Esquisses, vol. 26, no 2, été 2015

La qualitéVision globale

La qualité d’une habitation, ça n’a rien de sorcier. Mais pour maîtriser cet aspect, il faut parfois sortir des vieilles ornières. Exercice de définition.

Martine Roux 

Au Canada, les consommateurs bénéficient d’une meilleure protection contre les défectuosités lorsqu’ils achètent un grille-pain que lorsqu’ils deviennent propriétaires d’une maison ou d’un logement neuf.

C’est du moins l’avis de Karen Somerville, présidente de Canadians for Properly Built Homes, un organisme citoyen voué à l’amélioration de la qualité de la construction résidentielle au pays. Selon elle, si autant de propriétaires sont aux prises avec des vices de construction, c’est qu’il n’existe pas de normes dictant la qualité en habitation. « Cette notion est au cœur de la mission de la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL) mais, concrètement, il n’y a pas de critères permettant de la définir. »

La mission de la SCHL est de favoriser la qualité, l’abordabilité et le choix en matière d’habitation au Canada. Mais qu’est-ce qu’une habitation de qualité ? « Un logement est jugé de qualité convenable si, de l’avis de ses occupants, il ne nécessite pas de réparations majeures », peut-on lire dans L’observateur du logement au Canada 2014, publié par la société d’État. Autrement dit, tant que le toit ne coule pas ou que les fondations ne sont pas fissurées, tout va bien !

Sauf qu’entre-temps, des espaces mal planifiés ou une pose de matériaux bâclée peuvent devenir de sérieux irritants. Pour tenter d’y voir plus clair, Esquisses a demandé à des architectes de se mouiller.

 

La qualité, c’est quoi ?

Nous avons essayé de cerner la notion de qualité résidentielle sous deux angles différents : celui de la conception et celui de la construction.

L’orientation et la captation de la lumière naturelle se trouvent à la base de toute conception de qualité, avancent la plupart des architectes consultés. « En milieu urbain, on ne peut pas toujours choisir l’orientation idéale, affirme Ron Rayside, associé principal chez Rayside Labossière. Idéalement, il faut prévoir les plus petites ouvertures vers le nord et les plus importantes vers le sud. Dans certains projets de condominiums, cette notion est évacuée au profit de très grandes fenêtres, peu importe l’orientation. Une belle vue et beaucoup de lumière, c’est bien, mais ce n’est pas nécessairement un critère de qualité si cela vous oblige à consommer davantage d’énergie. »

Afin d’étoffer la version officielle de la SCHL, l’architecte Wendy Pollard, qui y est conseillère, se prête aussi à l’exercice de définition. Pour elle, le premier critère d’une habitation de qualité est sa durabilité. « Comme un bon vin, une maison de qualité vieillit bien pendant une centaine d’années, dit-elle. Ça veut dire qu’elle est facile à entretenir, et qu’elle peut s’adapter à une panoplie de familles et d’étapes de vie au fil du temps. » ‘ 

ZAC du Chêne Saint-Fiacre, Chanteloup-en-Brie (France), Agence Harari architectes<br \>Photo: Jean-Pierre Bruneau

Histoire d’anticipation

Le corollaire de la durabilité, c’est la vision à long terme, renchérit Ron Rayside. Comme l’habitation fera longtemps partie du paysage, il importe de la concevoir pour des besoins qui n’existent peut-être pas encore. « Par exemple, certains clients veulent une maison conçue en fonction de leur jeune famille. Mais dans 15 ans, le portrait familial sera différent ! Pourtant, 15 ans, c’est très peu dans la vie d’une maison. »

Pour épouser l’évolution des besoins des occupants tout au long de leur vie, pourquoi ne pas privilégier dès le départ une conception sans obstacles ? Après tout, cet aspect pourrait un jour faire partie du Code du bâtiment, comme en témoignent des consultations menées par la Régie du bâtiment du Québec auxquelles l’Ordre a participé. C’est d’ailleurs l’essence du programme Bâti-Flex de la SCHL. Et ce n’est pas aussi complexe qu’on pourrait le croire, explique Wendy Pollard. Elle donne l’exemple de sections de comptoir de cuisine abaissées qui profitent non seulement aux personnes en fauteuil roulant, mais aussi aux jeunes cuistots.

Loin de se restreindre aux personnes présentant une limitation physique, une conception misant sur la flexibilité des espaces permettra à l’habitation d’accommoder différents types de ménages et de modes de vie à travers le temps. « Les architectes peuvent prévoir dès la conception des façons de rénover ou de modifier facilement une habitation. Pour une unifamiliale, par exemple, ça peut être aussi simple que de prévoir une entrée assez large pour recevoir deux portes munies de serrures en vue d’une conversion en duplex. Ou encore, d’installer des prises de courant pour une cuisinette au deuxième étage. »

Il y a une douzaine d’années, les architectes Avi Friedman et Michelle Côté vantaient les mérites de la flexibilité dans une recherche intitulée Les maisons et les communautés à l’âge de l’information: Stratégies pour une croissance rationnelle. Pour eux, une conception de qualité prévoit d’éventuelles améliorations de la maison d’origine, comme la subdivision de certains espaces en vue de l’aménagement d’un bureau ou d’un logement supplémentaire.

