Esquisses, vol. 23, no 1, printemps 2012

AilleursDéprofessionnalisation

Le sociologue français Florent Champy* étudie l’évolution du travail des architectes dans la commande publique et leur livre ce message : engagez-vous si vous souhaitez continuer à faire de l’architecture... et pas seulement de la construction.

Mélissa Guillemette

 

Vous affirmez que, depuis les années 1980, la commande publique de l’architecture en France est entrée dans un processus de déprofessionnalisation. Qu’est-ce que cela signifie?

La déprofessionnalisation s’observe à travers l’évolution du contenu du travail d’architecte. Quand j’ai commencé à étudier le sujet, dans les années 1990, j’ai vite constaté une première évolution : certaines tâches que l’architecte prenait en charge dans les années 1960, 1970 et 1980 avaient commencé à être confiées à d’autres acteurs. Je pense à la maîtrise d’ouvrage, déléguée aux programmistes (planification architecturale), aux paysagistes, aux coloristes, aux ergonomes, etc. Avec cette division du travail, les autorités espéraient obtenir les meilleurs résultats possible pour leurs projets de construction.

Une deuxième évolution que j’ai remarquée à cette époque était l’élaboration d’un nombre croissant de normes. On voit des contraintes de plus en plus lourdes, des programmes de plus en plus importants, des normes d’urbanisme plus contraignantes.

 

Quels sont les impacts de ces évolutions sur la profession?

La division du travail et la normalisation vont à contre-courant de la façon de faire de l’architecte. Depuis Vitruve, faire de l’architecture consiste à chercher l’équilibre entre plusieurs façons d’évaluer un projet qui sont en tension. Ainsi, il y a toujours des arbitrages à faire entre l’esthétique, l’usage, le coût, l’intégration dans la ville, la solidité et la lisibilité de l’édifice. À partir du moment où des acteurs différents gèrent chacun de ces critères et que des normes encadrent les décisions, cet arbitrage n’est plus possible.

Les programmistes, les paysagistes ou les ergonomes forment un écran entre l’architecte et les besoins sociaux. Cet écran brouille sa réflexion quant aux dimensions sociale et politique de la commande. De plus, tous ces intervenants qui étaient auparavant sous l’autorité de l’architecte sont maintenant cocontractants. C’est beaucoup plus difficile pour l’architecte d’avoir une relation d’autorité par rapport à l’ingénieur, par exemple.

 

Depuis les années 1990, la déprofessionnalisation s’est-elle accélérée?

De nouvelles tendances apparaissent. D’abord, on s’est mis à valoriser l’objectivité à tout prix pour sélectionner les projets aux concours en France. Plutôt que de choisir les projets selon l’harmonie de la conception, on cherche à calculer leur taux de conformité avec le programme. C’est absurde!

Dans les années 1980, les jurés des concours se donnaient la liberté de juger, de dire : « Ce projet est plus beau et on y vivra mieux. » Désormais, ils sont obsédés par l’idée de rendre un jugement objectif, afin d’éviter les apparences de conflits d’intérêts. Cela nuit aux projets les plus novateurs et favorise les plus convenus.

Par ailleurs, comme l’Union européenne impose l’anonymat aux concours, les architectes n’expliquent même plus leurs projets aux jurys. On a une obsession de l’objectivité qui fait qu’il n’y a plus aucune intersubjectivité.

Autre évolution récente : les architectes ont moins de temps pour participer aux concours. Bien sûr, les idées les plus simples sont retenues. C’est le problème de l’administration publique : elle prend son temps, laisse courir les choses pendant un an et, ensuite, refuse un mois de délai qui serait nécessaire pour obtenir des soumissions peaufinées.

 

Comment en sommes-nous arrivés là?

Les tendances à la division du travail et à la normalisation sont généralisées dans le monde du travail. Les fonctions se différencient parce que les gens se spécialisent.

Mais il se peut aussi que les architectes ne soient pas parvenus à décrire suffisamment leur rôle. Ils disent qu’ils sont responsables de la synthèse d’exigences hétérogènes, mais ne disent pas comment ils y arrivent. Il y aurait sans doute du travail à faire pour faire comprendre le contenu de ce travail.

L’autre difficulté tient au fait que tous les architectes ne font pas du bon travail. Il y a eu des catastrophes...

 

Au Québec, avec les révélations du rapport Duchesneau à propos d’un système de collusion pour l’obtention de contrats publics, nous assistons à la création de règles renforcées. Les tendances que vous décrivez et qui sont bien présentes ici aussi ont pour but d’éviter la corruption ou de minimiser les risques d’erreurs. Comment s’y opposer?

