Esquisses, vol. 25, no 3, automne 2014

ÉditorialCohérence d'ensemble

Nathalie Dion, présidente, Ordre des architectes

À en juger par les esquisses présentées en juin, le nouveau pont sur le Saint-Laurent promet d’être élégant et d’offrir des vues intéressantes sur Montréal. Si les consortiums respectent les orientations données ainsi que les exigences architecturales, je suis convaincue que nous obtiendrons un ouvrage à la fois sécuritaire, fonctionnel, esthétique et durable, et ce, dans des délais et des budgets acceptables. Cela montre qu’avec la bonne volonté de tous et en y mettant l’énergie nécessaire, il est possible de concilier de multiples contraintes.

Bien sûr, il faudra rester vigilant jusqu’à la fin du processus. La qualité architecturale ne dépend pas seulement du design préliminaire, mais aussi des détails de construction, de la réalisation soignée et du choix des matériaux. 

Pour les matériaux, les consortiums ont le choix entre le béton et l’acier. Que ceux qui craignent le béton se rassurent. Comme en témoigne notre dossier, le béton actuel n’est plus le matériau friable, terne et polluant des années 1950 et 1960. Sans mauvais jeu de mots, il est aujourd’hui armé pour se comparer aux autres matériaux.

Cependant, malgré des équipes de pointe dans ce domaine, le Québec et le Canada semblent frileux face à l’utilisation des bétons à ultra-hautes performances. Dès lors, pourquoi le futur pont ne serait-il pas l’occasion de mettre en œuvre ces super bétons, en collaboration avec nos meilleurs chercheurs? À défaut d’un geste architectural que certains auraient souhaité plus éblouissant, nous ferions de cet ouvrage une innovation technologique remarquable. Soyons cohérents, misons sur la qualité à tous points de vue!

Le béton choisi devrait par ailleurs présenter une faible teneur en ciment, dont la fabrication est si polluante. Toute construction a évidemment des conséquences environnementales, mais comme le réchauffement climatique s’accélère, il est de notre responsabilité collective de réduire cet impact autant que possible.

Il est d’ailleurs étonnant de constater que le gouvernement québécois a confirmé l’implantation d’une cimenterie à Port-Daniel, en Gaspésie. Elle sera à terme le plus grand émetteur de gaz à effet de serre (GES) au Québec, à raison de deux tonnes par année.

Sans revenir sur le bien-fondé de cette décision héritée du gouvernement précédent, ni sur le non-assujettissement du projet au Bureau d’audiences publiques sur l’environnement, je rappelle simplement que le Québec s’est engagé à réduire ses GES de 20 % sous le niveau de 1990 d’ici 2020. Il doit donc agir avec cohérence. Malgré des progrès, nous prenons du retard dans nos objectifs et, plus nous attendons, plus il sera difficile et coûteux de les atteindre. Le marché du carbone ne règle pas tout. 

J’invite donc le gouvernement à remettre de l’avant la lutte contre les émissions de GES et à enclencher une véritable transition énergétique, les deux étant liées. Le Plan d’action 2013-2020 sur les changements climatiques fournit déjà les lignes directrices, et le ministère de l’Environnement a mis sur pied, en juillet, un comité-conseil sur ce même enjeu. Cependant, on ne sait pas où en est la future politique énergétique du Québec. Attendue en 2014, elle doit prendre le relais de la Stratégie énergétique 2006-2015. Rappelons qu’une consultation sur le sujet a eu lieu à l’automne 2013 : 460 mémoires ont été déposés et 800 personnes ou organisations se sont exprimées. Cette consultation a donné lieu à un rapport qui semble malheureusement avoir été rapidement tabletté.

Tous ces mémoires accordent une place importante à la construction. Les bâtiments représentent en effet une partie du problème et ils n’échapperont pas aux efforts qu’il faudra fournir pour réduire les GES. Du reste, l’OAQ participe systématiquement aux concertations sur cette question et émet des recommandations visant à écologiser le cadre bâti. L’aménagement du territoire représente aussi un enjeu. Espérons que la Loi sur l’aménagement durable et l’urbanisme, dans les cartons depuis longtemps, sera cohérente avec nos engagements collectifs. Il serait contre-productif de construire des bâtiments éconergétiques pour ensuite s’y rendre en utilisant toujours plus d’essence.

Parlant de cohérence, il me semble que le projet du nouveau pont sur le Saint-Laurent nous met aussi à l’épreuve au sujet de la lutte contre la collusion et la corruption dans l’industrie de la construction. Car, pendant que la commission Charbonneau poursuit son travail et que nous réfléchissons collectivement aux moyens de progresser – d’ailleurs, l’OAQ a fait ses recommandations dans le mémoire qu’il a soumis à la commission –, chacun des consortiums en lice pour la construction du futur pont comprend une firme dont les pratiques ont été dénoncées. Voilà qui montre que nous avons encore là un important défi à surmonter.