Poussant l’exercice un peu plus loin, ils ont revisité le concept de construction discontinue, introduit par l’architecte néerlandais John Habraken dès... 1965. Cette stratégie vise une adaptabilité du logement en fonction des besoins, même dans l’habitation de masse. L’idée est la suivante : les éléments de support (fondations, composantes structurales, toit, escaliers) forment la partie fixe du bâtiment, tandis que les autres composantes (divisions intérieures, ouvertures, finis, équipements de cuisine et de salle de bain) sont modifiables ou déplaçables. Bref, une conception dissociant le contenant du contenu.

Appartements Tetris (logements sociaux), Ljubljana (Slovénie), OFIS<br \>Photo: Tomaz Gregoric

Zone de confort

Selon l’architecte Jacques White, professeur titulaire à l’École d’architecture de l’Université Laval, l’habitation de qualité a un grand potentiel d’appropriation par ses occupants, qui en feront un chez-soi à leur image. « Présentement, les formes préconçues font en sorte que tout le monde vit dans le même genre de canevas, peu importe les besoins. Tant qu’on voit l’habitation sous les seuls angles de la construction et de l’investissement économique, on reproduit des contenants. On est dehors... ou on est dedans. On ne se rend pas loin dans notre réflexion sur la qualité ! »

En plus d’être durable, abordable et de répondre aux différents besoins des ménages (actuels ou futurs), l’habitation de qualité devrait produire un impact environnemental réduit au minimum, ajoute-t-il. Elle ne doit pas contribuer à l’étalement urbain, par exemple.

Elle doit également privilégier le confort et la santé des occupants, disent plusieurs intervenants. Les logements traversants, par exemple, favorisent la ventilation naturelle. L’emploi de matériaux sains et durables, dépourvus de résidus de colle et de composés organiques volatils (présents dans certains matériaux composites, revêtements de sol, isolants, peintures et matériaux de finition) contribuera aussi à accroître la qualité.

Enfin, l’architecte doit innover au chapitre de l’efficacité énergétique lors de la conception, dit Ron Rayside. Une stratégie qui s’avérera non seulement bonne pour l’environnement, mais aussi pour le portefeuille des occupants. « Les quelques milliers de dollars nécessaires pour isoler le toit ou l’enveloppe au-delà des normes, par exemple, aideront à réduire les coûts d’entretien et de consommation énergétique sur une longue période. Ce n’est pas négligeable. »


La qualité au chantier

Concevoir une habitation de qualité est une chose, mais faire en sorte qu’elle soit érigée selon les règles de l’art représente un autre défi. Afin de ne rien laisser au hasard, la firme d’architecture Tergos, de Québec, offre à la fois des services de conception architecturale et de construction. Pour cette boîte qui consacre environ 60 % de son activité au secteur résidentiel (dont la moitié au multirésidentiel), ce modèle d’affaires s’imposait. « Comme on fait de l’architecture écologique, forcément, on n’est pas dans les standards du marché, explique l’architecte Bruno Verge, l’un des associés. Agir en tant qu’entrepreneurs nous permet de contrôler la qualité de A à Z. »

Or, à l’étape de la construction, certains clients choisissent de retenir les services d’autres entrepreneurs. Tergos s’assure alors que le travail au chantier reflète tout de même ses critères de qualité. « On offre notre soutien à l’entrepreneur, on lui explique les motifs qui ont guidé le choix de tel matériau ou de telle technologie. Plusieurs sont contents d’innover avec nous. On essaie de créer un climat collaboratif qui fait en sorte qu’au final, on atteint une meilleure qualité. »

Là où ça se corse, c’est un échelon ou deux au-dessous : les représentants des différents corps de métier ne partagent pas nécessairement les objectifs de qualité des architectes, dit Bruno Verge. « Certains travailleurs sont méticuleux, mais plusieurs ne se cassent pas la tête : ils passent quand ça leur adonne, tournent les coins ronds et ne se préoccupent pas du fait que leur intervention a des répercussions ailleurs au chantier. »

Au bout du compte, l’obsession de la qualité à chaque étape du processus profite à la fois au public et à l’architecte. Jacques White rapporte d’ailleurs le commentaire d’un client pour lequel il a conçu une maison. Ce dernier lui a manifesté sa satisfaction d’avoir eu recours à un architecte, car non seulement a-t-il obtenu une résidence d’une qualité supérieure à ses attentes... mais en plus il l’a eue pour moins cher qu’il avait prévu. « C’est le plus beau compliment qu’on m’ait fait ! » Voilà ce qu’on appelle un choix payant.

Résidence sociale Pasteur à Carrières-sous-Poissy (France), Gaëtan Le Penhuel Architectes<br \>Photo: Sergio Grazia

Une habitation de qualité est...

Durable

Abordable

Énergétiquement efficace

Respectueuse de l’environnement (par ses matériaux et son exploitation)

Saine, confortable et sécuritaire pour les occupants

En phase avec les besoins de la clientèle

Bien organisée sur le plan spatial

Adaptable à différentes étapes de vie

Partie prenante de la vitalité de son quartier

Gardienne de l’intimité visuelle et sonore (acoustique soignée pour le multirésidentiel)

Accessible par des personnes présentant des limitations physiques

Bien construite


Photo en-tête: Appartements Honeycomb (logements sociaux), Izola (Slovénie), OFIS. Photo: Tomaz Gregoric