Esquisses, vol. 26, no 2, été 2015

Les architectes et le résidentielJe t'aime, moi non plus

Alors que les maisons et les condos poussent comme des champignons, le résidentiel ne pèse pas lourd dans les activités des architectes. Visite libre d’une pratique qui comporte son lot de défis.

Hélène Lefranc

Les chiffres sont éloquents : à l’échelle du pays, moins de 18 % des revenus d’exploitation des firmes d’architecture provenaient du résidentiel en 2012, selon Statistique Canada (contre 46 % en France, par exemple). Les données pour le Québec ne sont pas connues, mais l’Association des architectes en pratique privée du Québec estime, dans une étude de 2007, que le résidentiel représente 12 % du chiffre d’affaires de ses membres.

Pourtant, à écouter certains architectes, il s’agit d’un pan de leur pratique des plus gratifiants. « On est très attiré par l’habitation, car c’est un domaine où on peut améliorer le cadre de vie quotidien des usagers », s’enthousiasme Alain Bergeron, associé chez Ædifica, firme qui tire de 20 à 25 % de son volume d’affaires du secteur résidentiel.

Si l’engouement est là, pourquoi la part de l’habitation est-elle si faible dans la tarte des revenus des architectes ?

Facile évidemment de blâmer la Loi sur les architectes, qui oblige le recours à un architecte seulement à partir de certains seuils : plus de quatre logements, plus de deux étages, plus de 300 m2 de superficie totale ou plus d’un niveau de sous-sol. Quant à la maison unifamiliale isolée, elle aura beau atteindre des proportions gigantesques, elle pourrait être conçue par votre dentiste ou par son chien...

Mais la loi n’explique pas tout, juge Martin Dubois, chargé de cours à l’École d’architecture de l’Université Laval, qui a dirigé la publication de deux ouvrages* sur l’architecture de l’habitat au Québec. « Avant 1960, dans le résidentiel, seuls quelques notables et les plus fortunés faisaient appel à un architecte. Il y a eu une petite démocratisation dans les années 1960 et 1970, puis sont venus les grands chantiers d’habitation composés surtout d’unifamiliales, sans architecte. Ce n’est pas la faute des promoteurs; ils ont pris la place laissée vacante par les architectes. »

Ajoutons à cela que le résidentiel, en plus d’être moins rentable que d’autres secteurs de la pratique, est particulièrement contraignant pour les professionnels.

Maison Holy Cross, Montréal, Thomas Balaban Architecte<br \>Photo: Adrien Williams
Maison Holy Cross, Montréal, Thomas Balaban Architecte<br \>Photo: Adrien Williams

Le nerf de la guerre

« Avec un promoteur, la principale contrainte est l’argent, résume Stéphane Rasselet, patron de naturehumaine, dont 85 % du chiffre d’affaires est lié au résidentiel. Par exemple, pour les Résidences Saint-Zotique [à Montréal], c’était tout un défi d’arriver à quelque chose d’intéressant avec les moyens alloués au projet. » Le jury des Prix d’excellence en architecture de l’OAQ a d’ailleurs souligné le « souci de faire beaucoup avec un budget modeste », lorsqu’il a primé, en 2013, cet ingénieux immeuble de 10 logements dans la catégorie Bâtiments et ensembles résidentiels de type multifamilial.

Autre stress pour l’architecte : la règlementation locale et le lien avec les villes ou les arrondissements. « Nous osons un peu plus que d’autres et certains promoteurs nous approchent pour cette raison, estimant qu’on peut apporter une plus-value, poursuit Stéphane Rasselet. Mais la pression est grande. Ils s’attendent à ce que l’on convainque les arrondissements de la pertinence d’un projet moins conservateur, ce qui n’est pas toujours simple. »

À tel point que certains promoteurs sont motivés uniquement par cette expertise : s’étant vu refuser un permis pour un projet déjà ficelé avec des techniciens, ils s’adressent à naturehumaine pour le faire approuver auprès des autorités. Or, pas question pour Stéphane Rasselet de reprendre un projet conçu par d’autres ou issu d’un promoteur n’ayant pas de sensibilité esthétique. « En posant quelques questions, on détermine vite si le promoteur a envie de se distinguer ou de faire un projet ordinaire. »

La question des honoraires est aussi motif à discussion. Des promoteurs les évaluent à 1 ou 2 % du budget de construction avant taxes, et certains architectes travaillent effectivement à ce tarif. Dès lors, rien d’étonnant à ce que leur contribution soit parfois minimale !

Naturehumaine demande pour sa part 6 ou 7 %. C’est moins que dans d’autres types de projet mais, avec les promoteurs, « notre travail se limite à articuler les espaces, veiller à la qualité de la lumière, à la volumétrie intérieure et extérieure, explique Stéphane Rasselet. Le travail des matériaux est assez simple, car le promoteur les choisit, même s’il demande notre avis. Nous ne dessinons pas les détails puisqu’il fait affaire, par exemple, avec des cuisinistes ».

