyens investis.

Il faut dire que la petite ville d’Angoulême, en France, a volé  la vedette à la Belgique avec son festival international qui reçoit chaque année depuis 1974 plus  de 200 000 amoureux des bulles.

Mais Charleroi pourrait bien prendre sa revanche avec l’image animée. Son studio d’animation et de graphisme Dreamwall est reconnu  à l’international pour ses grosses productions dont la dernière en date est Astérix, Le domaine des Dieux. Plus récemment, le projet Quai de l’image a reconverti une ancienne banque de 4 000 m2 en centre consacré au cinéma d’art et d’essai ainsi qu’aux jeux vidéo.

Une gaffe, pas deux !

 

Photo (ci-dessus) : Leslie Doumerc 

 

En-tête : L'ancien site minier Martinet avant son reconditionnement en nouveaux quartiers. Photographe inconnu