Esquisses, vol. 22, no 4, hiver 2011-2012

Courrier du lecteurPréfabrication: Entre utopie et réalité

Le dossier sur la préfabrication du dernier numéro d’Esquisses présente un ensemble d’exemples et de réflexions théoriques sur ce mode de construction. Le portrait est essentiellement positif, laissant le lecteur sur l’impression que ce mode devrait logiquement s’imposer. Et pourtant !

François Dufaux, architecte, professeur à l’École d’architecture de l’Université Laval

La question de la préfabrication est un thème classique en architecture, davantage d’ailleurs dans le discours que dans la pratique. Le concept séduit parce qu’il évoque l’implantation d’un système général et exhaustif qui puisse encadrer la conception et la construction en architecture. Jadis, on espérait les mêmes règles universelles des ordres classiques avec leur logique modulaire dans la composition et l’espacement des colonnes. La logique modulaire de la préfabrication semble offrir une méthode rationnelle, tant sur le plan de la construction que sous le rapport financier, dans une sorte d’effet domino d’économie d’échelle.

Et pourtant, malgré les arguments raisonnés apparemment en faveur de la préfabrication, la méthode et la démarche tardent à s’imposer. Pourquoi? Pour bien comprendre, il faudrait aller plus loin, et dépasser les lieux communs.

Il faut en effet reconnaître que si la préfabrication ne s’est pas encore complètement imposée, c’est qu’il doit y avoir des raisons tout aussi rationnelles, constructives et économiques qui révèlent les limites de ce mode de conception et de construction.

Il existe deux formes de préfabrication : en premier lieu, la préfabrication des composantes de la construction – les matériaux –, en second lieu la préfabrication de bâtiments, entiers ou en partie. Dans les deux cas, la perspective de produire à grande échelle, de façon répétitive, devient possible avec la révolution industrielle au 19e siècle.

En effet, on constate diverses formes de préfabrication des matériaux de construction dès le milieu de ce siècle à Montréal. La préparation des madriers en pièce sur pièce, la production de briques ou la fabrication de portes et fenêtres profitent, après 1850, de la forte croissance urbaine pour participer à l’industrialisation de la construction. La préfabrication s’est imposée, tout en montrant au fil du temps des variations dans les types de briques, les modèles de portes et fenêtres ou les éléments de décor extérieurs et intérieurs produits en série. Ces changements de styles nous permettent de reconnaître l’époque de construction des bâtiments résidentiels ou commerciaux.

La préfabrication de bâtiments, entiers ou en partie, apparaît tout autant au 19e siècle. Le dossier d’Esquisses rappelle justement l’intérêt du secteur industriel pour les maisons par catalogue ou des architectes pour la proposition de systèmes modulaires.

L’intérêt est assurément cyclique, semblant se poser de nouveau à chaque génération, sans jamais convaincre complètement. Les raisons et l’importance de cet engouement autant que des blocages cycliques rencontrés restent à élucider, mais quelques observations s’imposent comme hypothèses d’explication.

La mise en place de la préfabrication exige d’investir du capital dans les usines et les entrepôts, et pose des enjeux de transport qui se révèlent plus coûteux et moins flexibles que l’assemblage des matériaux sur un chantier. Le projet d’Habitat 67, au-delà de sa valeur symbolique ou de sa composition plastique, illustre parfaitement l’échec conceptuel, technique et économique de la production en usine. Dans une étude effectuée pour la Société d’habitation du Québec au début des années 1990, Nick Camalleri constatait cette rigidité structurelle de la préfabrication à grande échelle face à la flexibilité de l’assemblage conventionnel de pièces préfabriquées par les entrepreneurs.

Le bâtiment préfabriqué est difficile à réparer ou à entretenir parce que ses composantes sont rarement disponibles à la fin de leur cycle de durabilité, après 20 ou 30 ans. Un bâtiment dure plus longtemps qu’une voiture, et tout collectionneur automobile saura expliquer combien il peut être difficile de remplacer une pièce mécanique 30 ans après la production d’un modèle automobile. L’expérience suédoise en préfabrication, systématisée dans des projets résidentiels après 1960, a dû affronter ce problème au début des années 1990; non seulement les pièces n’existaient plus, mais la main-d’œuvre n’était pas formée pour réparer ou remplacer.

Le caractère modulaire de la préfabrication favorise des formes d’implantation générique sur des sites réguliers dans leurs dimensions et leur topographie. L’économie envisagée dans l’effort de conception et de construction se traduit souvent par une sous-exploitation de la mise en valeur [?] du site dans l’implantation du bâtiment, une sous-estimation [?] du contexte dans le programme et une vision étroite de [?] la réglementation d’urbanisme, qui établit la valeur du terrain en fonction de son potentiel de développement. L’objectif de l’investissement immobilier n’est pas nécessairement de réduire les coûts, mais d’optimiser le rendement.

Ces trois explications sont assurément incomplètes et demandent à être évaluées selon leur importance. Toutefois, elles suggèrent que la préfabrication est confrontée à des défis de flexibilité en fonction des cycles économiques et du capital investi. Elle doit démontrer sa capacité à s’adapter à moyen et à long terme, notamment en ce qui a trait à la réparation et à la modification des bâtiments. Enfin, elle doit prouver qu’elle peut mieux tirer parti des sites, programmes et contextes dans lesquels les bâtiments sont implantés.

Ce dernier point explique le recours à la préfabrication pour la construction d’immeubles résidentiels dans les pays socialistes dès les années 1950, mais aussi les défis d’entretien et de rénovation posés aujourd’hui par ces ensembles.

La préfabrication s’insère dans un discours normatif, littéralement dans ses composantes et conceptuellement dans son développement, sur une manière d’ordonner le monde. C’est un objectif fondamental du geste architectural, mais ce n’est pas le seul. Accepter d’évaluer plus froidement son expérience aidera les architectes à moins confondre théorie et pratique. Ses succès, ses échecs et ses limites esquissent, par contraste, d’autres enjeux tout aussi importants qui doivent être reconnus pour guider le jugement des professionnels.