Esquisses, vol. 26, no 2, été 2015

Recyclage des bâtimentsEspérance de vies

Aux antipodes de la « rénovation bulldozer » des années 1970, le recyclage de bâtiments existants est de plus en plus considéré comme une option intéressante en Europe. Dans la foulée, les architectes sont appelés à redéfinir leur rôle.

Leslie Doumerc

Lorsqu’il a dessiné l’usine de tri postal de Nancy, en 1969, l’architecte français Claude Prouvé savait qu’avec le progrès technique, l’usage de ce bâtiment industriel deviendrait vite obsolète. Il a donc anticipé toute une série de petits détails pour qu’on puisse aisément le transformer. Bien vu, car après un débat passionné sur sa destruction, le bâtiment a trouvé une nouvelle vie en tant que centre de congrès en 2013. Marc Barani, l’architecte responsable de cette ambitieuse reconquête, a enveloppé le bâtiment de verre pour permettre un meilleur contact avec le public, tout en prenant soin de conserver une certaine polyvalence à l’intérieur afin d’accueillir les besoins futurs. En pensant d’entrée de jeu à la mutabilité de leurs œuvres, ces architectes leur ont ainsi assuré une meilleure « espérance de vie » !

Il y a une logique évidente à se réapproprier le patrimoine construit. C’est d’abord un souci de contrer l’étalement urbain. Ensuite, l’opération est souvent moins onéreuse qu’une démolition suivie d’une reconstruction, qui nécessite par ailleurs davantage de ressources. « Le durable, c’est le transformable », résume Christian de Portzamparc dans l’ouvrage collectif Un bâtiment, combien de vies?, qui présente 72 projets de transformation de bâtiments en Europe.

La démarche permet-elle à l’architecte de déployer toute sa palette de talents ? L’exposition à l’origine du livre, présentée à la Cité de l’architecture et du patrimoine à Paris jusqu’en septembre 2015, a justement pour enjeu de le démontrer. On y affirme que ce type de rénovation peut se révéler un acte de création à part entière et n’a pas à se limiter à une simple mise aux normes. Car lorsqu’on parle de recyclage, il ne s’agit pas de restaurer un immeuble, mais bien de le transformer pour qu’il réponde à d’autres usages. Exactement comme la bouteille de plastique qui servirait à fabriquer une chaise ou une porte de voiture.

 

 

La Remunta (ancienne écurie militaire, avant sa conversion en école maternelle), L’Hospitalet (espagne).<br \>Photo: Marcela Grassi

Enrichir le « déjà-là »

Profiter du bâti existant, c’est tout à fait le credo de l’architecte espagnol Jordi Badia qui se spécialise dans la réhabilitation de bâtiment anciens, notamment à Barcelone et dans le reste de la Catalogne. Pour lui, la tâche d’un architecte n’est qu’un grain de sable dans la construction d’une ville : « Notre action ne sera ni la dernière ni la plus importante, pense-t-il. La meilleure attitude à avoir aujourd’hui est d’apporter sa pierre à l’édifice sans essayer de finir le processus. » Comment ? Jordi Badia met en garde contre la tentation d’imiter l’architecture existante ou de séparer le nouveau de l’ancien. Il s’agit plutôt de trouver des solutions audacieuses qui permettent de conserver les éléments les plus marquants en y insérant une touche contemporaine.

Cette théorie, il l’a tout récemment mise en pratique dans le projet de la Remunta, au sud-ouest de Barcelone, où il a transformé une ancienne écurie militaire en école maternelle : les anciens box pour chevaux sont convertis en fenêtres, tandis qu’un cube de verre accueillant un espace collectif prolonge le bâtiment existant. Un peu comme dans une greffe botanique, les éléments nouveaux se mélangent aux anciens pour former un même ensemble.

Cet attachement à la continuité entre l’architecture et le lieu permet de partir à la reconquête du banal. Plus question d’épater la galerie avec un bâtiment « signature » ! Dans ce processus, ce n’est pas l’esthétique, mais la réutilisation de l’existant qui devient la base du projet architectural, de la gare à la prison, de l’église au marché couvert, du château d’eau à la tour de bureaux, et ainsi de suite.

