Esquisses, vol. 22, no 4, hiver 2011-2012

Le parc et son quartierIl était une fois dans l'Est

Au moment où un débat s’engage sur l’avenir du Parc olympique, d’aucuns plaident pour que l’on passe d’une vision verticale – la hauteur de la tour – à une vision horizontale : l’intégration aux quartiers.

Hélène Lefranc

Un peu comme l’ensemble des Québécois, mais pour des raisons qui diffèrent, les voisins du Parc olympique sont tiraillés par l’héritage de 1976. Leur cœur balance entre la fierté et la déception profonde. C’est ce qu’a pu constater David Heurtel, PDG de la Régie des installations olympiques (RIO), quand il a rencontré des travailleurs sociaux, des citoyens des sphères économique, communautaire ou sportive, ainsi que des élus du quartier. « Je n’ai pas perçu d’agressivité, mais une demande pressante :“Faites quelque chose!” »

Ce n’est pas Pierre-Mathieu Le Bel, géographe de l’UQAM qui étudie le quartier, qui le contredira. « On dit toujours que le stade constitue un équipement métropolitain, québécois ou même du nord-est américain, avec ses 56 000 sièges, ses 4 000 places de stationnement et ses deux stations de métro. On essaie de dire qu’il est en centre-ville. En fait, on veut oublier qu’il est dans l’est! J’entends très peu les mots “quartier” ou “insertion dans le quartier” dans les réflexions. On veut élargir l’espace vers le Jardin botanique, mais il faut avant tout élargir vers Hochelaga-Maisonneuve. »

D’autant plus, selon lui, que le quartier de 129 000 habitants, l’un des plus populeux de Montréal, est singulier. « C’est bien beau le discours des spécialistes des quartiers festifs, qui parlent de développement durable pour le Parc olympique, mais le développement durable inclut le social. Que se passe-t-il pour ceux qui vivent autour les 150 jours de l’année où il n’y a pas d’événement? » Pour lui, il faut s’appuyer sur l’expertise pointue qui existe dans Hochelaga-Maisonneuve, l’arrondissement montréalais qui héberge la plus grande concentration d’intervenants communautaires, soit 150 organisations dont plusieurs existaient avant la construction du stade.

 

DES DÉFIS EXTRÊMES

L'avenue Pierre-de-Coubertin réaménagée par IPSO. Photo : IPSO

Sylvain Lambert a travaillé longtemps en face du stade. Urbaniste chez IPSO, il porte un regard acéré sur les enjeux d’intégration au quartier. Il énumère les causes de la désaffection des citoyens : une présence exagérée du béton; des îlots de chaleur en été et du vent et des températures très froides en hiver; un site ceinturé par de larges voies de circulation aux accès mal configurés; un lieu de destination unique qui ne retient pas les visiteurs malgré les tentatives de diversification des usages; un espace étagé peu compréhensible de l’extérieur et peu invitant. Ouf!

Agacé par le fait que tous les débats aient longtemps tourné autour du seul choix d’un toit rétractable ou non, il a voulu, avec ses collègues, susciter une discussion portée par une vision d’ensemble. Il a donc réfléchi à des pistes d’aménagement dont l’objectif serait de retenir la population ou les touristes sur le site, en tenant compte du fait qu’un nouvel équipement, le Planétarium, s’y ajoutera à la fin de 2012. Il propose d’utiliser l’espace inutilisé à l’ouest pour ériger un hôtel. Grâce au lien avec le métro, ses clients rejoindraient facilement le centre-ville. Il imagine un bâtiment qui ne cacherait pas le stade et qui serait coiffé de toits verts en paliers pour épouser la pente et atténuer les îlots de chaleur.

Pour améliorer le lien aux quartiers limitrophes, il souhaite rendre l’avenue Pierre-de-Coubertin – une artère large, mais déserte où les automobilistes n’hésitent pas à accélérer – plus conviviale pour les piétons et plus sûre pour les cyclistes. Des commerces pourraient s’y installer dans les « alcôves » formées par la structure de béton, prolongés par des terrasses et de la verdure. Il imagine, en fonction de ce que conclurait une étude de marché, des restaurants, des bars et éventuellement des boutiques. Évidemment, cela imposerait de réduire l’espace accordé aux voitures et de séparer par une bordure la piste cyclable actuellement située entre le stationnement et la rue. Pour compléter la vocation sportive du parc et s’appuyer sur les usages informels actuels, il aménagerait un parcours structuré et sécuritaire pour les planchistes à l’intersection piétonnière située en contrebas de la rue Sherbrooke.

 

Le privé sous condition

L'avenue Pierre-de-Coubertin <br \>Photo : Axel Drainville

Pierre-Mathieu Lebel voit lui aussi d’un bon œil l’idée d’attirer des commerces, particulièrement s’ils répondent aux besoins du quartier. Les « déserts alimentaires » de cette zone sont documentés, de même que les besoins d’emploi, de formation et de qualification.

