Esquisses, vol. 26, no 2, été 2015

Fin de carrièreConçus pour durer

La longévité sied bien aux architectes : au Québec, un sur sept a plus de 65 ans. Coup d’œil sur ce qui garde alerte dans la profession. 

Rémi Leroux 

Michel-Ange avait donné le ton. Décédé en 1564 à l’âge de 88 ans, le sculpteur, peintre et architecte italien a vécu bien plus longtemps que la majorité de ses contemporains. Six jours avant sa mort, d’ailleurs, il sculptait encore. Dans les siècles qui ont suivi, les exemples de bâtisseurs ayant fait preuve d’une longévité professionnelle peu commune se sont multipliés. Oscar Niemeyer (décédé à 104 ans), Philip Johnson (mort à 98 ans) ou encore Frank Lloyd Wright (mort à 91 ans) sont sans aucun doute parmi les plus célèbres. Au Québec, l’un des membres de l’Ordre des architectes exerce pour sa part depuis... 1945. Parmi ses confrères, les « 65 ans et plus » forment d’ailleurs le groupe le plus important : au nombre de 512, dont 140 ont plus de 70 ans, ils constituent 14 % de l’effectif de l’OAQ. Les architectes, comme on le dit parfois des écrivains, sont-ils des créateurs insatiables dont le talent – ou le génie – ne cesse jamais de s’exprimer ? 

 

Sens et utilité

Jacqueline Codsi, psychologue du travail chez Optimum Talent, tempère cette vision romantique. Après tout, les architectes ne sont pas les seuls à travailler jusqu’à un âge avancé : « On vit de plus en plus vieux, on maintient une meilleure santé qu’avant, et de nombreuses professions comptent aujourd’hui des aînés dans leurs rangs. Nous vivons par ailleurs dans une société qui a de plus en plus besoin de gens actifs, même à un âge plus avancé. » 

Autant d’aspects qui, précise la psychologue, ont un effet sur les différents stades de la vie professionnelle : « Soixante-cinq ans ne correspond plus à la fin de carrière parce qu’à cet âge, notre besoin de nous réaliser et de nous sentir utiles est encore très présent. » 

Michel Languedoc, 70 ans et architecte de la firme Ædifica, confirme que « le mot retraite ne fait pas partie de son dictionnaire » : « Je suis encore sollicité, aussi bien par la clientèle que par l’équipe avec laquelle je travaille. Les jeunes qui m’entourent me mettent souvent au défi et c’est très stimulant. Pourquoi devrais-je m’arrêter ? » À 79 ans, Paul-André Tétreault, ancien président de l’Ordre des architectes, a aussi l’architecture chevillée au corps. « J’aurais pu prendre ma retraite et me reposer, reconnaît-il, mais ce n’était pas dans mon tempérament. » 

 

Adapter sa pratique 

Depuis son départ d’un grand cabinet, en 2005, Paul-André Tétreault travaille seul ou avec de petits groupes de deux ou trois architectes qui, comme lui, offrent des services d’expertise. « Il y a de l’ouvrage en architecture, c’est inimaginable. »  

En vieillissant, de nombreux architectes réorientent leur carrière pour ne plus avoir à gérer certains aspects du métier. « Diriger une trop grosse équipe peut devenir un poids, analyse Jacqueline Codsi. Certains ne veulent plus endosser le rôle d’entrepreneur principal. Ils n’ont plus rien à prouver de ce côté-là. Alors, ils se projettent dans de nouvelles réalisations correspondant davantage à leurs aspirations : faire de la consultation, devenir mentor ou faire du bénévolat, par exemple. » ‘ 

Cela implique pour eux de suivre l’évolution de la pratique, ainsi que d’adapter leurs façons de faire. Au fil des ans, Michel Languedoc a ainsi acquis de nouvelles compétences. « J’ai approfondi certains côtés de ma pratique en ce qui a trait aux aspects déontologiques et aux modes de financement, et on fait désormais appel à moi pour ces expertises. » 

 

Quel héritage ? 

« Mais plus on avance en âge, plus l’aspect du legs est important, poursuit la psychologue. “Quelle empreinte vais-je laisser ?” est une interrogation qui revient souvent. » Même s’ils vivent et travaillent longtemps, les architectes ne sont pas immortels. La question de la relève se pose inévitablement. 

