Esquisses, vol. 21, no 1, printemps 2010

Donneurs d'ouvrageCoûts tordus

La qualité en architecture n'a pas plus de détracteurs que la vertu. Mais les clients et donneurs d’ouvrage sont-ils prêts à fournir les ressources nécessaires à la création de bâtiments de qualité? Quelques architectes en pratique privée partagent leurs observations.

Marie-Claude Élie-Morin

«Les clients qui sont sensibles à la qualité, c’est loin d’être la norme. Si on met la société québécoise et canadienne sur le divan du psychanalyste, on s’aperçoit que la qualité architecturale ne fait pas partie de notre culture. J’ai l’impression qu’on ne tient pas l’architecture et les architectes en très haute estime.» Alain Fournier ne mâche pas ses mots. Associé chez Fournier, Gersovitz, Moss et président de l’Association des architectes en pratique privée du Québec, il croit que le Québec manque cruellement de connaissances en matière d’architecture.

 

Manque de sensibilité?

Édifice Fleurie, Côté Chabot Morel architectes et Gamacge Martin architectes <br \>Stéphane Groleau

«Les donneurs d’ouvrage ne s’intéressent pas à la qualité parce que la plupart n’ont jamais développé cette sensibilité. C’est une question de culture et d’éducation. Si le milieu familial ou l’école n’a jamais valorisé l’architecture, c’est comme une langue qu’ils n’ont jamais appris à parler. Ils ne perçoivent pas l’architecture comme une partie intégrante de l’environnement. Ils voient l’architecte comme un exécutant, et veulent des projets au plus bas prix possible. Pourtant, nous sommes des professionnels, au même titre que les médecins. Connaissez-vous quelqu’un qui choisirait son médecin selon le prix?» demande Alain Fournier.

Martin Houle, architecte, fondateur et directeur du blogue Kollectif.net, n’est pas aussi pessimiste. «Ça dépend du client. Il y a toujours certains clients avec qui c’est plus facile d’avoir des discussions. En même temps, c’est à l’architecte de vendre sa salade. C’est son rôle de vulgariser, d’expliquer et de défendre une architecture de qualité.»

 

Culte des bas prix

Chose certaine, ce ne sont pas les municipalités du Québec qui montrent l’exemple en matière de qualité. Le processus d’attribution de contrats aux professionnels tel que défini dans La Loi sur les cités et villes fait grincer des dents plusieurs architectes. «C’est une façon de faire qui préconise l’ignorance et l’inaptitude. Les municipalités sont tenues, en appel d’offres, de s’en remettre à une formule mathématique où le prix reçoit une pondération nettement supérieure à la compétence et à la qualité. Ceux qui gèrent les projets ont comme seul objectif de respecter le budget et d’obtenir le plus bas prix possible», résume Nicolas Lemay de la firme Cimaise à Sherbrooke.

Son équipe a récemment soumis une offre de service pour un projet lié à un office municipal d’habitation. Comme la firme souhaitait fortement percer le marché de l’habitation sociale, elle avait stratégiquement revu les honoraires légèrement à la baisse. «Lorsqu’on a su qui avait remporté l’appel d’offres et à quel prix, on ne comprenait pas comment ça pouvait être possible de faire un projet à si bas prix! Soit ils acceptaient des honoraires 50 % en dessous de la moyenne, soit ils photocopiaient des plans déjà réalisés pour un autre projet. S’il s’agit de plans «recyclés», en termes de qualité, on perd toute l’identité, l’effet emblématique du bâtiment. On n’a qu’à penser à ces quartiers de Brossard où toutes les maisons sont identiques», s’indigne Nicolas Lemay.

«Ça fait des décennies que ça dure. Les citoyens ont laissé pousser des bâtiments sans jamais penser qu’ils avaient peut-être un mot à dire. Les villes, censées représenter les citoyens, donnent la priorité aux coûts. Plus la ville est grande, plus il y a un risque de dérive. Et quand on voit les liens entre la politique et certains entrepreneurs, ce n’est pas étonnant qu’on construise n’importe quoi», ajoute Alain Fournier.

