Esquisses, vol. 26, no 2, été 2015

Projets exemplairesLa vie en mieux

Ici et là sur la planète, des habitations concentrent tout ce dont on peut rêver en matière de qualité architecturale. Y compris chez nous ! Voici quelques exemples.

Martine Roux

41 maisons superposées, Stains (France), Atelier du Pont<br \>Photo: Luc Boegly

41 maisons superposées (logement social)

Stains (nord de Paris), France/Atelier du Pont, 2010

Coincée entre une autoroute, une voie ferrée et un parc, la cité du Moulin-Neuf était jusqu’à il y a une dizaine d’années l’exemple typique de la banlieue parisienne délabrée et sensible. Tout le contraire de ce qu’avait imaginé l’architecte Jean Dubuisson, qui l’avait conçue à l’aube des années 1960 comme un havre de confort pour une population défavorisée.

Début des années 2000, une partie des immeubles d’habitation est rasée, avec l’intention initiale de les remplacer par une cinquantaine de logements sociaux sous forme de maisons individuelles. Mais les architectes de l’Atelier du Pont, qui héritent du projet, considèrent que ce type de construction uniforme provoquerait un contraste trop marqué avec le tissu existant, massif et collectif. Ils proposent plutôt un modèle intermédiaire de maisons superposées, plus dense, mais à échelle humaine.

L’un des défis consistait dès lors à marier harmonieusement le neuf et l’existant. En outre, les architectes souhaitaient renforcer la cohésion sociale tout en préservant l’intimité des résidents. « Il fallait proposer une nouvelle manière de vivre ensemble », explique l’architecte Philippe Croisier, l’un des concepteurs du projet.

Ils ont donc imaginé un projet de logement social présentant les avantages de la maison individuelle. Résultat : 41 maisons superposées comportant toutes des espaces extérieurs et des entrées individuelles, mais dépourvues de vis-à-vis. Exposé plein sud et faisant face à un parc régional, ce nouveau quartier offre à tous ses habitants une vue, une orientation et une tranquillité enviables. « Nous avons voulu préserver l’intimité de chacun tout en offrant des espaces extérieurs généreux qui effacent la frontière entre le bâti et le parc bordant le site. »

Malgré un budget limité, les architectes ont privilégié des matériaux de qualité (bois, acier, chaux), simples mais durables. Ils ont aussi accordé une attention particulière aux performances énergétiques et au confort thermique du bâtiment. « Nous voulions qu’il soit agréable à vivre, responsable et économe sur la durée. »

Tout n’est pas rose pour autant à Moulin-Neuf : en décembre dernier, des résidents du quartier ont dénoncé l’inertie du gestionnaire immobilier, qui tardait à réparer une panne de chauffage. Cette situation, maintenant réglée, a donné naissance à une association citoyenne. On peut au moins dire qu’une chimie s’est installée dans le quartier !
 

Photo: Bastian Eichhorn

Résidence étudiante Tietgen

Copenhague, Danemark/Lundgaard & Tranberg Arkitekter, 2006

Évidemment que vous la connaissez. La résidence étudiante Tietgen, de Copenhague, a figuré plus d’une fois dans Esquisses et dans bien d’autres publications mettant en valeur l’architecture de qualité.

Et pour cause. Dans la catégorie logement étudiant, elle reste unique en son genre. Sa forme circulaire attire le regard de loin, bien que ses voisines du quartier Ørestad – comme la fameuse maison en 8, signée BIG – ne soient pas exactement dépourvues de panache. Fruit d’un concours d’architecture organisé par la fondation danoise Nordea, qui l’a financé, le projet visait à doter la capitale d’une résidence étudiante « du futur » permettant une vie communautaire exceptionnelle.

Le bâtiment s’articule autour de cinq axes verticaux divisant les volumes en autant de sections, chacune munie d’un passage connectant la rue à la cour intérieure. Le rez-de-chaussée accueille les espaces communautaires : café, salles d’étude et de réunion, buanderie, stationnement pour vélos, boîtes à lettres, etc. Les six étages supérieurs sont occupés par les 360 chambres ainsi que par les 30 cuisines et salles à manger. Ces dernières, encadrées dans des blocs en saillie donnant l’impression de flotter dans les airs, surplombent la cour. Les chambres, quant à elles, sont toutes munies d’une salle de bain avec douche et plancher chauffant en plus d’offrir un panorama sur les environs.

Les architectes de Lundgaard & Tranberg qui ont travaillé au projet voulaient créer un bâtiment à l’identité singulière qui s’ancrerait harmonieusement dans le paysage, peut-on lire sur le site Web de la résidence Tietgen. Au-delà de la signature architecturale, leur but consistait à favoriser un dialogue entre espaces communs et privés, loin des cafétérias sans âme et des chambres lilliputiennes traditionnellement réservées aux étudiants. « Nous avons tiré notre inspiration de la rencontre entre le collectif et l’individuel, une caractéristique inhérente à la vie dans une résidence étudiante », écrivent les architectes.

