Esquisses, vol. 26, no 1, printemps 2015

Concours d'architectureBilan de saison

Où en est le Québec en matière de concours d’architecture ? Le point sur l’année qui vient de s’écouler et les enjeux qui entourent ce mode d’attribution des contrats publics.

Hélène Lefranc

Après un seul concours d’architecture approuvé par l’Ordre en 2013, six l’ont été en 2014. Selon les cas, de 13 à 30 équipes ont participé. Une bonne cuvée ! Le bilan est d’autant plus faste que le concours de l’Espace pour la vie à Montréal a couronné trois lauréats qui se partageront trois projets : le réaménagement du Biodôme, l’agrandissement de l’Insectarium et la construction d’un pavillon de verre au Jardin botanique. Et pour une rare fois au Québec, les concepteurs de la planète pouvaient participer.

Le concours d’architecture est une formule prônée par l’OAQ, car elle permet, lorsqu’elle est bien préparée et bien menée, de choisir le meilleur concept en fonction des besoins et du budget. La plupart du temps, elle s’applique à des installations culturelles puisque les projets subventionnés par le ministère de la Culture et des Communications (MCC) doivent y être soumis dès que le budget de construction dépasse cinq millions de dollars. Les municipalités ou leurs organismes culturels se voient donc souvent imposer cette formule même s’ils n’en ont pas l’habitude. Cela ne veut pas dire qu’ils n’en apprécient pas le processus et le résultat (voir « Le concours vu par le donneur d’ouvrage », ci-dessous).

En ce qui concerne les autres bâtiments, les municipalités ne peuvent organiser de plein droit des concours d’architecture, mais la Loi sur les cités et villes leur permet d’en demander l’autorisation au ministère des Affaires municipales et de l’Occupation du territoire. Montréal, notamment, se prévaut de cette possibilité. Il faut dire que son Bureau du design fait la promotion des concours d’architecture et de design depuis plusieurs années.

 

Conséquences de l’austérité ?

Au-delà des chiffres, le bilan de l’année 2014 doit être nuancé, car l’incertitude plane sur certains projets. Les lauréats du concours d’Espace pour la vie, bien que choisis en juillet par le jury, n’ont été annoncés qu’en novembre, ce qui a suscité des inquiétudes quant à l’engagement provincial et municipal envers le projet. Toujours à Montréal, le concours pour la bibliothèque de Villeray, qui devait être lancé en septembre, semble coincé dans les arcanes administratifs. Et à Québec, le concours du théâtre Le Diamant, qui doit héberger les productions d’Ex Machina et de Robert Lepage, a été interrompu au milieu de sa première étape en raison du retrait de la subvention gouvernementale, une décision sur laquelle le gouvernement Couillard pourrait toutefois revenir advenant une confirmation des investissements du secteur privé.

Toutefois, la compétition pour la salle de spectacle des 7 doigts de la main, à Montréal, suit son cours. Par ailleurs, les travaux de la salle de spectacle de Saint-Jérôme commenceront au printemps, à la suite du concours gagné l’été dernier par Atelier TAG et Jodoin Lamarre Pratte architectes. Enfin, le concours pour la bibliothèque de Drummondville vient d’être remporté par Chevalier Morales architectes et DMA en consortium.

 

 

Complexe sportif de Saint-Laurent, Saucier + Perrotte architectes / HCMA

En évolution

Malgré les aléas de la conjoncture, les récentes compétitions se sont tenues selon les nouvelles Règles d’approbation des concours d’architecture élaborées par l’Ordre et entrées en vigueur en 2013. Ces règles ont remplacé le Guide des concours, publié en 1995 et révisé en 2007, ayant lui-même remplacé le Code des concours, qui datait de 1979. Certains articles ont été reformulés, d’autres ajoutés afin de tenir compte des expériences sur le terrain et d’éviter certaines divergences d’interprétation. Par exemple, la notion de conflit d’intérêts a été précisée, de même que les principes de constitution du jury ou encore de rémunération des finalistes, notamment quand d’autres professionnels, comme des ingénieurs ou des évaluateurs, font partie de l’équipe. Rappelons que le conseiller professionnel, architecte employé par le promoteur pour organiser le concours, doit respecter ces règles, ce qu’un analyste nommé par l’Ordre vérifie avant d’approuver le concours.

Mais l’OAQ n’est pas seul à encadrer les concours, et cela donne parfois des maux de tête aux conseillers professionnels. Le MCC et le Bureau de design de Montréal ont, par exemple, établi un « modèle type » de concours, dans un souci d’uniformisation, alors que l’Ordre souhaite plutôt des règlements rédigés selon les enjeux de chaque projet. Au printemps 2014, des rencontres visant un meilleur arrimage ont eu lieu avec chacune de ces instances. Les discussions se poursuivent en mode informel, et de nouvelles réunions devraient suivre. ‘

Cela dit, les règles, même harmonisées et actualisées, ne peuvent tout prévoir : chaque concours est particulier et la commande publique évolue rapidement. L’Ordre est donc régulièrement interpellé sur des questionnements inédits ou l’apparition de nouvelles tendances, ce qui suscite souvent de nouvelles précisions.

