Esquisses, vol. 23, no 1, printemps 2012

ChroniqueLa belle et la bête

Pierre Frisko

Il n’y a pas tellement longtemps, après l’avoir encouragée à partir en voyage, je suggérais à ma nièce de faire du couchsurfing. Pour ceux qui ne connaissent pas, c’est une nouvelle façon de se loger chez l’habitant, disponible sur le Web depuis quelques années. Rien de luxueux, mais une manière simple et économique de voyager, en squattant le divan de locaux qui accueillent des voyageurs pour pas un rond. D’où le nom.

On dirait que c’est la mauvaise définition du couchsurfing qui s’est rendu en Beauce. Au lieu de partir avec leur baluchon et d’aller coucher chez des inconnus, des jeunes ont attaché un divan derrière une bagnole. D’autres se sont assis dessus.

Il aurait mieux valu qu’ils s’achètent des sacs à dos...

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On s’enfarge souvent dans les définitions en architecture. Et on se mélange souvent entre la belle et l'efficace, qui ne se rencontrent pas toujours.

J’ai commencé mon bac quand l’École d’architecture était encore au cinquième étage du pavillon Bonenfant de l’Université Laval, au-dessus de la bibliothèque. Un aménagement de fortune : au centre, quelques locaux fermés, et des ateliers ouverts aménagés tout autour, à peine séparés par des cloisons amovibles. Pas très beau, mais bon sang qu’il y avait de la vie là-dedans.

Dès ma deuxième année, nous déménagions dans les magnifiques locaux de la côte de la Fabrique, dans le Vieux-Québec. Bon, ils n'étaient pas encore complètement magnifiques, c'était encore un chantier de construction, mais on voyait que ça s'en venait.

Et c’est venu. Tous plus beaux les uns que les autres, les locaux. Mais il y avait un léger problème : ils étaient repliés sur eux-mêmes, quand ils n’étaient pas tout simplement fermés.

C’est à peine si on croisait les nouveaux dans les couloirs une fois par mois. Pareil avec les anciens, mais ça nous dérangeait moins.
De la beauté, mais pas de vie.

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Je ne vous apprendrai rien en vous disant que Steve Jobs avait un léger penchant pour le design industriel. Ce qui est moins connu, c’est qu’il avait aussi des idées bien arrêtées sur l’architecture. L'architecture efficace, bien sûr. Assez, en tout cas, pour balancer à la poubelle les plans originaux du nouveau siège social de Pixar, il y a une douzaine d’années, comme le racontait Jonah Lehrer dans le New Yorker. Ceux-ci prévoyaient trois bâtiments, pour y loger séparément les informaticiens, les animateurs et les gestionnaires.

Jobs voulait placer la fonction la plus importante au centre. Et chez Pixar, la plus importante fonction, c’était l’interaction entre les employés.

C’est ainsi que le bâtiment est devenu un vaste espace ouvert, avec un atrium au milieu. Et pour attirer les gens au centre et favoriser les interactions, il a demandé aux architectes d’y déplacer tout ce qui pouvait s’y déplacer. D’abord les boîtes de courrier. Ensuite les salles de réunion, la cafétéria, le café, et même les toilettes.
Jobs n’inventait rien. Le Building 20 du Massachusetts Institute of Technology a fait sensiblement la même chose pendant plus de 50 ans.

Sans le faire exprès, mais tout de même.

Ce bâtiment, conçu à la va-vite pendant la Deuxième Guerre mondiale, devait être démoli à la fin du conflit. Mais l’affluence de nouveaux étudiants a forcé la direction à le conserver.

Vingt-cinq mille mètres carrés de superficie répartis sur deux étages, modulables à souhait parce que tout le monde s’en foutait. Et où, puisque c'était un gigantesque fourre-tout, des gens de toutes les disciplines possibles finissaient par se rencontrer, et discuter. De là nous sont arrivés les micro-ondes, le premier jeu vidéo et la linguistique Chomskyenne, par exemple.
Les locaux les plus créatifs de la planète étaient d’une laideur sans nom. On ne peut pas tout avoir...

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La belle architecture, elle, s’affiche sans retenue. Bien sûr, la beauté est éminemment subjective. Ce qui fait baver de bonheur les uns peut laisser les autres totalement indifférents.

Je visitais un musée, l’an dernier, œuvre de la très starchitecte Zara Hadid. Un bâtiment qui en jette, comme c’est souvent le cas chez elle. Des formes affirmées, des volumes expressifs, des gestes forts.

Trop forts. Ici, un comptoir d’accueil top design, mais dont le dessus à géométrie variable finit par être trop étroit pour continuer à être un comptoir. Là, un parallélépipède rectangle puissant qui se projette vers l’extérieur, mais qui n’a pas le début de l’envergure suggérée une fois rendu à l’intérieur.
La forme ne suit pas la fonction. Et la fonction ne suit pas la forme. La Terre appelle Mies.

Mais c’est tellement beau!

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