« Du point de vue architectural, Tietgen est sans doute l’un des projets de logement étudiant les plus inspirants que nous connaissions », affirme Laurent Levesque, coordonnateur général de l’UTILE, un organisme voué à la promotion et au développement de logements étudiants coopératifs au Québec. Mais les loyers y sont relativement chers, ajoute-t-il. « L’abordabilité devrait toujours faire partie des principaux critères d’appréciation d’un tel projet. » N’empêche, de quoi donner la bougeotte à tous les Tanguy de ce monde… 

 

 

The Commons, Melbourne (Australie), Breathe Architecture<br \>Photo: Michael Downes (UA Creative)

The Commons (appartements en copropriété)

Melbourne, Australie/ Breathe Architecture, 2013

Melbourne ne connaît pas la « condomanie ». « En Australie, si vous avez un peu d’argent, vous achetez une maison unifamiliale, explique l’architecte Jeremy McLeod, fondateur de Breathe Architecture. Autrement, vous louez un appartement. »

C’est pour proposer une option différente à une classe moyenne relativement aisée qu’il a imaginé The Commons, un immeuble de 24 appartements en copropriété situé dans un quartier de densité intermédiaire, au-dessus d’une station de train de banlieue et à proximité d’une piste cyclable. But : concevoir un bâtiment écologique et zéro-carbone, tout en limitant les coûts afin que le prix de vente des unités reste abordable.

Cet objectif a mené à une série de choix, explique l’architecte, à commencer par celui de ne pas aménager de stationnement souterrain – il a plutôt opté pour un local pouvant accueillir 72 vélos. La somme ainsi économisée, environ 725 000 $ CAD, a été investie dans des mesures d’efficacité énergétique et des technologies vertes, comme un chauffe-eau solaire, des panneaux photovoltaïques ainsi que des systèmes de récupération des eaux grises et de l’eau de pluie.

Même exercice de rationnement dans les appartements, offerts avec une ou deux chambres, mais sans deuxième salle de bain, ni laveuse-sécheuse. Les lave-linge sont regroupés dans un bâtiment sur le toit, à côté de cordes à linge. (Possible toutefois que les vêtements secs embaument le thym ou la saucisse, car un potager communautaire et un espace barbecue complètent l’aménagement du toit.)

Les températures moyennes ont beau osciller autour de 25 °C pendant l’été austral, il n’y a pas de climatisation dans l’immeuble. Côté nord, des vignes suspendues apportent de la fraîcheur aux balcons; on les taille l’hiver venu pour laisser entrer le soleil. L’enveloppe du bâtiment, d’une épaisseur de 36 cm, agit aussi comme régulateur de température, car elle accueille un système de ventilation qui récupère la chaleur et la rejette sur le toit. Elle sert en outre à insonoriser les unités afin d’amortir le bruit du train.

The Commons a reçu une pluie de récompenses tant à l’échelle locale que nationale. Jeremy McLeod, qui y habite, souhaite reproduire le concept ailleurs au pays. La formule plaît aux citadins cherchant qualité, confort et abordabilité, dit-il. « Nous voulons changer la façon dont les Australiens perçoivent la vie en appartement. The Commons servira de modèle, car il a le potentiel de changer l’industrie. »

Le Coteau vert/Un toit pour tous, Montréal, l'ŒUF architectes<br \>Photo: Nikkol Rot Fotografie et Holcim Foundation

Le Coteau vert/Un toit pour tous

Quartier Rosemont, Montréal/l’ŒUF architectes, 2010

La coopérative d’habitation Le Coteau vert (95 logements communautaires) et l’OSBL Un toit pour tous (60 logements abordables) cohabitent sur l’ancien site des Ateliers municipaux de Rosemont, en bordure de la station de métro du même nom. L’ensemble, qui réunit huit bâtiments de trois étages autour d’une cour agrémentée d’espaces de jeux et de jardins communautaires, accueille des ménages de taille et d’âge variés.

Ce projet est né du rêve des représentants des deux organismes d’habiter des logements sains et écoénergétiques en plein Montréal, et ce, en dépit d’un budget restreint.

Les architectes de la firme l’ŒUF, qui ont réalisé ce projet, ont appliqué les principes de développement durable à toutes les étapes. Dès le départ, ils ont préconisé un accroissement de la densité, ce qui leur a permis de réaliser 155 logements au lieu des 110 initialement prévus. Le nombre de places de stationnement, lui, est passé de 78 à 12 (dont 10 réservées à l’autopartage).

L’ensemble met de l’avant une enveloppe extra-étanche (qui dépasse de 38 % les exigences du Code du bâtiment), un bassin de rétention des eaux de ruissellement, des systèmes récupérateurs de chaleur, la géothermie, une ventilation transversale dans 80 % des unités et des matériaux sains et durables. À terme, grâce à une conception évolutive, il pourra produire 92 % de l’énergie qu’il consomme.

Le financement des innovations vertes, jusque-là absent des programmes de subvention dans le logement abordable, a néanmoins été obtenu grâce aux démarches menées par l’ŒUF auprès des instances municipales, provinciales et fédérales.

Maints détails astucieux contribuent par ailleurs à la qualité de vie des occupants. Par exemple, le pavillon mécanique a été coiffé d’un étage permettant d’accueillir une salle communautaire. Des espaces semi-privés ont été aménagés dans les cours pour procurer davantage d’intimité. Enfin, certains balcons sont utilisés comme brise-soleil.

Tout n’est pas parfait pour autant : par exemple, la pulsion d’air provenant de la géothermie a dû être recalibrée, et le bois torréfié utilisé partiellement en façade devra vraisemblablement être remplacé – non seulement a-t-il grisonné, mais en plus il dégage une odeur nauséabonde. Malgré tout, « notre plus belle réussite est d’avoir placé les besoins des clients et des futurs occupants au centre du projet tout au long du processus », affirme Daniel Pearl, architecte associé de l’ŒUF. Par ailleurs, le projet sert aussi de laboratoire, car une collecte de données est en cours afin de documenter le comportement des systèmes techniques ainsi que la performance énergétique. Les résultats devraient être divulgués d’ici l’automne.

 

Photo en-tête: The Commons, Melbourne (Australie), Breathe Architecture. Photo: Michael Downes (UA Creative)