 

 

Maison de la littérature, Québec, Chevalier Morales Architectes

Peur du risque

L’une des doléances des participants est la lourdeur de la documentation fournie par les promoteurs lors du lancement d’un concours. Non seulement les règlements prennent de l’ampleur, mais les programmes fonctionnels et techniques (PFT) et les programmes de construction, très complets, y sont annexés. Or, les concours imposent des délais serrés et, pour livrer un résultat optimal, les participants doivent pouvoir se concentrer sur l’élaboration d’un concept approprié sans se perdre dans les détails. Le jury cherche avant tout à départager les concurrents selon leurs idées originales pour un projet dans un milieu particulier et en fonction des enjeux spécifiés – le respect du nombre de toilettes prévu n’entre pas dans leurs critères !

Le concours vise en effet à sélectionner un concept pertinent à l’étape des esquisses, afin de laisser place aux discussions plus fines avec le client une fois le lauréat choisi. Beaucoup plaident donc pour une simplification de la documentation.

D’autres estiment au contraire que donner toute l’information d’emblée évite des litiges par la suite. Le lauréat ne peut pas dire « je ne savais pas » quand on lui présente le contrat à signer. De plus, les données exhaustives sont fort utiles pour estimer le budget. Concepteurs ou évaluateurs doivent en effet s’assurer de respecter l’enveloppe financière attribuée au projet, d’autant plus que le respect des budgets et des échéanciers prime de plus en plus pour les promoteurs.

Cette volonté de diminuer le risque est un des corollaires de la judiciarisation des processus d’attribution de la commande publique dans le domaine de la construction et de l’emprise grandissante des contentieux sur le processus de concours. Les services juridiques municipaux ayant peu l’habitude des concours, ils tentent souvent de les encadrer de la même façon que les appels d’offres, cherchant à se prémunir contre tout aléa. Les objectifs sont louables, mais les moyens peu adaptés à la formule des concours et souvent en contradiction avec la recherche d’innovation.

À titre d’illustration, on peut citer les critères préétablis et pondérés qui sont le lot des appels d’offres conventionnels. S’ils permettent d’éviter le favoritisme, ces critères cadrent mal avec une approche qui s’appuie davantage sur une évaluation qualitative. De plus, dans le cadre d’un concours, les garanties d’intégrité découlent plutôt de la transparence : les règles et les membres du jury sont connus d’avance, ce dernier expliquant son choix dans un rapport public, tout comme sont rendues publiques les différentes propositions des finalistes et du lauréat.

 

La relève écartée

Autre sujet de récriminations : la place faite à la relève. Que ce soit ici ou ailleurs dans le monde, des architectes ont pu se faire connaître grâce aux concours, ayant été évalués en fonction de leur seule créativité et non de leur âge, de leur réputation ou de leur expérience. Or, au Québec, tous les concours d’architecture incluent désormais une première étape d’évaluation des candidatures « sur dossier » qui ne demande généralement pas d’approche conceptuelle. Pour se qualifier, il faut plutôt prouver que l’on est architecte depuis 10 ans, que l’on a déjà réalisé un certain nombre de projets de même envergure et de même type, que l’on dispose de partenaires solides tout aussi expérimentés dans leur domaine, alouette ! Résultat : pour satisfaire aux exigences, les jeunes firmes sont contraintes de s’allier en consortium avec des bureaux chevronnés, ce qui dilue leur visibilité. ‘

L’OAQ déplore par ailleurs la tendance à la réduction du nombre de finalistes, car l’intérêt premier de l’exercice est de pouvoir choisir entre plusieurs idées afin de retenir la meilleure. Le comité des concours estime qu’il faut un minimum de quatre concepts pour obtenir une diversité d’approches et repérer celle qui se distingue, cinq finalistes étant encore mieux. Par conséquent, si le budget est restreint, mieux vaut diminuer légèrement le travail demandé aux finalistes – et donc leur rémunération respective – que de réduire leur nombre.

Dans ses discussions avec le MCC ou avec les conseillers professionnels, l’OAQ essaie de sensibiliser les intervenants à ces questions tout en faisant preuve de souplesse. « La démarche du comité n’est pas de jouer à la police, résume Frédéric Dubé, son président, mais d’inciter les promoteurs à tenir des concours et à les accompagner. » Le mieux est en effet l’ennemi du bien, dit-on.

 

 

Centre de soccer intérieur au Complexe environnemental Saint-Michel, Saucier + Perrotte architectes / HCMA

C’est pour bientôt !

