Esquisses, vol. 26, no 2, été 2015

ChroniqueDeux autres

Pierre Frisko* pfrisko@gmail.com

 

Je rêvassais un peu sous la douche, tout concentré à me savonner, quand ma petite radio à l’épreuve de l’eau m’a brusquement sorti de mes rêveries.

On abordait le fascinant sujet du Quinze40, le nouveau projet à numéros des créatifs qui ont commis le célèbre DIX30. L’invité était un de ces experts en tout qui déversent leur sagesse à la louche sur les ondes de la radio publique. À l’écouter, le débat était déjà terminé.

L’argument massue : il y a un marché pour ça. Et si le mégacentre n’est pas construit au centre-ville, il sera construit en banlieue et les consommateurs iront là où sont les magasins construits autour des piscines à vagues.

Ah, le marché a parlé. Comme disait l’autre : It’s the economy, stupid!

Et si ce n’était pas suffisant, il nous a rappelé que c’est la réalité nord-américaine de tout faire en voiture, et que, pour ça, il n’y a que les centres d’achat.

La rue Sainte-Catherine, c’est tout juste bon pour les touristes et les gens qui travaillent dans le coin.

Bref, pour concurrencer la banlieue, il faut faire comme la banlieue.

Ce n’est pas la première fois qu’on utilise ce type d’arguments pour aménager la ville à la manière des banlieues. À Québec, Lebourgneuf a été conçu comme ça. Pour s’y balader à pied, il faut être un brin cinglé, ou maso.

À Montréal, même si une poignée d’illuminés s’imaginent que le Plateau et le Mile End s’étendent d’une pointe de l’île à l’autre, le portrait est tout autre. À l’est comme à l’ouest, on a érigé des kilomètres de quartiers-dortoirs, traversés par des kilomètres de routes pour permettre à tout ce beau monde de se déplacer entre les pôles d’activités.

Travaille à Dorval. Consomme à Place Versailles. Habite à Rivière-des-Prairies. Stationnement, bouchon, bouchon, stationnement.

Ça peut bien donner envie de magasiner dans une piscine à vagues.

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Il ne faudrait tout de même pas noircir le portrait. Le promoteur, après tout, est pétri de bonnes intentions. Flanqué de quelques fleurs en plastique, il a fièrement annoncé que son projet sera recouvert d’un toit vert.

Mieux, le complexe sera axé autour du piéton. On l’aime tellement, le piéton, qu’on lui offrira la possibilité de venir en voiture et d’utiliser l’une des 8000 places de stationnement.

Le promoteur a aussi eu une pensée pour les laissés pour compte qui doivent s’en remettre aux transports en commun : il a prévu construire une passerelle au-dessus de l’autoroute Décarie pour donner accès au métro. Lyrique, il a parlé de « geste architectural important » en évoquant le High Line de New York.

Avec un peu de chance, il ajoutera un deux pour un sur les vagues le lundi matin sur présentation d’un ticket de métro.

Et vous, les rêveurs qui cognez des clous dans le fond de la salle, prière de vous raccrocher à la réalité : nous sommes ici en Amérique du Nord, continent où l’on magasine en voiture tout en rêvant sur quatre roues.

Montréal ne peut échapper à cette réalité.

C’est joli un plan métropolitain d’aménagement et de développement, mais il y a toujours bien des limites à vouloir changer le monde.

Si on voulait faire comme les Européens, avec leur mixité et tout, est-ce que ça valait vraiment la peine de traverser l’Atlantique ?

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Revenons plutôt à New York.

La mégalopole qui représente la ville de commerce par excellence, alors que ses centres commerciaux sont tout simplement minuscules. Et il faut probablement se rendre quelque part dans le New Jersey avant de rencontrer le moindre centre de divertissement à vagues ou à vapeur.

Pire, elle a transformé Times Square, ce temple commercial, en y évacuant la circulation automobile : la chaussée y est désormais occupée par les piétons, au grand plaisir des commerçants. Oui, des commerçants. Ceux-là mêmes qui s’opposaient farouchement au projet du maire Bloomberg en 2009.

Arrogante, New York : elle a refusé un centre des congrès jumelé à un stade de football, vers la fin des années 2000, notamment parce que les habitants du quartier d’accueil n’en voulaient pas.

Une seule conclusion s’impose : New York n’est pas une ville nord-américaine.

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Restons dans le surréalisme.

L’expert en tout rencontre le promoteur.

— Dites donc, on ne se serait pas déjà rencontrés à New York ?

— Impossible !

— Et pourquoi donc ?

— Parce que je n’y suis jamais allé.

— Au fait, moi non plus. Ça devait être
deux autres !*

*Adaptation libre d’une histoire tirée de Sublimes paroles et idioties de
Nasr Eddin Hodja

Les propos contenus dans cette chronique ne représentent pas la position de l’OAQ. Ils n’engagent que son auteur.

En en-tête : Times Square, New York. Photo: NYCDOT