La Fonderie, Montréal, Atelier Pierre Thibault<br \>Photo: Alain Laforest

Impact sur le milieu

N’empêche, la firme voit dans les bâtiments multirésidentiels la possibilité de laisser une empreinte positive. « Ces projets sont plus visibles qu’un duplex inséré entre deux autres. Si on ne se trompe pas, il y a une vraie possibilité d’enrichir le voisinage, autant sur le plan architectural qu’urbain. »

Alain Bergeron ne le contredira pas. Pour lui, les contrats attrayants incluent du design urbain et ont un impact sur leur environnement. C’est le cas lorsque des promoteurs-constructeurs s’adressent à Ædifica pour la planification d’un quartier entier. « Un arpenteur va juste définir des cases, de façon mathématique, alors que l’architecte peut aider à densifier un quartier sans perdre de vue la qualité d’ensemble. Notre valeur ajoutée réside dans le gabarit de rues, le lien des bâtiments entre eux, les unités de voisinage, tous des facteurs qui influent sur les interactions entre les gens. »

Bien qu’une grande part du secteur résidentiel échappe aux architectes, il croit que la situation pourrait évoluer. « Les promoteurs apprennent tranquillement, poussés par les exigences des Villes, qui sont plus éclairées qu’avant en matière de qualité urbaine. Bien sûr, ils veulent faire des profits, mais certains souhaitent aussi avoir une bonne relation avec les municipalités et soigner leur image de marque. »

Quant à la conception des logements – qu’il s’agisse d’unités réparties dans des immeubles de 12 étages ou de maisons en rangée –, la pression est forte pour que l’architecte choisisse des solutions pragmatiques et rationnelles. Alain Bergeron n’y voit toutefois rien de négatif ni de spécifique au résidentiel. « Nous devons concevoir un espace dont la valeur perçue est supérieure à la somme réellement dépensée, par exemple des pièces qui paraissent plus grandes qu’elles ne le sont réellement. »

Collaboration incontournable

Autre contrainte : les risques liés à la responsabilité professionnelle, qui sont nombreux dans ce domaine, préviennent les assureurs. En effet, si, au départ, un architecte conçoit 24 unités pour un seul client, il se retrouve au final avec au moins 24 personnes qui le tiennent responsable de la qualité de conception et qui sont susceptibles de le poursuivre. Les architectes ont alors le fardeau de la preuve et, vu la lenteur du processus judiciaire, il faut parfois beaucoup de temps avant qu’ils soient dégagés de leur responsabilité.

Pour minimiser ces risques, le patron d’Ædifica travaille presque toujours avec les mêmes promoteurs. « Comme nous ne faisons pas systématiquement la surveillance de chantier, dit-il, on a intérêt à travailler avec des gens sérieux, ayant une bonne réputation, qui vont livrer une construction de qualité et sont bien couverts par leur garantie. » ‘

Dans le logement social, le risque est plutôt d’ordre financier. Pour que le projet aboutisse, l’architecte mandaté doit accompagner les groupes de ressources techniques dans le démarrage : confirmation des budgets, autorisations gouvernementales, etc. « Cela demande beaucoup de temps, n’est pas très reconnu et implique une grande solidité financière. On est parfois payé un an plus tard », reprend Alain Bergeron.

De plus, les règles d’aménagement et les programmes sont définis par les organismes subventionnaires, contrairement aux projets du secteur privé, où les standards sont plutôt établis par le marché et le prix de vente. L’architecte doit donc composer avec des normes strictes, dont des superficies prédéfinies pour chaque pièce. En outre, il est souvent complexe d’optimiser les sites, les organismes ayant accès aux terrains moins coûteux, par exemple ceux de forme triangulaire. Encore là, rien de rébarbatif pour Alain Bergeron, qui rappelle qu’un architecte doit savoir jouer avec les contraintes.

Contraintes à sublimer

Martin Dubois constate justement que les projets de logements sociaux se démarquent souvent par leur qualité. « Les contraintes poussent les architectes à chercher des solutions innovantes et moins habituelles. On trouve [dans ces projets] des matériaux plus durables, sans qu’il y ait rien de luxueux, et des espaces architecturaux mieux organisés. » Il cite à cet effet la coopérative Au pied du courant à Montréal.

En comparaison, les grands ensembles de logements privés, où les architectes sont moins poussés à innover, ont tendance à répéter les mêmes recettes et les mêmes plans types, tout en restant conservateurs du point de vue du traitement architectural de l’extérieur. « Quand je vois encore des tourelles sur des façades, je ne peux m’empêcher de penser que le promoteur avait déjà son idée en tête ! » dit Martin Dubois.

Globalement, l’enseignant trouve dommage que les architectes ne soient pas plus présents dans l’univers de l’habitation. Non seulement la société bénéficierait d’un parc immobilier amélioré mais, malgré les exigences que cela comporte, les architectes y trouveraient leur compte.

« Tous les architectes devraient faire du résidentiel chaque année, car ils y prennent du plaisir et c’est très formateur, surtout dans le résidentiel basse densité où on est en lien direct avec l’usager. Avoir à répondre à des besoins spécifiques en habitation permet de garder la main et de rester ancré dans la réalité du quotidien. » Une autre façon de s’enrichir ! 

* Architecture, habitat et espace vital au Québec : 100 maisons contemporaines, École d’architecture de l’Université Laval, Les publications du Québec, 2006 et Architecture et habitat collectif au Québec : 65 immeubles résidentiels, École d’architecture de l’Université Laval, Les publications du Québec, 2010.

 

Photo en-tête: La Fonderie, Montréal, Atelier Pierre Thibault. Photo: Alain Laforest