Bâtiments actuellement en construction ou tout juste inaugurés à la suite de concours d’architecture :

• Centre sportif de Saint-Laurent à Montréal : ouverture prévue début 2015

• Bibliothèque Saul-Bellow à Lachine : ouverture prévue au printemps 2015

• Centre de soccer du Complexe environnemental de Saint-Michel à Montréal : ouverture prévue au printemps 2015

• Amphithéâtre de Trois-Rivières : ouverture prévue à l’été 2015

• Centre culturel de Notre-Dame-de-Grâce à Montréal : ouverture prévue à l’automne 2015

• Maison de la littérature à Québec : ouverture prévue en octobre 2015

• Nouveau pavillon du Musée national des beaux-arts du Québec : ouverture prévue début 2016

• Nouveau pavillon du Musée des beaux-arts de Montréal : ouverture prévue en 2017

• Agrandissement et restructuration de la bibliothèque de Pierrefonds : ouverture prévue à l’automne 2017

 

 

Nouveau pavillon du Musée national des beaux-arts du Québec, Office for Metropolitan Architecture et Provencher Roy Associés Architectes. Modélisation : Office for
Metropolitan Architecture

 

Promotion

L’OAQ fait la promotion des concours d’architecture sur plusieurs fronts. Son intervention la plus notoire est sans doute celle – restée lettre morte – concernant le futur pont Champlain. Soulignons aussi que le mémoire Promouvoir l’intégrité, déposé auprès de la commission Charbonneau, vante notamment la transparence et la sélection des concepteurs sur la base des idées soumises, ce qui rend le processus moins vulnérable aux malversations.  Les prises de position en faveur de l’élaboration d’une politique nationale de l’architecture incluent également la mise en avant des concours, reconnus par de nombreux pays et instances internationales (telles l’UNESCO ou l’Union internationale des architectes) comme un moyen de favoriser la qualité du cadre bâti.

Ces dernières années, l’Ordre a aussi mis les concours de l’avant dans ses discussions avec  le gouvernement du Québec. Il a en particulier recommandé à plusieurs reprises de modifier la Loi sur les cités et villes afin que les municipalités n’aient plus à demander une dérogation au ministère des Affaires municipales et de l’Occupation du territoire pour organiser  un concours.

 

 

Nouvelle salle de spectacle à Saint-Jérôme,
Atelier TAG et Jodoin Lamarre Pratte architectes en consortium. Modélisation : Doug & Wolf

Le concours vu par le donneur d’ouvrage

Si un concours d’architecture peut être source de fébrilité pour le professionnel, il en va de même côté promoteur. Cas vécu.

Gaétane Léveillé n’avait aucune connaissance en matière de concours d’architecture lorsqu’elle a lancé celui de la salle de spectacle de Saint-Jérôme, remporté en 2014 par Atelier TAG et Jodoin Lamarre Pratte architectes. Si elle  s’est engagée dans une telle aventure, ce n’est pas par témérité, mais bien par obligation, puisque le financement de la nouvelle salle provient du ministère  de la Culture et des Communications. « On a volontiers suivi la règle », raconte cependant la directrice générale de l’organisme donneur d’ouvrage, Diffusion  En Scène Rivière-du-Nord.

Mais la contrainte a vite fait place à l’enthousiasme. « J’ai trouvé cela captivant  dès la première étape, avec l’évaluation des candidatures. » Selon Gaétane Léveillé, le bâtiment, dont la construction débutera ce printemps, n’aurait pas eu autant d’intérêt sans ce concours. « On essaye d’imaginer en amont de quoi la salle aura l’air, mais les architectes nous ont amenés beaucoup plus loin, ailleurs. » Bien sûr, le donneur d’ouvrage doit ensuite continuer à travailler avec l’équipe lauréate, et celle-ci doit faire preuve d’ouverture pour finaliser son concept en fonction des besoins – ce qui est le cas pour ce projet, assure la gestionnaire.

Avant de mettre le concours en œuvre, Gaétane Léveillé s’est renseignée auprès de collègues ayant vécu l’expérience, en plus de s’entourer d’un gestionnaire de projet et, bien sûr, d’une conseillère professionnelle, comme l’exigent les règles. L’exercice de composition du jury lui a toutefois paru ardu. « Comme il s’agit d’un jugement par les pairs, on doit recourir à une majorité d’architectes [NDLR : en vertu des Règles d’approbation des concours de l’OAQ] par rapport aux personnes issues de l’organisation et du milieu. Ils ont une expertise, c’est certain, mais cela laisse peu de place aux personnes impliquées dans le milieu qui aimeraient être sur le jury. Par ailleurs, il est difficile de trouver des architectes acceptant d’y siéger. »

La directrice souligne également le rythme particulier du concours. Il faut prévoir du temps pour la préparation du règlement, l’échéancier, etc. « Il y a des moments où tout s’arrête parce qu’on attend que les architectes déposent leur proposition. Puis, une fois le concours terminé et le lauréat désigné, tout s’accélère. » Au final, elle s’estime chanceuse : « En tant que gestionnaire de salle de spectacle, c’est une expérience qu’on ne vit qu’une seule fois ! »