Esquisses, vol. 23, no 1, printemps 2012

ÉditorialLe contrat ne fait pas le bâtiment

André Bourassa, président

Imaginons un patient qui doit subir une opération. Il écoute à peine le chirurgien qui explique son diagnostic et prodigue des conseils postopératoires parce que, préoccupé par la prolifération des maladies nosocomiales, il veut plutôt s’assurer que son médecin signera bien un papier attestant qu’il s’est lavé les mains avant d’entrer au bloc. Loin d’assurer la réussite de l’opération, cette précaution témoigne d’une relation malsaine : le patient ne fait clairement pas confiance à son médecin.

Cet exemple illustre le rapport qui existe entre les donneurs d’ouvrages publics et les architectes. Un contrat outrageusement détaillé, rédigé par des juristes spécialisés et rempli de clauses tatillonnes et de pénalités potentielles pour protéger le client ne garantira jamais un projet réussi. Ce serait plutôt le contraire. Je ne plaide pas pour la suppression des documents contractuels, mais la clé du succès est ailleurs.

Les meilleurs projets, ceux qui satisfont le client et les usagers et qui rendent fiers les architectes, sont bâtis dans un climat de confiance réciproque où chacun est attentif aux attentes de l’autre, prêt à écouter ses arguments, ouvert à des discussions franches. L’information est partagée en toute transparence afin de permettre des prises de décisions collectives assumées, dans le respect des rôles respectifs, en fonction de l’évolution du projet et de l’inévitable réalité du chantier et des budgets.

Malheureusement, par les temps qui courent, à tort ou à raison, la confiance entre le client et les professionnels s’effrite. Dès le départ, on se méfie de l’autre et, forcément, on tente de se protéger, souvent maladroitement, que ce soit en proposant des contrats pointilleux, en instaurant des contrôles constants ou en réclamant des serments de virginité.

Ces mesures bureaucratiques – qui justifient des emplois au sein des contentieux – rassurent le client et lui évitent d’avoir à se poser des questions, mais elles présentent des inconvénients majeurs. D’une part, on renvoie toutes les responsabilités à l’architecte, par exemple le respect des coûts et délais, y compris sur des éléments qu’il ne maîtrise pas. D’autre part, on crée une fausse apparence de sécurité avec des déclarations d’absence de conflit d’intérêts. Ces mesures ne constituent pas des barrières efficaces contre les dépassements de coûts et le non-respect des échéanciers, et elles n’offrent aucune immunité contre la collusion, la fraude fiscale ou l’apparence de conflit d’intérêts.

Le dossier de l’amphithéâtre de Québec illustre à lui seul les nombreuses dérives que connaît l’attribution de la commande publique aux professionnels. Sans doute pleine de bonne foi et d’enthousiasme, la Ville a joué les apprentis sorciers et inventé un mélange des genres inédit. Cette expérimentation à tous crins démontre une incompréhension des étapes clés de la conception et de la construction d’un bâtiment. Elle met de côté la qualité de l’architecture, constituée de fonctionnalité et de confort, de solidité et de durabilité, d’harmonie et d’intégration urbaine.

Un récent compte rendu de la visite du maire de Québec à Pittsburgh paru dans Le Soleil l’atteste : « Conforté aussi dans la décision de mettre un maximum d’argent dans les équipements technologiques, audio et vidéo, qui vont contribuer à “l’expérience”, plutôt que dans l’enveloppe extérieure du bâtiment. M. Labeaume sait qu’il risque ce faisant de provoquer la critique des architectes, mais le choix semble fait. » D’un côté comme de l’autre, voilà un discours inquiétant, qu’il s’agisse d’accorder une moindre importance à l’esthétique ou à l’efficacité énergétique. Surtout de la part d’un élu qui réclamait il y a peu du « beau » aux promoteurs, affichait son engouement pour les écoquartiers et affirme avoir le souci de l’argent public.

Ailleurs, l’attribution des mandats et les modes de réalisation évoluent de façon moins spectaculaire, mais parfois insidieuse. Que penser de cette idée du gouvernement de séparer les mandats de conception de ceux de surveillance des travaux? Cette mesure annoncée – qui irait à l’encontre des normes reconnues de bonne pratique – pose des problèmes de responsabilité que soulignent juristes et assureurs. Personne ne sait donc que le travail de l’architecte n’est pas terminé tant que le projet n’est pas construit?

L’Ordre des architectes souhaite une lutte efficace contre la collusion et les conflits d’intérêts et a réclamé une commission d’enquête. À l’issue de celle-ci, des modifications devront sans doute être apportées aux mécanismes d’attribution de la commande publique. Laissons-la travailler et réfléchissons posément aux conséquences des mesures préconisées plutôt que d’agir dans la précipitation et en dépit du bon sens.

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