Esquisses, vol. 21, no 2, été 2010

ÉditorialFaire feu de tout bois

André Bourassa

J’ai eu l’occasion d’intervenir plusieurs fois, notamment devant le Sénat, sur le sujet du bois en construction. Au Québec plus qu’ailleurs, si on considère notre histoire et notre territoire, le bois doit tenir la place qui lui revient dans le bâti. J’oserais même dire, dans le respect de notre mission de protection du public, qu’il devrait prendre une place beaucoup plus importante.

Certains vont rétorquer que le bois fait déjà partie de notre culture constructive. Oui, mais il faut aller plus loin. La crise qui sévit dans cette industrie nous offre une occasion de faire mieux, dans une perspective de qualité du bâti et de bien-être des usagers. Les efforts dans les domaines public ou commercial sont louables et ils permettront, à court terme, d’améliorer la visibilité du matériau et de créer des projets exemplaires. Toutefois, le résidentiel ne doit pas être oublié.

Dans tous les cas, le volume de bois consommé pourrait être bien supérieur et les pouvoirs publics pourraient faire leur part. Songeons par exemple à la loi française. Depuis 2005, elle impose l’utilisation d’une quantité minimum de bois dans toute nouvelle construction, quelle qu’elle soit. Cette législation vient de changer, et impose maintenant une quantité 10 fois plus grande de bois dans le secteur résidentiel. Ainsi, au terme d’une période de transition, tout immeuble d’habitation devra incorporer 35 décimètres cubes de bois par mètre carré de surface au sol. La Colombie-Britannique s’est aussi dotée d’une loi obligeant architectes et ingénieurs à inclure le bois dans certains types de constructions. Voilà une avenue à considérer quand on sait que, loin de brimer les architectes, ce genre de contraintes stimule généralement leur créativité. J’en veux pour preuve les réalisations récentes de nos collègues européens. Tout n’est pas idéal dans cette production, mais le raffinement et l’inventivité sont souvent au rendez-vous.

Cela dit, si l’on en reste à l’utilisation actuelle, qui se limite à peu près aux traditionnels «deux par quatre», le bois aura tôt fait de disparaître. Nous avons tendance à associer le bois à une image passéiste, à un style démodé, particulièrement dans l’habitat. Or, quand on va faire un tour du côté des pays scandinaves ou germaniques, on constate que le matériau est utilisé dans une esthétique renouvelée, un design contemporain. C’est un aspect qu’il ne faut pas négliger si on veut séduire les nouvelles générations. Au-delà de nos frontières, le bois est aussi perçu comme un matériau de «haute technologie» auquel l’innovation a su donner un nouvel élan. Pensons aux isolants en laine de bois, aux panneaux structuraux alvéolés ou encore aux robustes murs et planchers structuraux en lamellé-collé. Ces produits permettent des utilisations diverses et pointues.

L’industrie du Québec, qui cherche des solutions de rechange à la fabrication de pâtes et papiers, devrait s’y intéresser davantage et mener ses propres recherches. Si l’on veut utiliser le bois à son plein potentiel en construction, il faut en effet développer un marché de produits manufacturés de troisième génération qui auront plus de valeur ajoutée, seront diffusés largement et offerts à coût raisonnable. Notre compétitivité sur les marchés internationaux dépend de notre capacité à proposer de telles innovations, car les produits d’avant-garde foisonnent sur les marchés européens. Achèteriez-vous un modèle de voiture datant de 1980?

Parallèlement à la recherche appliquée, la recherche fondamentale doit s’activer. Les caractéristiques techniques du bois, prometteuses, sont encore mal connues. Elles doivent être précisées et diffusées, qu’il s’agisse de masse thermique, de valeur isolante ou de combustibilité. Il faut aussi explorer davantage la préfabrication. Avec notre climat, il est essentiel que l’industrie s’adapte et bannisse les chantiers dégoulinants sous les orages de fins de semaine.

Rappelons enfin la principale raison pour laquelle il faut favoriser l’usage du bois : il s’agit d’une ressource renouvelable quand elle provient de forêts gérées de façon responsable. Le bois est écologique à d’autres points de vue : bien utilisé, il permet de construire des bâtiments d’une grande efficacité énergétique et, par son caractère hygroscopique, il aide à stabiliser le taux d’humidité des habitations. Il est aussi facilement réutilisable et recyclable, à condition d’éviter l’assemblage multimatériaux (bois, polyéthylène, polystyrène, fibre de verre, etc.), trop fréquent. C’est un atout quand les enjeux liés aux cycles de vie du bâtiment et des matériaux prennent de l’ampleur.

Si le bois présente un avantage certain, encore faut-il que les traitements et produits de finition soient choisis judicieusement. Là aussi, il reste du chemin à faire : en Europe, certaines essences sont laissées brutes et prennent avec le temps une patine qui ne gêne personne. Vu d’ici, on pourrait presque parler d’une petite révolution…