Esquisses, vol. 26, no 1, printemps 2015

HQEFacteurs de performance

Des points d’interrogation apparaissent dans les yeux de la plupart des Québécois à la vue de ces trois lettres : HQE. Mais l’équipe derrière la certification française Haute qualité environnementale s’emploie à les faire passer dans le vocabulaire du bâtiment d’ici.

Mélissa Guillemette

 

Si le sigle HQE, pour Haute qualité environnementale, ne vous dit rien, c’est simplement que vous n’êtes pas Français.

Car la certification est reconnue et très recherchée chez nos cousins, indique Guillaume Drege, architecte parisien de la firme DTACC Architecture qui a travaillé à une dizaine de projets d’immeubles de bureaux en mode HQE. « C’est valorisé, tant et si bien que la maîtrise d’ouvrage inclut le profil de certification choisi dans nos contrats et prévoit souvent des pénalités si on ne l’atteint pas. » L’intérêt économique entre en jeu : un immeuble frappé du sceau environnemental se vendra ou se louera mieux qu’un immeuble qui en est dépourvu.

Lancée en 2005 après 10 ans de travaux exploratoires dans l’industrie du bâtiment, HQE affiche une progression impressionnante : en France, la certification accapare aujourd’hui 15 % de la superficie des mises en chantier. « Pour le marché des bureaux, on monte à 35 % », indique Patrick Nossent, le président  de Certivéa et de Cerway, les deux entités qui encadrent la certification en France et à l’international. « Mais notre sentiment de fierté vient surtout du fait que la performance environnementale des bâtiments a considérablement progressé en 10 ans »,  en partie grâce à HQE, selon lui.

De quoi piquer la curiosité de professionnels du bâtiment chez nous. En septembre dernier, la section québécoise du Conseil du bâtiment durable du Canada (CBDCa) était partenaire d’une journée d’initiation à la certification HQE avec le GEPA,  un organe de formation des architectes français,  et Cerway. Une vingtaine d’architectes et d’ingénieurs ont répondu présents, soit environ  le même nombre de participants qu’aux activités de formation LEED du CBDCa au Québec.

L’organisation a d’ailleurs été étonnée du succès de l’événement. Mais il ne faut pas croire pour autant que des projets sont à la veille de se concrétiser dans la province. « Les participants étaient intéressés par la venue de HQE en Amérique  du Nord, mais certains étaient aussi intéressés  à travailler à l’international, notamment en France », relate le directeur Éducation et recherche de la section du Québec du CBDCa, Bruno Demers.

 

Objectif : le monde

HQE a des visées expansionnistes et, dès 2009, a mis le cap sur le Brésil – 200 certificats y ont été délivrés depuis. Ses efforts internationaux se sont poursuivis en 2012, touchant à ce jour 12 autres pays et récoltant une quinzaine de projets certifiés, dont six au Maroc. Dans ce but, le guide de référence a été purgé de tout renvoi aux normes françaises. « Chaque pays doit se raccrocher aux normes locales ou à des normes internationales », explique Loïc Angot, un ingénieur français de la firme ALTO Ingénierie récemment débarqué au Québec pour investir le marché canadien avec la filiale ALTO2 et travailler comme spécialiste certifié HQE, BREEAM et LEED. ‘

Cerway a entrepris ses démarches au Canada en 2014. Patrick Nossent a d’ailleurs accompagné le président français François Hollande lors de sa visite au pays l’automne dernier. Déjà, un premier projet canadien vise à obtenir la certification HQE à la fin de 2015 ou en 2016 : il s’agit du nouveau Student Learning Centre de l’Université Ryerson, à Toronto. Le bâtiment, réalisé par les firmes d’architectes Snøhetta, de Norvège, et Zeidler Partnership Architects, de Toronto, doit être inauguré au printemps. Il est également candidat pour une certification LEED Argent. 

