Esquisses, vol. 22, no 4, hiver 2011-2012

ChroniqueMoquette coquette

Pierre Frisko

J’ai entendu ça à la radio-poubelle de Québec. Je ne sais pas pourquoi on les appelle comme ça, d’ailleurs. Chez moi, les déchets, ils entrent dans la poubelle. Et lorsqu’ils finissent par en sortir, c’est dans un petit sac bien attaché. La radio-poubelle a plutôt tendance à cracher ses déchets. M’enfin.

Les animateurs y racontaient donc que le nouvel amphithéâtre de Québec pouvait bien être une boîte à beurre que ça ne les dérangeait pas, puisqu’ils voulaient juste y aller pour prendre un verre de bière en regardant un match de hockey.

Pas de statement architectural. Pas de projet phare.

« Une boîte à beurre avec du hockey dedans. »

Pourquoi faire beau quand on peut faire moche ?

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Quand est venu le temps de faire la nouvelle salle de l’orchestre symphonique de Montréal, c’est un peu, aussi, ce que pensait la ministre de l’époque. Dans ce projet-là, l’important, c’était d’avoir une bonne acoustique.

D’ailleurs, pour être bien certaine qu’on n’accorde pas trop d’importance à l’architecture, la ministre avait précisé que, sur un total de 100 points, un maximum de 30 points y seraient consacrés.

Plus détaché que ça, t’accordes 30 points à la nourriture quand vient le temps d’évaluer un repas.

Ou 30 points à la musique quand t’assistes à un concert... C’est probablement ce qui est arrivé, aussi, le soir de l’inauguration : même si les spécialistes ont constaté que le son n’était absolument pas à la hauteur des espérances (les problèmes ont été corrigés depuis), tout le gratin interrogé à la sortie exprimait son ravissement. À se demander pourquoi ils avaient tant besoin d’une nouvelle salle. Mais on s’égare...

Chat échaudé craint l’eau froide, dit le dicton. « La signature on l’a déjà essayée et ça ne sert à rien cette affaire-là! » disait aussi l’ancienne ministre.

Ah ben, si on a déjà essayé...

Parlez-en aux gens de Bilbao, dont la ville semble avoir pris naissance avec la réalisation du Guggenheim de Gehry.

Ou aux gens de Malmö, en Suède, qui voient les touristes affluer depuis la création de l’écoquartier Bo01, quartier justement doté d’un édifice phare de 45 étages de Santiago Calatrava.

Pas que j’aie de quoi à redire sur l’apparence de la nouvelle salle de l’OSM.

Même que, vu d’en arrière, ça fait assez propre.

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Quand ils sont en voyage et qu’ils ne s’écrasent pas au soleil en attendant les mélanomes, les touristes visitent. Et qu’est-ce qu’ils visitent tant? Des musées et de l’architecture. À les voir aller, on aurait l’impression que c’est là leur principale passion. Qu’ils soient à Paris ou à New York, à Beijing ou à Rome, ils te bouffent du monument à la louche. Ils sont prêts à attendre en file pendant des heures pour admirer les splendeurs surfaites de Versailles ou à se donner un torticolis pour voir la pointe de l’Empire State Building. Ils font des kilomètres pour se farcir le Taj Mahal, se lèvent à l’heure des poules pour déambuler en troupeau au Musée du Fatigant, et s’entassent dans des autobus pour voir tout Madrid en trois heures.

Ça, c’est ce que font les touristes quand ils vont ailleurs. Pas à Québec. Les animateurs de radio l’ont dit. Les touristes qui visitent Québec vont d’abord magasiner aux Galeries de la Capitale.

S’il leur reste un peu de temps, ils vont marcher sur les Plaines.

Ils ne vont tout de même pas à Québec pour voir de l’architecture : mais où avez-vous donc la tête?

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L’été dernier, à Istanbul, nous finissions nos journées sur la terrasse qui trônait sur le toit de l’hôtel. De là, nous avions une vue magnifique sur la Mosquée bleue, ses minarets et les goélands qui n’en finissaient plus de tourbillonner autour.

Encore une chance que les Turcs, au 17e siècle, ne se soient pas limités aux besoins de la clientèle qui fréquente la Mosquée, essentiellement pour y prier à genoux.

Ils se seraient sûrement contentés de poser la moquette.

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