Il met cependant en garde ceux qui voudraient faire intervenir le privé à grande échelle pour rentabiliser ou commanditer les espaces. « La perception des habitants du quartier est que le privé va s’approprier ces espaces et que les dés sont pipés en sa faveur. » Il préconise de faire siéger des représentants de groupes communautaires au conseil d’administration de la RIO. « Il ne faut pas inventer des concepts pour eux sans les impliquer en amont. Très tôt dans la planification, il faut déterminer la place qu’on veut laisser aux écoles, au quartier, au privé. Certains choix peuvent paraître coûteux, mais permettent de rentabiliser autrement les équipements. »

Lors d’une journée de réflexion sur l’avenir du Parc olympique, en octobre dernier, Dinu Bumbaru, directeur des politiques à Héritage Montréal, a également appelé à la vigilance. « Oui au privé, mais uniquement si les règles du jeu sont claires. Il ne faut pas que le modèle d’investissement ressemble au cinéma StarCité. C’est indigne. Dans tous les cas, il ne faut jamais oublier les citoyens. C’est un devoir pour le Parc olympique de devenir un bon voisin et de mettre en place des mécanismes démocratiques, même s’il s’est mal comporté jusqu’à maintenant. »

Un épisode, entre autres, a soulevé l’indignation des habitants d’Hochelaga-Maisonneuve, rappelle Dinu Bumbaru : le déplacement, en 2003, vers le Quartier international de la fontaine La joute, une œuvre sculptée que Jean-Paul Riopelle avait adaptée au site des Jeux. Il avait alors conseillé à ceux qui se battaient pour la conserver de réclamer le budget du « 1% » du Parc olympique afin d’installer sur l’esplanade des sculptures à l’échelle du lieu, puisque celui-ci est dédié à l’art et la culture. Aujourd’hui encore, « ce n’est pas le gazon qui va faire le génie du lieu, mais bien le génie », tranche Bumbaru.

Pour lui, le site ne se limite pas à un quadrilatère, mais va au-delà. Et ses abords sont propices à la création d’interfaces et de parcours qui le relieraient aux secteurs environnants.

 

Des jeux au jeu

La notion de parcours semble aussi au cœur de la réflexion de la direction de L’Espace pour la vie, organisme municipal qui regroupe le Jardin botanique, l’Insectarium, le Biodôme et le Planétarium de Montréal. Son directeur général, Charles-Mathieu Brunelle, veut renforcer la synergie et donc faciliter les déplacements entre les quatre établissements, où passent chaque année 1,7 million de personnes et pour lesquels des investissements majeurs de 189 M$ ont été accordés – notamment en raison de la construction du nouveau Planétarium. Une concertation avec la RIO et des études sont en cours, et une charrette de création à laquelle participeront des designers, des architectes, des spécialistes du développement durable, etc., est déjà prévue sur le thème de l’utilisation de l’espace public.

Quelques idées ont déjà germé dans la tête des consultants mandatés par la RIO : restaurants suspendus ou sur pilotis en bambou, éventuellement exploités par des entreprises d’économie sociale; vélos taxis et traîneaux à chiens pour se déplacer d’un lieu à l’autre; potager géant communautaire sur l’esplanade, et sur roulettes pour pouvoir remodeler facilement le lieu. « Nous n’imaginons pas une nouvelle construction à la Gehry ou un projet architectural permanent, mais une mise en espace et une programmation ludique et temporaire, y compris en hiver », précise Charles-Mathieu Brunelle.

L’objectif est que la population montréalaise se réapproprie le site. « Cela ne veut pas dire qu’il n’y aura pas de construction à terme, mais on veut voir ce qui émerge avant de décider. » Il évoque un éventuel geste collectif, une structure réalisée progressivement sur plusieurs années à laquelle chacun pourrait participer.

À court terme, l’aspect et l’usage de l’esplanade devraient évoluer puisque 75 % du toit incliné et végétalisé du futur Planétarium sera accessible. Un budget de 2 M$ y est consacré.

 

Une concertation améliorée

En plus de signer une entente avec la RIO pour formaliser les discussions sur l’avenir du Parc olympique, Espace pour la vie siège à la table de concertation présidée par Réal Ménard, maire de l’arrondissement Hochelaga-Maisonneuve. Celui-ci regrette que la RIO se soit longtemps désintéressée de l’articulation avec le quartier, mais note néanmoins un changement positif. Il place ses espoirs dans la nouvelle direction et le comité-conseil présidé par Lise Bissonnette, dont il fait partie.

« Il faut trouver le moyen d’établir un lien fonctionnel entre le pôle olympique et Hochelaga-Maisonneuve, dit-il, pour donner envie aux touristes de visiter notre quartier historique. Une solution devra également être trouvée pour un accès privilégié des gens du quartier aux installations olympiques et pour favoriser l’embauche locale. » L’élu semble déjà persuadé que les réflexions tripartites susciteront des interventions dans l’avenue Pierre-de-Coubertin. En attendant, les voies dévolues aux voitures ont été réduites et six arrêts ajoutés.

Plus au nord, les élus de l’arrondissement Rosemont–La Petite-Patrie perçoivent moins d’enjeux, puisque le Jardin botanique et le parc Maisonneuve sont gérés par la ville centre. Les seuls Rosemontois à proximité sont les 300 locataires du Village olympique, auxquels pourraient s’ajouter les occupants de Cité-Nature, un projet immobilier de plus de 1400 condos de luxe qui fait l’objet d’un litige. L’arrondissement semble avoir assez à faire avec ses propres héritages des Jeux olympiques de 1976 : les courts de basket-ball devenus l’aréna Étienne-Desmarteau et, surtout, le terrain de lancer de disque et javelot, qu’il s’est engagé à entretenir malgré sa rare utilisation!

L’arrivée éventuelle d’une population aisée au nord du Parc olympique risque d’alimenter des inquiétudes au sud. Au moment où l’on cherche à revitaliser le parc, certains habitants d’Hochelaga-Maisonneuve s’inquiètent en effet d’une possible gentrification dont les populations les plus fragiles du quartier feraient encore une fois les frais.