Esquisses, vol. 26, no 1, printemps 2015

Impacts sur la conceptionFibre de vert

Pour l’architecte, qu’est-ce qui distingue les projets traditionnels de ceux visant une certification environnementale ? Esquisses a posé la question à  des spécialistes du bâtiment durable.

Martine Roux

 

Un architecte de 31 ans supervisant les projets LEED d’une boîte d’une quarantaine d’employés, ça ne se voit pas tous les jours. C’est pourtant le cas de Maxime Turgeon, de la firme Gagnon, Letellier, Cyr, Ricard, Mathieu et associés architectes, dont la jeune feuille de route est composée d’environ 90 % de projets ayant obtenu ou visant une certification LEED. Pour lui, la conception intégrée est bien davantage qu’une théorie : c’est un modus operandi.

Ayant suivi une formation LEED avant de passer l’ExAC, il avait une corde de plus à son arc au moment d’obtenir son titre. « J’ai appris plus vite grâce à mon agrément LEED, car il m’a amené à travailler sur les plus beaux projets du bureau, ceux où il y a le plus d’innovation. » Si les verbes « innover », « résoudre » ou « coordonner » décrivent bien le quotidien de tous les architectes, ils prennent encore plus de sens lorsqu’on élabore un projet visant une certification, résume-t-il.

Un constat que font d’autres membres de la profession, alors que les systèmes de certification tels LEED, Passive House ou Living Building Challenge gagnent en popularité.

 

Des pionniers

Architecte patron chez Alias architecture, Lucie Langlois est titulaire d’un double agrément : LEED et Passive House. Pour elle, il s’agit d’une nette valeur ajoutée à son travail, surtout dans le secteur résidentiel – sa spécialité –, où la compétition est féroce et le recours aux professionnels de l’architecture, rarissime. Par rapport à un autre architecte, elle dit consacrer une plus large part de son travail à la recherche et au développement. En effet, quand on vise des normes qui vont au-delà de celles du code de construction, notamment en matière d’efficacité énergétique, « on ne peut pas s’en tenir aux recettes toutes faites. Il faut aller chercher des ressources additionnelles, se documenter sur de nouveaux matériaux, consulter d’autres spécialistes ».

Le partage des connaissances sur le bâtiment durable est justement au cœur des préoccupations de Daniel Pearl, architecte associé de l’ŒUF, professionnel agréé (PA) LEED et professeur à l’École d’architecture de l’Université de Montréal. À ses yeux, cet objectif transcende celui de la certification des bâtiments, qui ne doit pas devenir un carcan.

Il cite pour exemple le projet House in Four Fields, une résidence des Laurentides qui visait au départ la certification Passive House. Étanchéité, orientation, isolation, fenestration, utilisation de matériaux locaux ou recyclés : le moindre détail a été prévu en fonction des principes clés du solaire passif. Avec l’autorisation du client, Daniel Pearl a installé une cinquantaine de thermomètres dans les murs extérieurs afin de documenter leur comportement. « Le fruit de ces recherches, que je partagerai avec le public, est pour moi plus important que la certification », dit-il.

À preuve, l’architecte et son client ont jugé indispensable d’installer une hotte de ventilation dans la cuisine, même si Passive House ne le permet pas, puisque cela entraîne une perte d’énergie. La nouvelle habitation se passera donc de certification.

Gare fluviale de Lévis, (convoite la certification LEED), Gagnon Letellier Cyr Ricard Mathieu et associés architectes

Tous pour un

Un autre constat fait l’unanimité : à l’étape de la conception comme à celle de la réalisation, le travail d’équipe est incontournable.

Qu’elle vise une certification LEED ou Passive House, Lucie Langlois fait en sorte d’intégrer l’entrepreneur au processus le plus tôt possible. « Il amène sa propre expertise et nous fait gagner du temps. » Elle le choisit d’ailleurs avec soin, car il doit être motivé par le caractère écologique du projet.

« Ça prend une bonne équipe pour réussir un projet qui vise une certification, ajoute Normand Hudon, architecte associé chez Coarchitecture et secrétaire du conseil d’administration de la section québécoise du Conseil du bâtiment durable du Canada (CBDCa). Le meilleur projet n’est pas celui où l’architecte a raison à 100 %, c’est celui où chacun a apporté sa contribution et pour lequel on a tiré le meilleur profit de l’intelligence collective. » Le client est le joueur clé de l’équipe, note celui qui enseigne aussi au Centre de formation en développement durable de l’Université Laval.

 

Le client-roi

Parlons-en, du client ! Les architectes qui ont l’habitude des projets visant une certification environnementale vous diront qu’il est particulier. Question d’image, certains clients ne recherchent que la certification et se fichent des qualités écologiques du projet. Mais la plupart sont ouverts d’esprit, rigoureux, voire pointilleux. Certains en connaissent même un rayon sur le bâtiment durable.

Lucie Langlois côtoie cette dernière catégorie de clients. Normal, car ceux qui embauchent un architecte pour faire bâtir leur nid ont évidemment un lien émotif avec le projet. Par contre, l’idéologie rend parfois aveugle, constate-t-elle. Parce qu’ils tiennent mordicus à la certification, certains clients font des choix qui ne sont pas forcément les meilleurs pour le projet ou pour le site. Elle cite la transformation d’un bungalow des années 1950, un projet qui vise la certification Passive House. Comme les normes de chauffage en pareil cas sont moins élevées que dans celui d’une construction neuve, l’architecte a d’abord proposé de maximiser la superficie habitable. Or, le client tient mordicus à la performance exigée pour une nouvelle construction.