Nouveau Refuge du Goûter, Mont-Blanc,
France (certifié HQE), Groupe-H & DecaLaage
& Charpente Concept. Photo : Gudrun Bergdahl

Basé sur la performance

Comment HQE fait-elle pour verdir le bâtiment ? À l’instar de LEED, elle s’intéresse à tous les types de bâtiments et s’applique autant aux nouvelles constructions qu’aux projets de rénovation et d’aménagement du territoire visant des quartiers entiers. Et tout comme la certification la plus répandue en Amérique du Nord, HQE englobe aussi l’exploitation d’immeubles.

Au total, son guide de référence comprend 14 cibles (voir ci-dessous). Pour chacune, il faut atteindre les « prérequis », soit des critères minimaux obligatoires. « Rien d’insurmontable », assure Loïc Angot.

Les cibles contiennent également des critères supplémentaires qui permettent de cumuler des points. C’est là que la flexibilité de HQE entre en jeu : chaque promoteur détermine – justification à l’appui – les cibles sur lesquelles il souhaite davantage miser, une démarche de priorisation qui ressemble à celle de LEED. « Ça oblige à se poser des questions concrètes et à se positionner sur ce qui est important », souligne Loïc Angot.

Par exemple, pour la cible 3.1, « Optimisation de la gestion des déchets de chantier », le prérequis est : « Identifier les déchets produits sur le chantier et classer ces déchets suivant les 4 typologies suivantes : Déchets dangereux, Déchets inertes, Déchets non dangereux et Déchets d’emballages. » Il faut ensuite suivre de près la quantité de déchets produite tout au long du chantier. Mais pour obtenir des points supplémentaires, il faudra, entre autres, réduire la quantité de déchets à la source.

Comment ? C’est au concepteur d’y voir. « Notre système est basé sur la performance et n’est pas prescriptif, explique Patrick Nossent. Vous devez prouver que la solution que vous avez développée permettra d’atteindre le gain recherché. »

Cette « grande liberté » accordée aux concepteurs dans la recherche de solutions pour atteindre les diverses cibles se traduit par une riche variété architecturale, affirme Nossent. Il conseille aux intéressés de faire un tour par le réseau social Pinterest pour apprécier différents projets certifiés et s’en convaincre.

Nouveau Refuge du Goûter, Mont-Blanc, France (certifié HQE), Groupe-H & DecaLaage
& Charpente Concept. Photo : Pascal Tournaire
Université Internationale de Rabat (certifiée HQE), Khalid Molato architecte. Photo : Jean-Claude Laffite

Dimension humaine

La place accordée à l’humain constitue une autre force de HQE, selon Loïc Angot. Parmi les 14 cibles, la moitié vise le confort et la santé des occupants, tandis que l’autre moitié porte sur le respect de l’environnement. « Avec LEED, par exemple, à peu près 30 % des critères concerne l’homme et 70 %, l’environnement. Sur le plan du confort et de la qualité d’usage, HQE va loin. Elle parle de confort acoustique notamment et pas LEED, sauf dans le cas d’un projet d’école. Par ailleurs, vous ne pouvez pas faire certifier un projet HQE si un bureau n’a pas de vue sur l’extérieur. »

L’accent sur l’humain se traduit aussi par trois audits, des évaluations menées sur place, de la programmation à la livraison. Ces rencontres ont pour but de faciliter la compréhension et les échanges entre l’équipe du projet et l’évaluateur indépendant.

 

 

Des critiques

Au final, les 14 cibles sont réunies sous quatre grands thèmes (Énergie, Environnement, Santé, Confort) qui figureront sur le certificat selon leur degré d’application. Le nombre de points accumulés pour chaque cible permet d’obtenir d’une à quatre étoiles pour chacun de ces thèmes. Cinq classements sont possibles selon le nombre d’étoiles récoltées au total : de HQE Pass (atteinte de tous les prérequis seulement) à HQE Exceptionnel (12 à 16 étoiles, dont au moins trois liées au thème énergie).

