Esquisses, vol. 22, no 4, hiver 2011-2012

PatrimoineLe visage des valeurs

Qu’on aime ou pas son architecture, le stade olympique ne laisse personne indifférent. Au-delà des goûts de chacun, a-t-il une valeur patrimoniale?

Corinne Fréchette-Lessard

Habitat 67. La basilique-cathédrale Notre-Dame-de-Québec. La bibliothèque Saint-Sulpice. La cathédrale d’Amos. Le château Ramezay. Au Québec, des milliers de lieux, et de monuments sont classés et protégés en vertu de la Loi sur les biens culturels. Mais ni le stade, ni le Parc olympique ne sont du nombre.

Est-ce le signe d’une absence de valeur patrimoniale? Pas le moins du monde, assure Anne-Marie Dufour, architecte à la Direction de la culture et du patrimoine de la Ville de Montréal. « Le patrimoine ne se limite pas à ce qui a un statut de protection. Beaucoup de biens ne sont pas protégés, mais font quand même partie du patrimoine. Certains sont même très emblématiques. »

Dans son plan d’urbanisme de 1992, la Ville de Montréal décrivait d’ailleurs le stade comme un immeuble de valeur patrimoniale exceptionnelle (statut qui a été reconduit depuis) et le Parc olympique comme un secteur de valeur patrimoniale exceptionnelle. Dans le contexte de l’adoption du dernier plan d’urbanisme, en 2004, la Division du patrimoine et de la toponymie a en effet procédé à un grand exercice de repérage sur l’ensemble de l’île, en portant une attention particulière au patrimoine moderne et industriel.

Même s’il montre quelques signes de vieillissement, le stade n’a que 35 ans. Mais il n’est pas trop tôt pour en évaluer la valeur patrimoniale. Depuis les années 1990, l’UNESCO reconnaît le patrimoine du 20e siècle comme un domaine d’intérêt. En 2001, l’organisme – conjointement avec le Conseil international des monuments et des sites (ICOMOS) et Docomomo International – a lancé le Programme du patrimoine moderne pour l’identification, la documentation et la promotion du patrimoine construit aux XIXe et XXe siècles. L’opéra de Sydney, inauguré en 1973, figure sur la liste du patrimoine mondial. Qui sait, le stade pourrait bien y être inscrit aussi un jour!

 

LA JUSTE VALEUR

Aucune évaluation détaillée de la valeur patrimoniale du stade n’a encore été réalisée. Pour le plan d’urbanisme, la Ville a utilisé les critères suivants : capacité à témoigner d’un thème ou d’un événement historique; qualité architecturale (forme, usage, technologie constructive); participation à la qualité de la vie urbaine et du paysage.

« Nous n’avons pas développé d’argumentaire ou de justificatif approfondi pour chaque bâtiment, mais le stade répond à ces critères de façon assez évidente », explique Anne-Marie Dufour.

On ne peut nier que l’histoire du bâtiment est riche, selon Dinu Bumbaru, directeur des politiques chez Héritage Montréal : « Les Jeux olympiques sont un événement exceptionnel. Même si on avait construit un gros igloo qui avait fondu tout de suite après, il aurait eu une dimension historique », illustre-t-il.

Au-delà de la manifestation sportive, le stade témoigne aussi de l’état d’esprit de l’époque. Dans les années 1960, Montréal vit une grande modernisation et plusieurs projets s’inscrivent dans une mouvance d’utopie urbaine. On imagine alors une ville à l’avenir grandiose, efficace sur les plans technologique et écologique, et portée sur les loisirs. Avec ses pavillons, ses infrastructures de transport et ses installations ludiques comme La Ronde, Expo 67 est conçue comme un prototype de la ville de l’avenir.

Quelques années plus tard, le stade s’inscrit dans le même courant. « Le maire Jean Drapeau voulait depuis longtemps développer l’est de la ville. Le faire avec un centre de loisir et de sport, activités principales de la ville de l’avenir, correspondait tout à fait à l’idéologie ambiante », explique Denis Bilodeau, professeur titulaire à l’École d’architecture de l’Université de Montréal et membre de l’Institut de recherche en histoire de l’architecture. 

Autre ambition de l’époque : mettre Montréal « sur la mappe ». Les grands projets comme Expo 67, le métro et les Jeux olympiques servent ces visées. « Le stade représente cette volonté d’affirmation de la ville comme métropole internationale », estime Michel Lauzon, architecte et designer urbain, et associé principal à la création chez Lemay Associés.

 

QUALITÉS ET SYMBOLES

Sur le plan architectural, le stade se distingue incontestablement, et pas seulement par sa tour, « la plus haute tour inclinée du monde », comme se plaît à le répéter la Régie des installations olympiques (RIO). « La tour est presque anecdotique. On a affaire à un grand stade de l’ère moderne. L’architecture organique, les exercices de virtuosité dans la construction avec les consoles et les piliers, l’idée du toit rétractable, l’esthétique marquée des années 1970, la tectonique... tous ces éléments sont intéressants et remarquables », affirme Dinu Bumbaru.

