Esquisses, vol. 22, no 4, hiver 2011-2012

Chronique ÉcohabitationUne histoire de béton

Pour prendre le pouls du succès du béton depuis le début du 20e siècle, on peut se rendre sur le site du Village olympique de Montréal et observer les pyramides. Joli prétexte pour mesurer l’évolution du béton au fil des ans.

Emmanuelle Walter et Lydia Paradis Bolduc d'Écohabitation

Lorsque les architectes Roger d’Astous et Luc Durand ont conçu le Village olympique, destiné d’abord aux athlètes des Jeux de 1976, puis aux Montréalais, le béton s’imposait, sous une forme particulièrement novatrice pour l’époque. « Le fournisseur nous avait fabriqué un système original, des caissons en aluminium (ou slipforms) correspondant à la taille des appartements, se rappelle Luc Durand. On posait le caisson, on moulait le béton autour, puis on enlevait le caisson avant d’effectuer un autre moulage. On disposait de 28 caissons en aluminium, pour 980 logements. Grâce à cette technique, le chantier n’a duré que huit mois! C’était rentable et rapide. »

Aujourd’hui, le béton préfabriqué en usine a remplacé les slipforms de jadis. Mais le principe est le même. Ainsi, Cité-Nature, le nouvel ensemble immobilier de 1420 condos – 720 unités sont déjà construites, 700 autres sont prévues – qui sort actuellement de terre à côté des pyramides, fait volontairement écho aux bâtiments de 1976 et décline le béton en pentes, en terrasses, en murs et en escaliers, tant pour la structure que pour l’enveloppe. Le promoteur a eu recours aux panneaux préfabriqués de l’entreprise BPDL.

Pour l’architecte du projet, Cyprien Zapareniuc, de la firme Béïque, Legault, Thuot architectes, tout l’intérêt des panneaux de béton préfabriqué réside dans le choix des textures et des formes, la précision à l’installation et l’économie de temps lors de la pose. « On installe les panneaux, la fenestration, et ensuite on peut travailler tout l’hiver à l’intérieur des futurs logements. »

Autres temps, autres mœurs : le béton utilisé sur le chantier de Cité-Nature est plus écologique que celui qui a servi à construire les deux immeubles jumeaux du Village olympique. En effet, il est constitué d’agrégats locaux et d’acier recyclé à 80 %. Il comprend une couche architecturale, à base de ciment blanc, et une couche structurale en béton gris, mais BPDL n’a pas eu recours aux bétons avec ajouts cimentaires, plus écologiques. « Ceux-ci peuvent influer sur la couleur et la prise initiale du béton, explique Guy Tremblay, directeur technique. Or, ce sont deux facteurs essentiels pour maintenir l’uniformité des panneaux et une productivité intéressante. » Selon lui, les avantages d’un béton plus écologique surclassent ces inconvénients.

Entre les années 1970 et aujourd’hui, le béton est devenu plus fiable. Il s’agit toutefois d’un matériau dont la fabrication a un impact écologique négatif. Au Canada, 55 % de l’énergie nécessaire à la production du ciment provient du charbon et 30 % du pétrole. D’où d’importantes émissions de gaz à effet de serre. Pourtant, le béton fait de ciment écolo est aussi efficace que sa version conventionnelle, et pas plus cher. Le béton du fabricant MCS, par exemple, peut inclure jusqu’à 80 % d’ajouts cimentaires issus de l’industrie pour remplacer le ciment : pouzzolanes naturelles (comme les cendres volcaniques), cendres volantes, laitier granulé de haut fourneau, cendres de balles de riz, fumée de silice.

Autre exemple : le ciment Portland au calcaire (CPC), du fabricant Holcim Canada, fabriqué à Joliette. À la différence du ciment Portland ordinaire, qui peut contenir 5 % de pierre calcaire, celui-ci s’obtient par l’ajout d’une proportion de 6 à 15 % de calcaire. Le mélange donne un ciment de performance comparable à celle d’un ciment Portland ordinaire, tout en produisant 10 % de gaz à effet de serre en moins et en exigeant moins de ressources naturelles. Enfin, dans son usine de Saint-Constant, Ciment Lafarge utilise depuis 2000 un liant à base de laitier de haut fourneau (minerai de fer issu de la fabrication de la fonte) et de fumée de silice qui remplace 10 à 15 % du ciment. De nombreuses maisons certifiées LEED ont été construites avec ces bétons plus verts.

La recherche sur de nouveaux bétons moins polluants va bon train au Québec. À l’Université de Sherbrooke, l’équipe de chercheurs du professeur Arezki Tagnit-Hamou travaille à remplacer 20 à 30 % du ciment Portland par de la poudre de verre de bouteilles recyclées et broyées. Ce produit pourrait être plus performant que le béton écologique contenant des cendres volantes, mais une recherche plus poussée est nécessaire. La nouvelle Maison du développement durable, rue Sainte-Catherine à Montréal, fait d’ailleurs office de laboratoire puisque ses deux dalles de béton contenant du verre post-consommation, mises au point par le Département de génie civil de l’Université de Sherbrooke, feront l’objet d’études de comportement.

D’ici là, les concepteurs de bâtiments peuvent aussi avoir recours à du béton réellement écologique, composé de gravier, de sable, d’argile, de calcaire et d’eau, et parfois de chanvre. Toutefois, puisqu’il ne contient pas de ciment, ce béton ne peut servir de structure. Il est plutôt utilisé comme finition, pour les planchers, ou comme élément décoratif.

Le projet Cité-Nature, à côté des Pyramides, Béïque, Legault, Thuot architectes.<br \>Image (vue d'artiste) : manic image