Mais que valent vraiment ces points ? Cela dépend de la bonne foi des parties prenantes d’un projet, reconnaît Guillaume Drege. « C’est un bon outil de certification, mais comme tous les autres, il a des failles. Si on veut pervertir le système, on peut toujours miser sur les cibles les moins embêtantes pour soi et se faire un profil au rabais. » Dans tous les cas, HQE permet assurément de sensibiliser les investisseurs aux questions environnementales, selon lui.

L’architecte français Rudy Ricciotti, lauréat du Grand Prix national de l’architecture 2006, parle quant à lui de HQE comme d’un « label sans preuve ». Dans son recueil pamphlétaire HQE: La HQE brille comme ses initiales sur la chevalière au doigt (Le Gac Press), il écrit : « Comment a-t-on pu, sans expertise politique sérieuse, ériger au rang normatif autant d’approximation des bénéfices environnementaux alors que la question était majeure ? »

Selon l’architecte, il s’agit d’une certification aux objectifs marchands qui rappelle les liens entre la marque HQE et l’Association des industries de matériaux, produits, composants et équipements pour la construction, qui a contribué à sa création.

Pour sa part, l’architecte Joël Courchesne, président de Courchesne et associés et formateur assidu à la Section du Québec du CBDCa, ne doute pas que HQE permette de construire des bâtiments plus verts pour autant. « Si tu atteins tous les prérequis, déjà, ton projet est de meilleure qualité. Si tu obtiens des points en plus et que tu montes ton niveau de certification, c’est encore mieux. »

L’arrivée de toute nouvelle certification écologique au Québec et au Canada demeure une bonne nouvelle, poursuit-il. « Il faut éviter le monopole. Une nouvelle certification pollinise forcément les autres et ça élève le niveau pour toutes. Les éléments que HQE aborde et que LEED ne mentionne pas pour l’instant, par exemple la question de l’exposition électromagnétique, seront peut-être un jour intégrés à LEED. »

Reste que HQE a encore beaucoup de chemin à faire pour s’établir ici, croit Bruno Demers. « Certains donneurs d’ordre ou propriétaires qui veulent se démarquer et innover pourraient opter pour HQE, mais ce sera probablement en jumelant avec une autre certification, parce que HQE n’a pas de valeur sur notre marché actuellement. »

Jusqu’à présent, Loïc Angot a participé à deux études de faisabilité chez nous : une pour un projet industriel en région et une autre pour des tours de bureaux au centre-ville de Montréal. Rien n’est toutefois encore allé de l’avant.

Le temps dira si HQE arrivera à faire sa cabane au Canada.

L’évaluation HQE au Québec

• Offerte depuis : 2014

• Organisme de référence : Cerway

• Un promoteur québécois qui voudrait obtenir la certification devrait recourir à des évaluateurs français, dits « auditeurs ». Cerway veut en former  au Canada bientôt.

• L’évaluation comprend trois audits menés en personne : à la programmation, à la conception et à la livraison.

• Il y a peu de nouvelle documentation à produire aux fins de l’évaluation, car le vérificateur se penche sur  la documentation existante du projet.

• Coût : de 10 000 € à 40 000 € (de 14 000 $  à 57 000 $ environ), selon la superficie du bâtiment

• Le Québec ne compte à ce jour aucun bâtiment  certifié ou en voie de certification HQE.

 

Les 14 cibles HQE

 1   Site

 2   Composants

 3   Chantier

 4   Énergie

 5   Eau

 6   Déchets

 7   Entretien – maintenance

 8   Confort hygrothermique

 9   Confort acoustique

 10 Confort visuel

 11 Confort olfactif

 12 Qualité des espaces

 13 Qualité de l’air

 14 Qualité de l’eau

 

Fiche détaillée sur la certification HQE, par l'Institut de la Francophonie pour le développement durable