Mais la marge de manœuvre d’une transformation peut être restreinte, surtout quand le banal s’avère plus précieux que prévu. La restructuration de la Poste du Louvre, en plein cœur de Paris, a semé la zizanie au sein des professionnels du milieu. Il s’agissait de recycler ce site industriel de 35 000 m2, conçu par l’architecte Julien Guadet au 19e siècle, en un îlot urbain à vocation publique et administrative. Dans les plans qui lui ont permis de remporter le concours, en 2012, l’architecte Dominique Perrault avait prévu de vider largement le cœur de l’îlot pour laisser place à un parc intérieur ouvert sur le quartier. Gros hic : cet évidement a pour corollaire le démantèlement des nefs métalliques, énormes armatures en fer conçues pour soutenir le bâtiment et considérées par les historiens comme de véritables joyaux architecturaux. Alors que l’association Paris historique crie au scandale politique, les partisans du projet arguent qu’à force d’être rétif à tout changement, on ne fait qu’embaumer les villes. Si, au final, ces derniers ont eu gain de cause, cette bisbille souligne à quel point transformer un bâtiment, c’est prendre parti.

La médiathèque André-Malraux (ancien bâtiment portuaire), strasbourg (France), Jean-Marc ibos Myrto Vitart architectes.<br \>Photo: Philippe Ruault

Anticiper sans brusquer

Dominique Perrault admet qu’il n’est pas plus évident de se positionner quand les bâtiments ne changent pas radicalement de fonction, mais doivent s’adapter à une nouvelle donne technologique ou politique. Le cas de la Cour de justice de l’Union européenne, sur lequel il planche depuis 1996, l’illustre bien. Juché sur un plateau de 7,5 ha qui domine la ville de Luxembourg, ce site doit être repensé au fur et à mesure que l’Union européenne s’élargit. La mission de l’architecte consistait à tripler la surface de travail (de 50 000 à 150 000 m2) pour anticiper le passage de 15 à 28 États membres, tout en préservant l’unité d’un ensemble qui avait déjà été étendu à trois reprises depuis sa construction, en 1972. Et cela, sans désincarner ce lieu abritant une institution à la légitimité encore fragile et auquel le personnel est très attaché, tout en s’assurant que le site puisse évoluer ! L’architecte a résolu l’équation en désossant une partie du bâtiment d’origine en acier Corten pour se donner la possibilité de multiplier les salles d’audience et de former un anneau logeant les bureaux des juges, tandis que deux nouvelles tours dorées de 27 étages ont été érigées pour accueillir les 2500 juristes-linguistes chargés de traduire en temps réel la législation européenne. Une nouvelle tour devrait sortir de terre d’ici 2017 afin de regrouper sur le même site le personnel des services jusque-là délocalisés, faute d’espace disponible. ‘

Plus radical, Richard Scoffier pense que l’architecte pourrait très bien changer totalement la vocation d’un bâtiment en fonction des besoins sociétaux réels. Professeur à l’École supérieure nationale de Versailles, il pousse ses élèves à réfléchir à des architectures plus adaptées aux réalités contemporaines. Non sans un certain cynisme et un sens de la provocation, ces derniers ont proposé de transformer la Bibliothèque Nationale de France en stade, une piscine Art déco en planchodrome, des prisons en hôtels de luxe, et un parking de centre-ville en aire d’accueil pour les populations nomades tels les Roms. D’après Richard Scoffier, il faut réconcilier le projet architectural avec le politique et oublier le dicton des années 1950 selon lequel « la forme c’est la fonction ». « Aujourd’hui, dit-il, notre président de la République veut avoir l’air de quelqu’un de normal alors qu’on n’aurait jamais vu le général de Gaulle en slip de bain ! Plus personne ne veut être mis dans une case, alors pourquoi les bâtiments le devraient-ils ? » 

La nave de la Música (située dans un ancien abattoir), Madrid (espagne), Langarita- navarro Arquitectos.<br \>Photo: Luis Diaz Diaz

Tout recycler ?

