Esquisses, vol. 26, no 2, été 2015

PNA à CopenhagueUne place au soleil

En matière de politique de l’architecture, Copenhague est un laboratoire et une source d’inspiration pour tout le Danemark, et n’ayons pas peur des mots, pour le reste du monde.

Christine Lanthier 

La vie urbaine doit être considérée avant l’espace urbain et l’espace urbain, avant les bâtiments. » Voilà le genre d’énoncé pour le moins audacieux qui figure dans la politique de l’architecture de la Ville de Copenhague.

Si le Danemark dispose d’une politique de l’architecture depuis 2007 (voir « Faire des petits », p. 25), sa capitale, elle, possède de nombreux acquis en la matière. Après tout, elle est l’une des premières villes au monde à avoir redonné une rue aux piétons, en 1962. Puis, dans les années 1990, le déclin de ses activités industrielles l’a poussée à se transformer en havre de convivialité durable, question d’attirer les travailleurs du savoir et leurs familles, les entreprises et les touristes.

Cette métamorphose se fonde sur des études montrant que la sécurité, l’échelle humaine et le plaisir sont les conditions essentielles à l’apparition de la vie « entre les maisons », pour paraphraser le titre de l’essai de l’architecte et urbaniste Jan Gehl, Livet mellem husene (Life Between Buildings en version anglaise).

« Nous voulons faire sortir les gens, pour qu’ils participent à la vie urbaine et prennent conscience des différents groupes qui se côtoient dans la ville », confirme Tina Saaby, architecte en chef à la Ville de Copenhague. En pratique, cela se traduit, par exemple, par des analyses d’ensoleillement en amont des projets d’aménagement, pour délimiter des endroits, notamment des zones piétonnières, où il fera bon passer du temps en plein air.

Cette préoccupation trouve écho dans la règlementation, poursuit Tina Saaby. « Quand nous concevons un plan local d’aménagement, par exemple, nous appliquons un règlement selon lequel 75 % des rez-de-chaussée doivent être transparents, pour permettre le contact visuel entre les personnes à l’intérieur et celles à l’extérieur des bâtiments. La ville s’en trouve ainsi plus sécuritaire pour les piétons. »

Quartier nordhavnen, Copenhague (Danemark), COBE, Sleth, Polyform, Rambøll

Un langage commun

La Ville a structuré sa vision au cours des années 2000 dans un plan d’action qui mettait de l’avant la mixité fonctionnelle des bâtiments, l’intégration du neuf à l’ancien, un meilleur accès à l’eau et aux espaces verts, de même que le retrait progressif de l’automobile au profit du vélo et de la marche. Dans la foulée, son expertise a été mise à profit pour élaborer la première politique nationale de l’architecture du pays. Deux ans plus tard, la Ville publiait A Metropolis for People (Une métropole pour les gens), sorte de manifeste émanant du service technique et environnemental, qui affirmait la volonté de Copenhague de devenir la ville au monde où il fait le mieux vivre. Son actuelle politique de l’architecture, publiée en 2010, en est le prolongement.

Intitulée Copenhagen, City of Architecture (Copenhague, ville d’architecture), cette dernière sert à orienter les discussions sur l’évolution de la ville, précise Tina Saaby. « Elle propose un langage commun pour parler d’architecture. »

La politique incite, par exemple, à considérer le lien entre les bâtiments et l’extérieur. « Nous, les administrateurs municipaux, en faisons un sujet de dialogue pour chaque projet, afin de déterminer l’apport du bâtiment à la ville. Nos élus demandent que nous ayons une ville ouverte et invitante. Nous ne voulons pas de clôtures autour des immeubles. »

Le même souci d’harmonie prévaut pour les projets en hauteur. « Nous avons peu de gratte-ciel à Copenhague, mais nous veillons à ce qu’ils s’intègrent à l’environnement urbain de manière à en favoriser la qualité. Comme ces immeubles génèrent des microclimats, les questions de l’ensoleillement et des vents demeurent très importantes. Et bien sûr, nous sommes conscients du besoin d’adapter tout gratte-ciel aux caractéristiques de son quartier. Son esthétique et ses détails sont également pris en considération. » ‘

