Esquisses, vol. 21, no 4, hiver 2010-2011

ÉditorialFini de tergiverser!

André Bourassa

Il nous a fallu du temps – collectivement et individuellement – pour prendre conscience de l’acuité et de la globalité des enjeux de développement durable. Nous nous sommes questionnés, nous avons observé les impacts dans nos milieux naturels, nous avons lu les enquêtes internationales et écouté les meilleurs experts. Pour la plupart, nous avons enfin été convaincus. Parmi nous, des pionniers ont commencé à envisager la manière d’agir pour faire évoluer nos pratiques.

C’était le moment de mener des essais, de faire des recherches à petite échelle, de partager des rétroactions sur les expériences avec les personnes intéressées. Car il n’y a pas de baguette magique ou de formule simple pour répondre instantanément aux défis, qu’il s’agisse de restaurer des espaces dégradés ou de préserver des ressources intactes. Ces temps de conscientisation et d’expérimentation ont été utiles, en construction comme ailleurs.

Plusieurs programmes nous ont permis d’apprendre et de sensibiliser clients et entrepreneurs. Mais nous ne devrions plus en être là en 2010. Il faut accélérer. Je ne referai pas la démonstration de l’intérêt pour une société de miser sur la construction verte. nous devons faire mieux que seulement trois projets  eQuilibrium qui visent une consommation énergétique « nette zéro », 3000 maisons  novoclimat par an sur 26 000 mises en chantier, 22 projets certifiés leeD et 10 % de projets commerciaux, institutionnels ou industriels où la subvention pour l’efficacité énergétique d’Hydro-Québec est demandée. Bien sûr, de nombreux organismes publient des guides de bonnes pratiques pour sensibiliser leurs membres à bâtir mieux, mais chacun travaille dans son coin et l’ensemble est disparate. résultat : au Québec, la construction durable reste l’exception alors qu’elle devrait être la règle.

Inquiétant donc que la consommation de ressources de demain dépende précisément de ce que nous construisons aujourd’hui. À ce  rythme, nous allons mettre des années à inverser les tendances dramatiques telles que l’augmentation annuelle de 1 % de la consommation d’énergie ou l’utilisation résidentielle quotidienne de 401 litres d’eau par Québécois contre 327 litres en moyenne au Canada, l’un des pays les plus dépensiers dans le monde. les données concernant la protection des milieux humides, boisés, terres agricoles, etc., ne sont pas plus encourageantes.

Parfois, il faut savoir prendre des mesures déterminantes, c’est-à-dire se contraindre plutôt que se contenter d’informer. Ce n’est pas être masochiste : un cadre bâti durable est plus sain, confortable et économique. Il améliore le bien-être individuel et collectif.

La plupart des pays occidentaux sont engagés depuis des années dans un resserrement des réglementations visant la construction de bâtiments plus durables.  les politiques et le gouvernement doivent prendre leurs responsabilités. les normes en efficacité énergétique, par exemple, n’ont pas évolué depuis 1983 et la révision attendue à court terme ne concerne que le petit bâtiment. Pour le grand bâtiment, il faut attendre encore. C’est inacceptable. 

On comprend qu’il ne soit jamais gratifiant d’imposer une réglementation plus stricte ou de mener des études techniques pour appuyer la prise de décision. Pourtant, quand il s’agit de réagir à des accidents médiatisés, le gouvernement sait intervenir vite pour édicter de nouvelles règles. Pensons au Code de sécurité en cours de modification par la régie du bâtiment. on ne peut que s’en réjouir, tout en se désolant du fait que la durabilité du cadre bâti ne bénéficie pas de la même attention.  évidemment, les statistiques de consommation d’eau ou d’énergie sont moins spectaculaires qu’un effondrement d’immeuble. Ce devrait pourtant être une priorité et il va bien falloir s’en occuper si on veut tenir nos engagements internationaux. Espérons que le courage politique finira par s’imposer.

En tant qu’architectes, nous devons passer à la vitesse supérieure et sortir de notre zone de confort. Certains bâtiments médiocres d’un point de vue environnemental ne devraient plus être construits. Certains développements urbains dépassés ne devraient plus voir le jour. Il n’est plus question de prendre pour excuse un client frileux, un budget insuffisant ou une mauvaise planification urbaine. Il faut retrousser nos manches, pousser le client au-delà de ses a priori, être créatif avec les budgets et questionner sans relâche élus et responsables. Cela fait partie intégrante de notre travail.

Et tout ça ne suffira pas. nous allons devoir penser autrement. Décloisonner, travailler avec d’autres professionnels, penser cycle de vie et même faire évoluer nos modes de vie. Gageons que, face à ces beaux défis, nous allons nous découvrir chacun et ensemble des talents insoupçonnés !