Esquisses, vol. 26, no 2, été 2015

ÉditorialPrendre sa place

Nathalie Dion, présidente, Ordre des architectes du Québec

On ne va pas se conter des histoires : les architectes sont plutôt discrets dans le secteur de l’habitation. Quand ils sont présents – notamment dans la construction de condos –, on a l’impression d’une contribution modeste.

Plusieurs raisons – d’ordre historique, économique, législatif, etc. – peuvent expliquer le phénomène. Toutefois, faisant écho à notre dossier, j’irais même plus loin : la société n’est peut-être pas convaincue de la plus-value qu’apportent les architectes. Dès lors, à l’exception de quelques tours où une signature architecturale est recherchée, on fait appel à eux seulement parce que la loi l’oblige, sans leur laisser de marge de manœuvre.

Pourtant, on pourrait mentionner de belles expériences, à petite échelle au Québec et à plus grande échelle ailleurs, qui démontrent qu’une habitation bien conçue améliore la qualité de vie. Les architectes québécois pourraient s’en inspirer pour essayer de faire évoluer les projets des promoteurs, qui ne se questionnent pas toujours sur les besoins des usagers et la qualité du produit. Ils pourraient demander, par exemple, « pourquoi des balcons au-delà du huitième étage s’ils sont inutilisés ? » ou « pourquoi seulement des logements d’une et deux chambres ? » Après tout, ils sont formés pour prévoir les besoins et voir à long terme, en plus d’être portés sur l’innovation et la résolution de problèmes complexes. Cela dit, j’estime que cette recherche de qualité est la responsabilité de tous les acteurs concernés face aux futurs occupants, qu’ils soient des propriétaires ou des locataires, ou même face aux passants qui fréquentent le quartier.

Comment démontrer que le travail de l’architecte peut être bénéfique ? Je vais donner deux pistes, parmi d’autres. La première : organiser des concours d’architecture pour les logements sociaux ou les résidences étudiantes, comme cela se fait dans d’autres pays. Cela présente l’avantage – tout en produisant des logements de meilleure qualité – de stimuler l’innovation et d’aiguillonner le secteur privé.

Car les contraintes font cheminer les professionnels, qu’il s’agisse des budgets stricts et des exigences relatives aux logements sociaux, ou des objectifs de densification et de mixité des municipalités. Nul doute que des normes plus sévères sur l’efficacité énergétique ou des obligations en matière d’accessibilité et d’adaptabilité des logements aideraient aussi à progresser.

Il ne s’agit pas de promouvoir l’innovation pour l’innovation. Parfois, on aurait même intérêt à revenir à des principes oubliés. Je pense à la ventilation naturelle, que permettent les logements traversants, à l’exposition adéquate des pièces en fonction de l’implantation du bâtiment et à l’intimité des occupants grâce aux entrées séparées.

La deuxième piste : une politique nationale de l’architecture (PNA). Elle permettrait de remédier au manque de planification, à l’échelle du territoire ou des quartiers. Cela implique de réfléchir à la mixité des usages et des populations, dans une vision à moyen terme, en fonction des tendances démographiques et du type d’environnement bâti que nous souhaitons collectivement. Une PNA mettrait aussi l’accent sur la qualité de conception et de construction, et sur les moyens dont il faut se doter pour y parvenir. L’objectif d’une PNA est bien sûr d’améliorer l’ensemble du cadre bâti, mais l’habitat en représente une bonne partie.

Je remarque que l’habitation concentre des enjeux et des difficultés auxquels les architectes sont confrontés dans leur pratique en général. Par exemple, le lien avec le propriétaire ou l’occupant final est souvent brisé, comme dans un partenariat public-privé ou un projet clés en main. Dans la plupart des projets résidentiels où il intervient, le concepteur fait affaire avec un promoteur
qui sert de filtre et impose sa vision des besoins. Il est pourtant possible de concevoir du multirésidentiel en lien direct avec les usagers. C’est ce que vise l’autopromotion, une voie prometteuse, mais encore marginale au Québec.

Autre exemple : l’absence de surveillance de chantier par les professionnels, architectes et ingénieurs. Si on y remédiait – en adoptant le projet de nouvelle Loi sur les architectes –, La facture consacrerait moins d’émissions aux malfaçons dans les copropriétés !

 

J’incite les architectes à faire preuve d’audace. Cela ne nécessite pas des gestes grandioses, mais des actions discrètes et pertinentes, montrant hors de tout doute que leur intervention est bénéfique et rentable. Attention, il ne s’agit pas d’un objectif corporatiste, mais sociétal : faire progresser le parc d’habitations. Les architectes doivent conquérir ce secteur, un projet à la fois.