Une réflexion d’autant plus pertinente que, souvent, la transformation de l’héritage de notre passé peut être tout à fait pesante. C’est du moins la thèse de l’architecte français Dominique Lyon : avant de vouloir tout recycler, il faut réfléchir à l’influence des bâtiments anciens sur nos comportements actuels. L’architecte trouve, par exemple, étrange que les palais conçus à l’origine pour des rois et prévus pour distinguer les classes sociales servent à présent le système démocratique français. Mieux aurait valu, selon lui, leur donner de tout autres fonctions (piscines ou maisons de retraite, par exemple) afin d’éliminer toute confusion entre les institutions politiques d’hier et celles d’aujourd’hui. Par contre, au sujet du tant louangé Tate Modern  à Londres, il s’interroge sur la pertinence d’avoir transformé une centrale électrique désaffectée en musée d’art contemporain, opération menée par les architectes suisses Herzog & de Meuron. L’immense halle qui abritait jadis la salle des machines oblige aujourd’hui les artistes à grossir le trait ou à prendre des raccourcis pour être compris. Cet espace fait pour la foule ne convient pas toujours à un art qui se voudrait moins consensuel.

« La démesure des bâtiments du passé nous embarrasse, et les municipalités ont une fâcheuse tendance à remplir ces grandes coquilles industrielles par de la culture sans en questionner l’utilité », soutient Dominique Lyon. En 2006, à l’occasion de l’exposition Si on habitait le patrimoine!, présentée au Pavillon de l’Arsenal, à Paris, il a d’ailleurs proposé à ses étudiants de l’École d’architecture de la ville & des territoires, à Marne-la-Vallée, de reconvertir des bâtiments emblématiques du patrimoine parisien en logements. Ainsi, les visiteurs ont pu observer des esquisses d’appartements en duplex dans le Grand Palais, de studios avec vue sur la tour Eiffel depuis le Palais de Tokyo ou encore de maisons de ville dans les anciennes Pompes funèbres municipales. L’exercice les a menés à faire entrer ces lieux hors du commun dans la quotidienneté, sans s’embarrasser des normes ou des règles établies qui encadrent habituellement le logement et le patrimoine.

 

 

Résidence pour étudiants (ancien immeuble de bureaux), Arcueil (France), TVK architectes.<br \>Photo : David Boureau

Obsolescence déprogrammée

Les architectes qui s’attellent à transformer un immeuble pour ses qualités spatiales se retrouvent effectivement souvent confrontés à des normes techniques contraires à l’esprit du bâtiment. Or, il y a énormément d’édifices hors normes tout à fait vivants et vivables ! « Aujourd’hui, on peut difficilement transformer des logements en autre chose que des logements. S’ils sont amenés à remplir d’autres usages dans le futur, pourquoi construit-on des immeubles de logements de 2,50 m de hauteur sous plafond quand les immeubles de bureaux font 3,20 m ? » se demande l’architecte Patrick Rubin, qui a installé le siège du journal Libération dans un ancien garage automobile parisien. Pour lui, la remise en cause de la norme devrait être un gros chantier du 21e siècle.

À l’époque où l’obsolescence programmée s’immisce dans le bâtiment, la question de la reprogrammation se pose d’autant plus. Si l’on doit penser la mutabilité d’un bâtiment dès sa conception, devrait-on changer les normes de construction ? Mais construire des bâtiments « réversibles » ne revient-il pas à construire sans programme et sans structure ?

Chose certaine, un peu plus de souplesse en la matière serait bienvenue. Car si l’espace constructible est limité, l’imagination des architectes ne devrait pas l’être !

En-tête : Musée maritime national du Danemark (situé sur l’ancienne cale sèche du chantier naval de Helsingør), BiG architectes. Photo: Luca Santiago Mora