Esquisses, vol. 26, no 1, printemps 2015

ChroniqueTour de force

Pierre Frisko* pfrisko@gmail.com

 

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours aimé voir les villes d’en haut.

En avion, je me colle le nez sur le hublot et dévore des yeux le panorama qui défile. Il y a quelques années, quand j’ai quitté Venise par la voie des airs, j’étais comme en enfant en pâmoison devant sa nouvelle PlayStation. De constater que la ville sous mes yeux possédait exactement la même forme que les cartes que j’avais abondamment consultées me rendait légèrement gaga.

Pourtant, sérieusement, à quoi d’autre aurais-je dû m’attendre ?

Moins d’eau ? Plus de ponts ? Deux places Saint-Marc ?

Allez savoir. La fascination n’a souvent rien de bien rationnel.

Reste que, pour l’observation, je prends mon rôle de touriste au sérieux et je grimpe là où c’est le plus haut.

Ce qui est généralement facile dans les tours les plus récentes, mais souvent plus tordu dans les édifices centenaires de la vieille Europe. À Bologne, par exemple, je me suis tapé quelque chose comme 500 marches dans une tour légèrement penchée pas tellement rassurante. Rien que d’y penser, les jambes me ramollissent.

J’ai eu la chance d’observer New York du haut des tours jumelles du World Trade Center, avant qu’on les réduise en poussière. Impressionnant, d’autant plus que nous n’étions pas confinés à un espace clos : nous pouvions déambuler sur le toit, et humer le smog à pleins poumons.

Mais ça n’avait quand même pas l’air si haut, puisqu’il y avait une autre tour aussi haute juste à côté, et tout plein d’autres autour. Le vertige est davantage présent lorsqu’on se colle le nez sur les fenêtres pour regarder les petits taxis jaunes.

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Vous vous souvenez peut-être que j’ai déjà travaillé dans un gratte-ciel. Pas n’importe quel : la tour de la Bourse (je vous invite à aller visiter son site Web, candidat sérieux au titre de site « lette » du jour). Œuvre mythique du célèbre ingénieur Pier Luigi Nervi (et de l’architecte Luigi Moretti, au cas où vous auriez oublié).

C’est glamour, travailler dans un gratte-ciel.

— Ah, chanceux, tu dois avoir une vue écœurante !

— Oui, mais seulement si j’oublie de sortir de l’ascenseur quand j’arrive à mon étage !

Ce qui ne risquait pas d’arriver souvent puisque je prenais l’escalier. Parce que le bâtiment a beau toucher les nuages, il n’a pas que des étages supérieurs. Nos bureaux étaient au niveau mezzanine. À mi-chemin entre le rez-de-chaussée et l’étage.

Un peu comme les demi-étages dans Being John Malkovich. Avec vue sur le hall d’entrée.

J’ai quand même pu visiter d’autres étages. Et j’ai pu y constater que, sauf pour les quelques bureaux périphériques, les espaces de travail étaient aussi moches au quarantième qu’au deuxième. Comme quoi, même en hauteur, on peut niveler par le bas.

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Je n’ai jamais habité de gratte-ciel : je n’ai même jamais dépassé le troisième niveau.  Et j’ai un peu de difficulté à concevoir le quotidien dans les hauteurs. Essayez de vous imaginer sortant sur le balcon du cinquante-cinquième pour dire aux enfants qui jouent dehors que le souper est prêt. Mission impossible.

Évidemment, vous pouvez toujours les texter. À condition qu’ils n’aient pas échappé leur téléphone dans le carré de sable.

Il paraît que, de toute façon, les balcons ne sont jamais utilisés passé les premiers étages. Trop de vent. Trop froid. Pas de plaisir. On continue d’en offrir parce que c’est un bon argument de vente. Même si ça ne sert à rien.

Misère.

Mais bon : à part Cher oncle Bill, vous en connaissez beaucoup, des gens qui rêvent d’une vie familiale dans une tour ?

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Vous avez peut-être manqué ça, mais il y avait justement, tout récemment, une légère controverse à propos d’une tour.

Un projet emballant, disait la mairie, parce que structurant, en plus d’être un investissement privé de centaines de millions de dollars, qui ne coûte rien à la ville.

Trop haut, trop de pieds carrés, pas adapté  à la ville, ripostent les opposants. Qui se demandent bien pourquoi tout investir dans  un seul projet plutôt que d’en profiter pour restructurer l’ensemble du quartier d’accueil.

Ils se font bien sûr accuser d’être contre le progrès et l’audace. Diantre, soyons réalistes, qui peut, en ces temps difficiles, lever le nez sur d’aussi alléchantes retombées économiques ?

Des dinosaures. Les vieilles villes en sont infestées.

Mais les promoteurs demeurent confiants : la tour Triangle devrait bientôt dominer le ciel de Paris.

 

Les propos contenus dans cette chronique ne représentent pas la position de l’OAQ. Ils n’engagent que son auteur.

 

En en-tête : Tour de la Bourse, Montréal. Photo : David Giral