Comme dans d’autres grands projets d’utopie urbaine, c’est la notion de mégastructure qui sert ici de modèle, selon Denis Bilodeau : « C’est-à-dire une structure gigantesque, qui dépasse l’échelle du bâtiment, capable à la fois de régler des questions d’urbanisme, d’infrastructure urbaine, d’architecture et de paysage. C’est un élément important dans l’histoire de l’architecture moderne. »

Pour la RIO, le stade est un symbole de Montréal sur la scène internationale. Michel Lauzon est d’accord: « Ce n’est pas le site montréalais le plus renommé – aussi étonnant que ça puisse paraître, cet honneur revient au Montréal souterrain –, mais il est quand même connu des étrangers. »

Inévitablement, on associe au stade les nombreux déboires que le projet a connus, comme le gouffre financier qu’il a suscité ou la saga du toit. « Les gens ont encore en tête tous ces problèmes et ces coûts. C’est un endroit un peu mal aimé », croit Jacques Lachapelle, professeur titulaire à l’École d’architecture de l’Université de Montréal. Selon lui, le temps est venu d’aller au-delà de ces impressions.

 

LIGNE DE CONDUITE

En matière d’interventions, certaines restrictions s’imposent pour les bâtiments patrimoniaux. Ainsi, pour tout monument décrit comme patrimonial dans le plan d’urbanisme de la Ville de Montréal, la réglementation des arrondissements stipule que les interventions doivent « [sauvegarder le] caractère unique et distinctif des bâtiments ou du site et [protéger] chacune de leurs parties ou de leurs caractéristiques architecturales; [maintenir les] caractéristiques dominantes du paysage urbain; [respecter le] mode d'implantation existant ». Le comité d’urbanisme évalue les propositions. En ce qui concerne les bâtiments protégés en vertu de la loi, les contraintes sont plus précises (voir le texte « Nouvelles règles »).

Sur le plan de l’utilisation, la reconnaissance d’une valeur patrimoniale n’est pas une prescription. « Contrairement à une toile dans un musée, pour un bâtiment, les questions de l’évolution, de l’adaptation et de l’usage sont importantes », souligne Dinu Bumbaru.  Jacques Lachapelle précise : « Il faut respecter l’histoire, mais il faut aussi respecter qui nous sommes aujourd’hui et ce dont nous avons besoin. À part dans quelques cas rares, le patrimoine, ce n’est pas figé. »

Comprendre la valeur patrimoniale, cependant, peut guider la réflexion. « Pour le stade, avance Dinu Bumbaru, il vaut sans doute mieux réfléchir aux utilisations futures en termes de sport, puisqu’il a été associé au plus grand événement sportif de la planète. Ça fait partie de ce qu’on appelle le génie du lieu, qui peut tenir à la forme, à l’environnement, aux usages, ainsi qu’à la mémoire associée à l’endroit. On y est sensible quand il est question de sacré, par exemple. » D’autant plus que des dizaines de fédérations de sport amateur y ont déjà leurs bureaux. « Pour l’instant, elles sont complètement invisibles. On pourrait mettre un peu plus de fierté là-dessus, présenter le site comme la Maison de l’excellence sportive amateur », poursuit-il.

Michel Lauzon abonde dans le même sens : « On a la chance d’avoir un lieu riche en mythes. La flamme et les anneaux olympiques, les rangées de drapeaux, la grande porte marathon, et même l’emplacement original de la sculpture de Riopelle (La joute, relocalisée en 2003 au Quartier international de Montréal) racontent une histoire. Le redéveloppement du site devrait se faire en continuité avec cette histoire, de façon authentique. Il faut révéler cette vocation, la mettre en valeur. Comme on l’a fait avec le quartier des spectacles, par exemple. » (Crédit photo : Art in the City).

Bien sûr, les aspects comptables et opérationnels doivent être pris en considération dans la réflexion sur les usages. « Mais pour l’avenir, il faudrait aussi tenir compte de sa valeur », selon Dinu Bumbaru. Si elle peut donner quelques pistes de solution, on serait fou de s’en passer!

 

NOUVELLES RÈGLES

Attendue depuis longtemps, la Loi sur le patrimoine culturel a été adoptée tout récemment.

Depuis 1972, c’est la Loi sur les biens culturels qui encadre la protection du patrimoine au Québec. Plusieurs statuts peuvent être attribués en vertu de cette loi. À l’échelle municipale, par exemple, une municipalité peut « citer » un monument, en tout ou en partie, et constituer un territoire en site du patrimoine. La station-service de Mies van der Rohe, à l’Île-des-Sœurs, est notamment un monument historique cité.

À l’échelle nationale, le ministre de la Culture et des Communications peut classer ou reconnaître un bien, tandis que le gouvernement du Québec peut déclarer un territoire arrondissement historique. Par exemple, après avoir été cité en 1987, le théâtre Outremont, à Montréal, a été classé en 1994.

Les obligations de conservation varient selon le statut. « À la différence de la mention au plan d’urbanisme, une citation ou un classement entraîne une étude en profondeur du bâtiment qui permet de déterminer des critères à respecter qui sont particuliers au site plutôt que des principes généraux », explique Anne-Marie Dufour, architecte à la Direction de la culture et du patrimoine de la Ville de Montréal. Ainsi, le règlement de citation d’Habitat 67 précise une série d’éléments caractéristiques de la construction (demi-voûtes couvrant les passerelles piétonnes, ouvertures, bacs à fleurs en béton, etc.). Tous les travaux devant modifier ce monument historique doivent favoriser le maintien et la lisibilité de ces éléments.

En octobre 2011, l’Assemblée nationale a adopté la nouvelle Loi sur le patrimoine culturel, qui entrera en vigueur en octobre 2012. Afin de rendre compte de l’évolution de la conception du patrimoine, les notions d’événement, de lieu, de personnage historique, de patrimoine immatériel et de paysage culturel patrimonial y ont été ajoutées. Parmi les autres nouveautés : des pouvoirs accrus aux municipalités et aux communautés autochtones, et l’introduction de sanctions plus nombreuses et plus sévères pour les propriétaires qui enfreignent la loi.

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