Il admet toutefois que certains élus et hauts fonctionnaires à qui l’on donne des moyens savent faire preuve de vision. «C’est le cas de l’ancien maire de Québec, Jean-Paul L'Allier, qui a revitalisé certains quartiers et qui était prêt à travailler avec le milieu des architectes.»

Depuis l’entrée en vigueur du règlement sur les contrats de services des organismes publics de la Loi 17 le 1er octobre 2008, plusieurs organismes gouvernementaux comme les commissions scolaires et les agences de santé publique ont désormais une plus grande marge de manœuvre et peuvent justifier le paiement d’honoraires plus élevés aux professionnels. «C’est une bonne loi, et il reste à voir comment le décret sera appliqué. Mais au moins on ne se sent plus comme si on avait le couteau sur la gorge pour baisser nos honoraires», commente Nicolas Lemay.

 

Les moyens de ses ambitions

Édifice Fleurie, Côté Chabot Morel architectes et Gamache Martin architectes<br \>Stéphane Groleau

Si la question des honoraires semble s’améliorer, c’est du côté de l’évaluation des budgets de construction que le bât blesse encore. «Le coût au mètre carré n’est pas assez régulièrement indexé», soutient Nicolas Lemay.

«Il faut quand même un budget minimal pour réaliser un projet de qualité, constate aussi l’architecte Pierre Beaupré, associé chez Beaupré, Michaud. Tout le monde s’entend pour dire que le Centre Canadien d’Architecture est un bâtiment de très grande qualité. Mais c’est un projet où il y avait de l’argent et un client éclairé»

Qualité et coûts élevés vont donc de pair? «Pas nécessairement. Certains architectes ont réalisé des projets primés pour des logements sociaux, par exemple, en faisant preuve d’ingéniosité. Les nouvelles normes Novoclimat et l’adoption progressive des normes LEED améliorent aussi la qualité construite. Par ailleurs, il y a des projets comme le développement de Mont-Tremblant, qui sont très balourds et passéistes d’un point de vue architectural – des pastiches qui ne font pas avancer la profession – et qui sont pourtant des projets très coûteux», fait valoir Pierre Beaupré.

 

Délais presse-citron

Encore plus que les budgets, il semblerait que les délais de livraison soient un frein majeur à la qualité. «Les échéanciers très serrés sont une constante chez les donneurs d’ouvrage, spécialement dans le domaine public. Les clients doivent se soumettre à des échéances fixes pour obtenir certaines subventions ou se qualifier pour des programmes fédéraux. Sans compter qu’ils vont parfois chercher à se faire du capital politique en annonçant des délais très rapprochés. Il y a une méconnaissance du temps requis pour livrer des projets de qualité. On peut faire l’analogie entre le fast food et le slow food. Il faut prendre le temps pour bien faire les choses», confirme Bernard-Serge Gagné de la firme ABCP à Québec.

Et pourtant, beaucoup d’architectes acceptent de travailler avec ces délais presse-citron. «Tout le monde veut sauver du temps et de l’argent, mais le résultat est qu’on se retrouve avec des professionnels en burn-out et des chantiers où les entrepreneurs travaillent comme des fous. Tant qu’il y en aura parmi nous pour accepter ces conditions-là, les clients n’arrêteront pas d’avoir des attentes irréalistes. Il faut savoir mettre son pied à terre», croit Martin Houle.

«Un projet de qualité, c’est un projet où tout le monde est gagnant : un bâtiment avec des espaces de qualité pour les usagers, où le client est satisfait et où les architectes et l’entrepreneur ont pu réaliser un profit raisonnable sur leurs honoraires», conclut-il.

Une formule contre laquelle on peut difficilement s’ériger, en effet.