Je n’ai pas étudié le cas du Québec, mais j’aurais du mal à m’opposer à la lutte contre la corruption. Je n’ai pas de solution à cette contradiction. J’en aurais une, mais elle est trop facile : j’aurais tendance à dire qu’il faut que les architectes trouvent le moyen d’être irréprochables. S’ils réussissent à bien utiliser leur autonomie, elle sera plus facilement maintenue et augmentée.

La question est donc : comment s’assurer que les architectes prennent tous les facteurs de qualité en compte sans leur imposer cette division du travail, ces normes et ces critères objectifs?

En France, les questions de corruption vont et viennent par cycles. Actuellement, nous sommes plutôt dans une phase opposée à la vôtre, consistant à essayer d’assouplir le code des marchés publics, parce qu’on trouve qu’ils gèlent la vie économique. Mais je ne crois absolument pas que ça profite aux architectes.

Ils ont plutôt besoin d’intervenir sur les normes. Ils doivent surtout reprendre conscience de ce qu’ils font, conscience de leur savoir et de leur savoir-faire pour s’appuyer davantage dessus.

 

Les architectes doivent donc travailler à ce que le système n’entrave pas leur pratique?

Tout à fait, et ce n’est pas nécessairement ce qu’ils font en ce moment. Quand je participais à ce type de concours « objectifs » absurdes que je décrivais plus tôt, les architectes membres du jury ne disaient rien. Il y a là une forme de démission que je trouve dommageable.

Si des architectes acceptent ça, ils deviennent eux-mêmes les porteurs de ces évolutions. Il y a beaucoup d’architectes qui sont prêts à défendre l’architecture, mais il n’est pas exclu qu’il faille le faire contre d’autres architectes. Beaucoup s’accommodent de ces conditions où ils ont moins de responsabilités.

Il faudrait que les architectes aient des positions fortes, qu’ils se disent : « On ne revendique pas une autorité pour tout, mais si on veut vraiment pouvoir faire de l’architecture, et pas seulement de la construction, certaines choses doivent changer. »

Il faut qu’ils puissent dire ce dont ils ont besoin, qu’ils puissent dire pourquoi une telle norme est inacceptable. Ils doivent obtenir l’autonomie de réflexion.

 

Serait-il possible de faire marche arrière et de revenir aux conditions de pratique des années 1960 et 1970?

Non, car, sur le fond, les évolutions du fonctionnement de la commande publique sont bien ancrées et sont là pour de bon. C’est pour cette raison qu’il faut plutôt que les architectes influencent le nouveau système.

En France, certains architectes arrivent à être suffisamment connus pour qu’on leur foute la paix : ce sont les vedettes de la profession. On ne leur impose pas des collaborateurs, par exemple. Mais l’aura de ces vedettes ne retombe malheureusement pas sur l’ensemble des architectes, parce qu’ils mettent de l’avant leur personnalité plutôt que leur profession.

 

Dans votre dernier livre, Nouvelle théorie sociologique des professions, vous définissez ce qu’est la profession d’architecte. Pourquoi?

Pour aller au bout de mon discours, j’avais besoin de me demander : qu’est-ce que les architectes font que d’autres ne font pas? Quelle est la différence entre un bâtiment conçu par un architecte et une simple construction? Je me suis rendu dans des écoles d’architecture à La Nouvelle-Orléans, en Louisiane, ainsi qu’en France pour étudier la complexité du dessin et de la réflexion lors de la conception d’un projet d’architecture.

C’est grâce à cet exercice que j’ai compris cette notion d’équilibrage propre à la profession. J’ai compris que tout ce qui fait obstacle à cet arbitrage fait obstacle à l’architecture. Mon travail montre que ce n’est pas un hasard s’il revient aux architectes de concevoir les bâtiments.

 

Pourquoi vous êtes-vous intéressé à la commande publique?

La commande publique est particulièrement intéressante parce qu’elle comprend des projets à grande échelle et des constructions symboliques pour la société. Ce sont les projets publics qui donnent une identité à la ville.

En France, c’est surtout dans la commande publique qu’il est possible d’avoir une véritable activité architecturale. La commande privée est dévaluée par rapport à la commande publique : les constructions de bureaux, par exemple, sont connues pour être horribles.

Si, même dans la commande publique, les choses deviennent impossibles en raison de la déprofessionalisation de la pratique, alors l’enjeu est là. S’il n’y a plus d’architecture, il n’y a plus d’histoire de l’architecture. On perdrait une grande richesse de la vie intellectuelle.

* Florent Champy est sociologue et directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique en France, ainsi que chercheur au Centre d’études sociologiques et politiques Raymond Aron de l’École des hautes études de sciences sociales à Paris. Esquisses l’a rencontré en novembre, alors qu’il venait présenter une conférence à l’Université de Montréal.

Futur Musée des civilisations Europe Méditerranée (MuCEM), dans le fort Saint-Jean, à Marseille. Agence Rudy Ricciotti / Agence APS <br \> Esquisse : Golem Images