Louise Amiot et Suzanne Bergeron, de la firme Amiot Bergeron Architecture et design urbain, à Québec, ont pris conscience de cette réalité en 2014, quand trois associés avec lesquels elles travaillaient en consortium ont pris leur retraite. « Ils étaient de 10 ans nos aînés, explique Suzanne Bergeron. Nous avons alors réalisé notre statut d’architectes d’expérience. Nous devions désormais assumer les rôles de chargées de projet, de chargées de conception et de patrons. Cette situation nous est apparue comme un fait accompli. Nous n’y avions pas réfléchi. » Âgées de 60 ans, les deux associées n’envisagent pas encore la retraite, mais cette prise de conscience les a amenées à considérer l’héritage intellectuel qu’elles légueront à leurs jeunes collègues. 

C’est ainsi qu’elles ont pris la décision de déménager leur bureau : « Le bâtiment de la côte Dinan où nous avions créé la firme était très – et sans doute trop – associé à nos deux noms, explique Suzanne Bergeron. Nous nous sommes demandé comment des jeunes allaient pouvoir s’identifier à ce bâtiment. » En se relocalisant dans la Grande Allée, toujours à Québec, les deux associées invitaient la relève à s’approprier le nouvel atelier. 

Chez Ædifica, le transfert de la gestion et de l’administration aux plus jeunes est un processus à l’œuvre depuis plusieurs années. Les associés principaux cèdent progressivement non seulement leurs responsabilités, mais également leurs parts dans la société : « Je ne serai bientôt plus actionnaire, explique Michel Languedoc. C’est désormais aux jeunes de poursuivre ce que nous avons semé pour devenir les garants de l’identité et de la culture de l’entreprise. » 

Si les architectes vieillissent, « la vision, elle, n’a pas d’âge », estime Suzanne Bergeron. D’une certaine manière, c’est ce qui permet d’« accepter que soit réalisé par d’autres ce que tu as défendu il y a 20 ans et qui n’était resté qu’à l’état d’esquisse ». L’ego qui s’efface pour laisser place à la grandeur de l’œuvre, c’est un peu ça, la sagesse.  

Maison de verre (new Canaan, Connecticut), Philip Johnson.<br \>Photo : Mark B. Schlemmer

La retraite, malgré tout 

L’architecte qui prend sa retraite doit aviser l’OAQ de l’option qu’il choisit parmi les suivantes :     

demeurer membre de l’Ordre tout en étant à la retraite; 
ne plus être membre de l’Ordre et suivre les procédures de cessation définitive d’exercice. 

L’architecte qui choisit la première option verra sa cotisation annuelle réduite de 75 % ou de 90 %, selon son âge ou le nombre d’années de pratique. Dans ce cas, il conserve son titre, bénéficie des régimes collectifs d’assurance offerts aux membres de l’Ordre, vote aux assemblées de l’OAQ et peut faire partie d’un de ses comités. Il peut également accompagner un futur architecte à titre de mentor. Notez qu’on ne peut ni bénéficier de la réduction de la cotisation ni utiliser le titre d’« architecte retraité » si l’on travaille toujours, que ce soit en architecture ou dans tout autre domaine.

Le retraité qui choisit la deuxième option n’a plus à payer la cotisation annuelle, mais il lui est interdit de porter le titre professionnel d’architecte, de se désigner comme architecte et de pratiquer la profession. Cela met fin à son admissibilité à tous les régimes offerts aux membres inscrits au tableau de l’Ordre.

Qu’il opte pour le statut de membre retraité ou pour la cessation définitive d’exercice, l’architecte qui met un terme à sa carrière doit communiquer avec le Fonds des architectes pour ajuster sa police d’assurance responsabilité professionnelle. « Il peut bénéficier d’une assurance pour tous les services professionnels qu’il a rendus au cours de sa pratique, de façon indéfinie, tant et aussi longtemps que le fonds d’assurance existera, et ce, sans coût additionnel », précise Marie-Chantal Thouin, directrice générale du Fonds. 

L’OAQ rappelle par ailleurs que « toute personne qui utilise le titre d’architecte ou pose des actes professionnels réservés aux architectes alors qu’elle n’est pas inscrite au tableau de l’Ordre est passible d’une poursuite pour exercice illégal ou usurpation de titre ». Consultez la page Les formalités pour plus de renseignements.