Esquisses, vol. 23, no 1, printemps 2012

Architecture éphémèreLa vie devant soi

En ces temps houleux pour l’économie, construire pour déconstruire peut être vu comme du gaspillage. Et si l’architecture éphémère contribuait plutôt au développement de villes durables?

Leslie Doumerc

Depuis quelque temps, les Genevois ne voient plus leur ville du même œil. Lorsque les beaux jours arrivent, ils sortent tables et chaises pour profiter des rues nouvellement piétonnières. D’immenses bacs à fleurs et des installations sonores incrustées dans les murs leur ont fait redécouvrir des lieux auparavant désertés.

Ces détails appréciables, ils les doivent à l’installation Les Yeux de la ville. Pendant trois étés jusqu’en 2007, la capitale suisse a proposé à ses habitants des aménagements éphémères disséminés dans la ville pour qu’ils se réapproprient l’espace urbain. Ces maquettes grandeur nature et in situ ont porté leurs fruits : quand une installation était plébiscitée par les citoyens, la Ville entreprenait les démarches pour la réalisation d’un projet pérenne.

« Ce type de projet prouve qu’une action éphémère peut provoquer des changements matériels concrets et laisser des traces pour une meilleure utilisation de l’espace public », dit la géographe suisse Marina Trayser, auteure du mémoire De l’éphémère au durable, ou les aménagements éphémères étudiés sous l’angle de la durabilité.

Dans cette recherche, elle façonne l’idée d’une architecture éphémère durable. La formulation peut faire sourciller. « A priori, “durable” est le contraire d’“éphémère” si on le comprend dans le sens de “qui dure longtemps”. Mais aujourd’hui, ce terme a gagné une nouvelle acception, dans la mesure où il est devenu l’adjectif dérivé du terme “développement durable”, s’étoffant ainsi du contenu complexe de cette notion », se défend Marina Trayser.

L’installation éphémère ne serait donc plus uniquement liée à un moment ou à une échéance et, conséquemment, à des ressources budgétaires limitées, mais ouvre la réflexion sur de futurs aménagements, même quand tout est démonté. L’éphémère rejoint ainsi une définition du développement durable : améliorer la qualité de vie des citadins sans compromettre les besoins des générations futures.

 

Un outil stratégique

Selon Marina Trayser, l’installation éphémère est un outil stratégique trop peu exploité par les municipalités. « C’est pourtant une condition pour que des réalisations puissent voir le jour. L’aménagement éphémère est plus facile à réaliser qu’un projet définitif en raison de procédures moins compliquées, de coûts moins élevés et d’une mise en œuvre moins complexe. »

C’est aussi une expérimentation qui permet d’avancer en douceur vers le changement, et un moyen de tisser un lien de confiance entre les autorités et les citadins, poursuit la géographe. Un bon projet éphémère a toutes les chances de déboucher sur un bon projet définitif. À l’inverse, un processus par essai et erreur peut tuer toute initiative dans l’œuf.

Par exemple, à Genève, où les places de stationnement sont rares au centre-ville, une aire de parking transformée en espace vert a provoqué un tel tollé que la Ville a rapidement fait marche arrière. « C’est caractéristique de notre époque : il est de bon ton de ne pas trop s’engager, ni d’investir de manière irréfléchie », avance Marina Trayser.

Une prudence dont s’est inspirée Nelly Wenger, gestionnaire suisse qui a participé à la conception et à la réalisation du R4, le pôle artistique de l’île Seguin qui surplombe la Seine, en banlieue parisienne. Le bâtiment est minimaliste : un sol, des toitures arborées, une structure ouverte sur l’extérieur et des boîtes qui s’accrochent et se déplacent. Sources d’inspiration : Berlin et Zurich, deux villes qui ont confié temporairement des terrains en friche à des associations culturelles avant leur aménagement définitif.  « Ces lieux éphémères se sont avérés très vivants et élaborés, supplantant les lieux institutionnels, expliquait-elle lors du dévoilement du projet. On a voulu reproduire ici ce côté alternatif, léger et provisoire qui n’a pas pignon sur rue. Le but est de rester en éveil perpétuel. »

 

Tranche de vie

L’architecture éphémère ne date pas d’hier. Ainsi, pour certaines cérémonies rituelles, nos ancêtres gréco-romains construisaient déjà des huttes de roseaux qu’ils démolissaient aussitôt la fête finie.

Mais, depuis le début des années 1960, on commence à saisir le potentiel durable de ces constructions temporaires pour mettre à mal la légitimité de la ville solide. Pour les partisans de l’architecture éphémère de l’époque, tel le Groupe d’étude d’architecture mobile (GEAM, un regroupement de 6 architectes européens), les rapides changements sociaux, l’évolution de la carrière professionnelle et la consommation de masse induisaient forcément une refonte de la conception de la ville. À partir du principe des capsules, les premières réflexions à grande échelle proposent des visions de villes composées d’agglomérats de cellules préfabriquées qui offrent l’avantage de pouvoir être transformées rapidement.

