Esquisses, vol. 22, no 4, hiver 2011-2012

Accessibilité universelleEn cas d'incendie

Quand se déclenche une alarme incendie, la plupart des gens s’empressent de repérer l’issue de secours la plus proche – généralement un escalier – et de s’y engouffrer. Pour les personnes handicapées, c’est une autre histoire.

Émilie Martineau, architecte à Société logique

 

En matière de sécurité incendie comme pour tant d’autres aspects, la réglementation n’est tout simplement pas faite pour les personnes handicapées. Bien sûr, le Code de construction du Québec prévoit des mesures visant à assurer la sécurité des personnes se déplaçant en fauteuil roulant. Par exemple, il dicte des exigences minimales en ce qui concerne la circulation sur « les aires de plancher desservies par un parcours sans obstacles, qui sont situées au-dessus ou au-dessous du premier étage » (art. 3.3.1.7.). Toutefois, en cas d’évacuation, l’utilisateur de fauteuil roulant ne peut quitter l’immeuble aussi aisément que les autres occupants : bien embêtant pour lui, on en conviendra, de circuler dans un escalier.

Quant à l’usager qui aurait d’autres types de limitations, qu’elles soient auditives, visuelles, intellectuelles ou autre, le Code les ignore tout bonnement.

Or, il existe des moyens d’assurer la sécurité de l’ensemble des usagers, qu’ils aient ou non une limitation. L’idée est d’accorder l’égalité des chances : en cas d’urgence, les personnes handicapées devraient bénéficier des mêmes possibilités d’évacuation que la majorité des occupants ou, du moins, de possibilités qui s’en rapprochent.

 

UNE STRATÉGIE POUR TOUS

Pour choisir la meilleure stratégie d’évacuation, celle qui assurera la sécurité de tous les usagers et maximisera leur autonomie, il faut d’abord comprendre les difficultés vécues par les personnes ayant des limitations.

Ainsi, les personnes qui se déplacent en fauteuil roulant manuel ou motorisé, ou encore en véhicule triporteur ou quadriporteur peuvent franchir une porte d’issue avec seuil plat menant à l’extérieur et évacuer par une rampe d’accès. Cependant, elles auront de la difficulté à ouvrir les portes situées le long du parcours menant à l’issue. Les dispositifs de fermeture des portes coupe-feu sont lourds et leurs retenues magnétiques, qui se referment au déclenchement d’une alarme, constituent un obstacle pour elles. De plus, les dimensions réduites de certaines issues rendent impossibles les changements de direction ou le pivotement du fauteuil ou du véhicule.

Les stratégies d’évacuation doivent aussi tenir compte des besoins des personnes ayant une déficience auditive. Certaines de ces personnes peuvent ne pas entendre l’alarme sonore, entre autres si elles se trouvent dans un endroit clos comme les salles de toilettes ou dans un bureau isolé. Elles risquent alors de perdre un temps précieux avant de comprendre l’urgence de la situation et d’entamer l’évacuation. Un système d’alarme à la fois sonore et visuel, visible de partout sur l’étage et même dans les endroits reculés, permet une détection plus rapide de l’urgence.

De leur côté, en situation d’urgence, les personnes qui ont une déficience visuelle ont souvent le réflexe de sortir du bâtiment par l’endroit où elles sont entrées et n’essayent pas nécessairement de trouver l’issue la plus proche. Il faut dire que la majorité des personnes ayant une déficience visuelle ne sont pas totalement aveugles. Selon l’Institut Nazareth et Louis-Braille, environ 90 % d’entre elles voient partiellement et perçoivent certains éléments de leur environnement. Ainsi, une identification claire des issues, un parcours intuitif, une issue exempte d’obstacles, un éclairage adéquat, homogène et sans éblouissement – particulièrement dans les escaliers – sont autant de moyens qui faciliteront l’évacuation. Dans les escaliers d’issue, les mains courantes continues, même au palier, guideront l’usager ayant une déficience visuelle et renforceront son sentiment de sécurité en lui faisant comprendre qu’il se dirige réellement vers la sortie et n’a pas emprunté un parcours différent par inadvertance.