Résultat : l’architecte doit à présent changer ses plans initiaux pour offrir un choix entre deux options. Est-ce à dire que ce type de clientèle génère un surcroît de travail ? « C’est vrai qu’au bout du compte j’aurai travaillé sur deux projets. Par contre, je serai payée pour mon travail et j’aurai développé mon expertise. » ‘

À l’opposé du tableau, dans un projet institutionnel, l’organisme client envoie souvent un représentant à la table de discussion ou sur le chantier. Or, ce représentant n’est pas nécessairement sensibilisé aux objectifs LEED, note Maxime Turgeon. « Certains représentants voient l’objectif comme une contrainte même si l’organisme, lui, veut faire un bâtiment modèle. Dans la majorité des projets sur lesquels j’ai travaillé, il y a toujours quelqu’un à convaincre. On se retrouve à être le défenseur du développement durable... »

L’approche client doit être adaptée dans de tels cas, remarque Normand Hudon. « Il faut appuyer sur les bons boutons ! Ne donnez pas l’impression au client que vous allez changer la planète avec son argent. Faites plutôt ressortir les bénéfices directs à court terme : le confort et la qualité de vie accrus. Ou encore, pour les entreprises, la productivité, l’attraction et la rétention de personnel, l’image. »

House in Four Fields, l’ŒUF architectes. Photo : Simon Jones, l’ŒUF architectes

Certifié… mais moche ?

Et le design, dans tout cela ? Faut-il le sacrifier sur l’autel de la certification ou faire des compromis sur le plan de l’esthétique ou de l’aménagement des espaces ? Absolument pas, clament tous les architectes interviewés.

« La beauté est dans les yeux de celui qui regarde, dit Normand Hudon. Plusieurs bâtiments “design” ont une empreinte environnementale désastreuse. Pour moi, ils ne sont pas beaux. »

Reste que les systèmes de certification imposent des critères plus ou moins rigides constituant autant de contraintes – ou de défis – pour l’architecte. Mais ce dernier pourra s’en servir pour améliorer d’autres aspects du projet. Exemple : la toute nouvelle gare fluviale de Lévis, signée Gagnon, Letellier, Cyr, Ricard, Mathieu et associés architectes, où attendent les passagers du traversier pour Québec. Comme elle est ancrée sur des pieux en bordure du fleuve, impossible de faire abstraction du paysage au profit d’une enveloppe étanche, mais peu fenestrée. Pour atteindre la certification LEED, l’équipe a donc compensé ailleurs : moins de fenestration au rez-de-chaussée, débords de toit protégeant du soleil, systèmes mécaniques plus sophistiqués afin d’améliorer la performance énergétique, par exemple.

« On a fait des choix qui, a priori, n’étaient pas uniquement axés sur l’objectif LEED, mais aussi sur le design », explique Maxime Turgeon. À ses yeux, le système de certification ne représente qu’une contrainte supplémentaire, au même titre que le Code de construction, l’accessibilité universelle ou la protection incendie.

Pour Daniel Pearl, un projet d’architecture – certifié ou non – doit par ailleurs tenir compte de l’ensemble des usagers, tels les résidents des quartiers limitrophes. « Les projets les plus écologiques et durables sont ceux qui sont bien intégrés à leur contexte et qui répondent aux réels besoins du milieu en même temps qu’à ceux du client. »

Les systèmes de certification ne changent pas le rôle de l’architecte, mais ils le poussent à devenir meilleur.

Gare fluviale de Lévis (convoite la certification LEED), Gagnon Letellier Cyr Ricard Mathieu et associés architectes

L’agrément professionnel : un must ?

Décrocher un agrément professionnel dans le domaine du bâtiment durable demande du temps. Même une fois les examens réussis, il faut continuellement se mettre à jour pour conserver le titre. Le jeu en vaut-il la chandelle ?

« Un agrément donne de la crédibilité et souligne l’effort, ce qui équivaut souvent à un gage de qualité », dit l’architecte Lucie Langlois, agréée LEED et Passive House. Mais elle constate que les mises à jour peuvent être prenantes, notamment parce que certains systèmes, comme LEED, se complexifient. « L’idée est d’aller chercher des connaissances supplémentaires, pas nécessairement de courir après des titres. »

Un architecte peut réaliser d’excellents projets sans être agréé, renchérit Joël Courchesne, agréé LEED, consultant et formateur pour le CBDCa. Mais à ses yeux, l’agrément apporte d’autres compétences et une nette valeur ajoutée.

« Plusieurs donneurs d’ouvrage exigent la présence d’un professionnel agréé (PA) LEED dans l’équipe de conception, précise Normand Hudon, architecte associé chez Coarchitecture. Si mon carnet de commandes diminue, le principal architecte PA LEED ne sera pas le premier à partir. »

De son côté, Daniel Pearl, de l’ŒUF, évite de faire la promotion des agréments professionnels auprès de ses étudiants en architecture. « Ma responsabilité est de faire en sorte qu’ils acquièrent la connaissance et les valeurs afin de prendre les décisions appropriées dans chaque projet et chaque contexte.  À eux de voir ensuite s’ils ont besoin d’autres connaissances. »

Un avantage, certes, mais pas un dogme.

 

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