On s’imagine bien que des promoteurs près de leurs sous puissent s’objecter à certaines pratiques prônées par la Ville. Or, justement, « notre politique de l’architecture sert à amorcer la discussion avec eux. Cela nous permet par exemple de suggérer qu’une partie d’un projet s’intègre à l’espace public », affirme Tina Saaby, ajoutant que l’objectif n’est pas de contraindre, mais d’orienter. « Certaines politiques de l’architecture formulent des lignes directrices très précises. C’est une façon de faire. Nous avons délibérément choisi de ne pas être précis. Au lieu de règles strictes, nous avons préféré énoncer des valeurs et des manières d’amorcer les discussions. » 

Outre des chapitres sur le caractère de la ville, l’aménagement urbain et les bâtiments, la politique comprend justement un chapitre sur les processus entourant la genèse des projets. « Toute commande architecturale devrait être abordée selon plusieurs points de vue, y lit-on. On peut y parvenir par l’entremise de concours ou, dans certains cas, d’ateliers publics ou sur invitation. Ces ateliers peuvent inclure des élus, des comités locaux, des résidents et des usagers. Dans chaque cas, la Ville évalue quel format de concours ou quel processus créatif est le plus approprié. »

Krøyers Plads, Copenhague (Danemark), CoBe et Vilhelm Lauritzen Architects

Au-delà du design

L’application de cette politique est-elle rentable ? « Des recherches que nous avons menées en collaboration avec l’État et d’autres villes ont montré que des éléments telles la mixité fonctionnelle et la proximité des espaces verts entraînent une hausse de la valeur des propriétés », indique Tina Saaby. En fait, c’est surtout la réputation de Copenhague qui en bénéficie. « Partout dans le monde, on parle de notre design et de notre souci pour l’architecture de qualité. »

Informée du projet de l’OAQ de doter le Québec d’une politique nationale de l’architecture, notre interlocutrice y va de quelques conseils. Bien évidemment, une telle politique doit rester connectée au territoire visé et aux gens qui y vivent, quitte à faire l’objet de mises à jour à mesure que la société évolue. Mais surtout, « il faut aller au-delà du design. Une politique de l’architecture devrait encadrer les discussions sur les processus, par exemple, comment sont tenus les concours et pourquoi; comment on invite les gens à dialoguer en amont des projets; comment une ville peut agir comme facilitatrice du développement et pas seulement comme émettrice de permis. La qualité architecturale est de plus en plus tributaire de ces enjeux ». 

 

À bon port

Nordhavn, ou Nordhavnen est ce quartier à l’avant-garde des pratiques de développement durable, en chantier à quatre kilomètres du centre-ville de Copenhague.

Mis en œuvre par une entreprise détenue conjointement par la Ville et l’État, il vise à juguler l’accroissement rapide de la population de la capitale. Plutôt que de succomber à la tentation de l’étalement, cette dernière a choisi de se densifier en convertissant un terminal portuaire en un espace urbain de qualité optimale qui devrait accueillir 40 000 habitants et autant de travailleurs. La construction, amorcée en 2011, suit un plan d’aménagement né d’un concours international, lui-même issu de consultations publiques.

L’objectif : que les déplacements entre les habitations, les commerces, les lieux de travail ou les circuits de transport en commun ne prennent pas plus de cinq minutes à pied. La circulation automobile sera tolérée, mais découragée par des voies non rectilignes et des espaces de stationnement restreints. Quant au métro, il sera déjà en service au moment où les habitants emménageront. Et pour joindre l’agréable à l’utile, un réseau de canaux et de bassins rendra l’accès à l’eau omniprésent, que ce soit pour la baignade ou la navigation de plaisance.

Le quartier ainsi que la plupart de ses bâtiments se conformeront à la certification environnementale allemande DGNB, réputée encore plus exigeante que LEED. En principe, tout le bâti devrait être alimenté par des énergies renouvelables (solaire, éolien, géothermie) et les immeubles commerciaux devraient partager un système de chauffage et de climatisation centralisé. Hélas, il faut probablement parler danois pour y habiter.

www.nordhavnen.dk