Enfin, les personnes ayant une déficience intellectuelle ont davantage besoin de se sentir en sécurité. Pour elles, toutes les situations inhabituelles sont stressantes et difficiles à gérer. Ces usagers doivent donc eux aussi pouvoir compter sur un système de signalisation facile à repérer et sur un trajet simple, évident, intuitif et aisé à utiliser dans l’ensemble du bâtiment. Les personnes ayant une déficience intellectuelle, à l’instar de personnes visitant le bâtiment pour la première fois ou de nouveaux arrivants ignorant les procédures d’urgence, peuvent réagir de façon inappropriée. Par exemple, une personne ne comprenant pas la situation ou le danger qui la guette pourrait avoir le réflexe de se cacher au lieu de quitter le bâtiment. La stratégie d’évacuation peut contribuer au sentiment de sécurité de l’usager ou, au contraire, lui nuire. Par exemple, une issue menant à l’extérieur semble un choix plus sécurisant qu’une issue menant vers une autre partie de bâtiment. Toutefois, une issue menant vers l’extérieur peut aussi constituer un choix d’évacuation angoissant si elle est située dans un recoin du bâtiment.

 

QUITTER LE BÂTIMENT OU PAS?

La réglementation actuelle (article 3.3.1.7.) propose différents scénarios pour assurer la sécurité aux étages desservis par un parcours sans obstacles : la protection par gicleurs, la séparation en deux zones ou, pour l’habitation, l’accès au balcon. Ces scénarios impliquent toutefois de ne pas quitter le bâtiment.

Avant de choisir une stratégie de ce type, il y a lieu de considérer plusieurs aspects dont la compatibilité avec les méthodes du service de prévention des incendies de la municipalité. Toutefois, la quantité de personnes à secourir dans les zones sécuritaires ne doit pas nuire à la lutte contre l’incendie, et les obstacles menant à la zone sécuritaire doivent être réduits au minimum. De plus, l’insécurité des usagers se réfugiant dans un lieu prétendument sûr, mais situé à proximité du danger doit être prise en considération.

Malgré l’aménagement d’espaces protégés, certaines personnes ne pourront pas être aisément secourues. Pensons entre autres aux personnes obèses ainsi qu’aux personnes ayant un positionnement particulier dans leur fauteuil roulant (inclinaison, ceinture, corsage, etc.). Ironiquement, les équipements d’aide à la mobilité sont lourds et encombrants : un fauteuil roulant motorisé peut peser entre 65 et 170 kg et un quadriporteur jusqu’à 205 kg. Souvent, les pompiers évacuent les personnes ayant de problèmes de mobilité en les portant dans leur bras. Malheureusement, pour des raisons médicales, certaines personnes ne peuvent pas être aisément soulevées de leur équipement.

Il faut aussi tenir compte du fait que, dans plusieurs municipalités, les pompiers travaillent à temps partiel, que leur expérience avec les personnes ayant des incapacités est très variable et qu’au cours d’une intervention d’urgence, ils peuvent se trouver dans des situations qu’ils connaissent peu, ce qui limite leur efficacité.

Le Code de la construction propose une autre solution pour assurer la sécurité aux étages desservis par un parcours sans obstacles : aménager un ascenseur en fonction des exigences de ceux destinés à l’usage des pompiers. Cette solution a l’avantage d’offrir un scénario d’évacuation qui se rapproche de celui prévu pour l’ensemble des occupants. Enfin, pour les étages situés à proximité du sol, la réglementation suggère de prévoir une rampe menant à l’issue extérieure située au niveau du sol.

Les difficultés vécues par les usagers ayant une limitation sont des révélateurs des difficultés vécues par tous. Les personnes circulant avec un déambulateur, une canne ou une poussette rencontreront les mêmes obstacles que celles qui manient un fauteuil roulant ou un véhicule d’aide à la locomotion. Les personnes âgées, les personnes désorientées par le déclenchement de l’alarme et par la procédure d’évacuation feront face aux mêmes difficultés que les personnes ayant une déficience visuelle ou intellectuelle. Tous les usagers peuvent donc profiter d’une procédure d’évacuation claire et intuitive.

 

OBJECTIF: SÉCURITÉ

Les mesures architecturales prévues dans le Code de construction ne sont pas suffisantes pour répondre aux besoins et à la réalité de l’ensemble des usagers. Il est donc nécessaire de prévoir des mesures complémentaires permettant d’offrir un niveau de sécurité comparable pour tous. Par exemple, il est primordial que l’intervention de l’architecte soit accompagnée de mesures organisationnelles de nature préventive (vérification des systèmes) ou opérationnelle (plan d’évacuation).

Il n’existe pas de recette miracle ou de stratégie d’évacuation unique et applicable à tous les bâtiments. Si les besoins réels des usagers du bâtiment sont pris en considération, la solution d’évacuation sera viable à long terme. Dans tout projet, la logique et le pratico-pratique finissent toujours par prendre le dessus. Les enjeux de sécurité ignorés lors de la conception seront toujours présents une fois la construction achevée, et devront tôt ou tard être résolus. Dans l’intérêt de tous, aussi bien les traiter dès les premières étapes du projet.