La durée de vie d’une cellule, estimée au maximum à une dizaine d’années, semblait adaptée à une tranche de vie d’un citadin. Cette période correspondait à une situation familiale et professionnelle relativement fixe à l’issue de laquelle des changements personnels (naissance d’un enfant, divorce, nouvel emploi) pouvaient rendre nécessaires des extensions ou diminutions de la superficie habitable, voire un déménagement.

 

Perpétuelle remise en question

Au cours des dernières années, le nombre de structures temporaires a significativement augmenté, constate Philip Jodidio dans l’ouvrage L’architecture éphémère d’aujourd’hui! Même si plusieurs rêvent d’une maison qui durera pour toujours, la tendance va plutôt dans le sens contraire, selon lui. « Notre culture est à l’évidence vouée à la consommation rapide et l’architecture n’échappera pas aux tendances de son temps. »

Mais consommation rapide ne rime pas forcément avec architecture indigeste à la qualité douteuse. L’engouement pour l’architecture durable fait la part belle aux constructions temporaires : si l’on part du principe que le domaine du développement durable évolue trop vite pour qu’il y ait des acquis, tout doit être sans cesse remis en question.

Bien malin qui pourra prédire les besoins de demain : l’expérience démontre que les plans pour le futur sont moyennement fiables et que les bâtiments deviennent obsolètes plus vite qu’on ne le croit. Certains promoteurs voudront peut-être construire un bâtiment temporaire pour bien cerner tous les enjeux de l’espace plutôt que de tenter d’édifier directement un bâtiment vert. Pas question de s’enraciner!

 

Lever l’ancrage

Soucieux d’environnement avant l’heure, l’architecte américain Richard Buckminster Fuller, à qui l’on doit la Biosphère de Montréal, développe dès les années 1950 une philosophie selon laquelle l’homme est né avec des jambes et non avec des racines. Son habitat doit être éphémère et aussi léger que possible, croyait-il, à l’image des dômes géodésiques.

Cécile Vandernoot, enseignante à la Faculté d’architecture LOCI à Bruxelles (qui regroupe les anciennes écoles d’architecture de Louvain et de Bruxelles), le rejoint dans cette idée de légèreté. « Un principe de base inhérent à l’éphémère est de ne pas détériorer l’espace “hôte”. Cela suppose une structure légère sans une emprise radicale au sol ou au support qui l’accueille. La légèreté du matériau entre en ligne de compte. »

Elle cite en exemple le Fincube, conçu par l’architecte allemand Werner Aisslinger, une maison modulaire durable à faible consommation d’énergie qui n’a pas d’accroche au sol. Facile à installer, le Fincube peut être démonté et déplacé en ne laissant aucune trace derrière lui, ou retourné à la nature, puisqu’il est entièrement recyclable. Cette innovation se veut une réponse aux multiples problèmes posés par le logement en général, y compris la tendance croissante aux déplacements fréquents de certaines populations, même dans les pays développés. Son prix relativement abordable (200 000 $ pour la version de base de 47 m2) et le faible coût de préparation du terrain pourraient assurer une certaine mixité sociale.

 

L’ego des architectes

Lors du Forum Arkos sur l’architecture durable organisé en avril dernier à Prague, l’architecte française Françoise-Hélène Jourda a, elle aussi, mis à mal le mythe du « construire pour durer ».

Pour elle, construire et démonter son bâtiment pour ensuite le transformer en autre chose est souvent une excellente idée. « Malheureusement, cela va beaucoup contre l’ego des architectes, des constructeurs, des politiciens, qui voudraient absolument que leurs bâtiments soient les témoins de leur trace sur cette planète pour les siècles à venir. »

Voir son œuvre savamment édifiée démolie en quelques heures peut évidemment être un crève-cœur pour les architectes. Mais pas pour Arnaud Dambrine et Emmanuel de France, associés de la jeune agence parisienne Oglo, qui ont aménagé des jardins éphémères en Espagne et au Portugal. Ils tiennent mordicus à assister à la déconstruction de leurs créations. « Imaginer un montage et un démontage facile est une gymnastique particulière de l’esprit, un vrai défi pour l’architecte, dit Arnaud Dambrine. Quand on a vu comment un projet se déconstruisait, on en tire des enseignements et on ne construit plus pareil par la suite. »

L’architecture éphémère durable a donc de beaux jours devant elle... Si tant est que la mode de l’architecture durable ne soit pas, elle aussi, éphémère!